jeudi 11 février 2016

La mort et les goulous-goulous-pouets-pouets

On dit souvent qu'on sent la présence de la mort. Bien honnêtement, je n'ai jamais eu cette faculté. J'ai pourtant été préposé aux bénéficiaires au Centre hospitalier de l'Université Laval. J'ai travaillé sur à peu près tous les départements pendant deux ans. Bloc opératoire, urgence, orthopédie, pédiatrie, psychiatrie, gériatrie, ophtalmologie: je suis passé partout avec mes torchons et mes sacs de linge sale. J'ai nettoyé et enrobé des morts dans des linceuls dès mon premier jour d'entrée en fonction à l'unité des soins coronariens. J'étais jeune. J'avais à peine dix-huit ans et je ne connaissais rien de la maladie, de la souffrance et, bien sûr, de la mort.

Tout ce que j'aurai vu et entendu par la suite au sujet de la mort m'aura toujours semblé une vue de l'esprit. C'est comme si rien ne s'approchait de la profonde banalité et du peu de théâtralité d'un décès.

Je ne tiens pas à dire que je fais pitié d'avoir vécu telle ou telle mort. C'était dans l'ordre des choses. C'était plus ou moins mon métier de ramasser tout ce qui traîne dans les hôpitaux. On s'y habitue, aussi stupide que cela puisse paraître. On s'en remet au destin et on finit par prendre tout de même nos pauses en riant jaune entre travailleurs de la santé.

J'ai gardé de l'hôpital un scepticisme difficile à expliquer.

Les soins de santé m'apparaissent en partie comme de la science et en partie comme de la sorcellerie.

Des fois ça marche. Des fois ça ne marche pas.

Des tas d'images remontent à ma mémoire.

Je vois une dame la langue sortie de la bouche et des yeux exorbités suite à une crise cardiaque.

Je vois un monsieur mourir après avoir avalé une bouchée de travers.

Je vois la dépouille d'une autre dame éclairée par un orage qui éclate en pleine nuit. Tous ses enfants pleurent. Et moi j'attends qu'ils s'en aillent pour emballer la dépouille dans un linceul pour ensuite la déposer à la morgue dans un casier réfrigéré.

Je vois une patiente en psychiatrie qui s'est rentrée des aiguilles à tricoter dans le sexe.

Je vois un motocycliste avec la calotte crânienne qui colle à son casque après qu'on l'eut scié et enlevé de sa tête. Il est mort sur le coup après nous avoir dit qu'il avait mal à la tête...

Je vois un survivant d'un arrêt cardio-vasculaire qui, attaché à son lit, le soulève comme la possédée du film L'Exorcisme. C'était un monsieur de réputation très douce qui était devenu un hurlement perpétuel.

Je vois tout ça et plus encore. Puis je me demande si je n'ai pas rêvé tout ça. C'est loin. Ça remonte à la fin des années '80. C'est arrivé. J'aurai bel et bien vu tout ça. Mais je crois encore de l'avoir rêvé. J'ai évacué tout ça de ma mémoire pour vivre dans un mélange de sérénité et d'insouciance.

Je ne vous dis pas ça pour faire pitié.

Je ne fais pas pitié.

Je n'en suis pas triste, défait ou détruit.

Au contraire, cela m'a permis d'affronter les pires moments de ma vie avec un certain détachement, comme si j'étais habitué à ce que la vie nous soit empruntée et reprise n'importe quand.

***

Mon père est décédé d'un cancer colorectal en 1995.

Les dernières paroles qu'il m'a dites résonnent encore en moi.

Il était sur ses derniers miles et résidait dans une chambre du pavillon Saint-Joseph au CHRTR.

Il était passé de deux cent quarante-cinq livres à cent trente-cinq livres en quelques mois, après de multiples traitements de chimiothérapie qui l'avaient laissé à moitié mort.

On lui administrait de la morphine pour lui épargner de la douleur.

Il avait longtemps refusé la morphine par crainte de devenir lessivé comme un junky.

À la fin, il ne la refusait plus. Il la prenait et y trouvait un certain calme qui lui avait fait défaut tout au long de son combat contre le cancer.

Il était étrangement calme dans sa chambre. Tout lui semblait plus ou moins indifférent.

J'avais remarqué que la télévision n'était pas branchée dans sa chambre.

-Veux-tu qu'on te branche la télé pa'?

-Ah! moé les goulous-goulous-pouets-pouets... qu'il m'avait dit.

Il ne voulait plus rien savoir de la télé sur ses derniers miles, mon père.

Il ne voulait plus rien savoir des goulous-goulous-pouets-pouets.

Ça m'est resté et cela me restera dans la tête jusqu'à mon dernier souffle.

Moi aussi, un jour, j'aurai à abdiquer devant tous nos goulous-goulous-pouets-pouets.

Vous aussi.

Nous aussi.