lundi 8 février 2016

Il n'y a pas de chefs d'oeuvre soporifiques

"La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !"

Stéphane Mallarmé, Brise marine

***

Il n'y a pas tant de bons livres.

J'ai lu des milliers de pages pour rien. Je n'oserais même pas dire que je les ai lues pour la forme. J'y aurai cherché quelque chose que je n'y aurai jamais trouvée.

Parmi mes plus grandes déceptions de lecteur, il y a bien sûr Marcel Proust. J'ai lu de force tous les romans qui composent la fresque d'À la recherche du temps perdu. J'ai lu ça dans le cadre d'un séminaire de littérature au cours de mes études à la maîtrise. Ce fût un vrai supplice. Je n'ai retenu qu'une phrase, c'est tout dire. Et cette phrase disait, en somme, qu'il se pourrait que certains chefs d'oeuvre aient été écrits en bâillant...

J'ai lu Proust en bâillant et je n'y ai pas vu le chef d'oeuvre...

Lire Dostoïevski fût parfois une vraie torture. Par contre, il m'arrivait au détour de cinquante pages mornes et plates de tomber sur d'authentiques éclairs de génie. Cela me faisait oublier ces cinquante pages de descriptions oiseuses.

J'en suis venu à la conclusion que je ne suis pas fait pour lire des briques, bien que j'en aie lues des tas pour me faire une juste idée de l'univers des arts et des lettres.

À l'université, je n'osais pas dire que je ne comprenais rien à Kant, Hegel, Sartre ou Bergson. Je lisais tous ces ânes avec respect et incompréhension. Je m'en voulais de manquer de concentration et peut-être même de génie. Je retombais toujours dans la poésie, la philosophie orientale ou bien les témoignages crus et poignants.

Avec l'âge, je ne m'en veux plus d'être imperméable aux idées coulantes des scribes professionnels.

Je n'ai plus honte de mes dégoûts et déceptions littéraires.

J'ai élagué mon esprit d'un tas de bouquins soporifiques.

Non, je ne vous parlerai jamais de la Critique de la raison pure...

Les conteurs s'en tirent mieux dans mon estime que les amateurs de dissertations et autres "fabricateurs de discours inutiles" comme l'écrivait si bien René Daumal.

Tout jeune, j'ai été initié à lire Alphonse Daudet et François Rabelais, via des fiches de lecture que distribuaient mes professeurs de l'école primaire. J'ai connu La chèvre de Monsieur Séguin, Tartarin de Tarascon et Gargantua avant que de jouer au penseur médiocre avec L'existentialisme est un humanisme...

J'ai totalement abandonné la lecture d'ouvrages qu'il faut lire avec un dictionnaire sur les genoux.

J'ai fait mienne la devise de Rivarol selon lequel ce qui n'est pas clair n'est pas français.

C'est peut-être traduit de l'allemand, mais ce n'est plus du français et ça n'a rien à voir avec le génie de la langue des Lumières.

Pourquoi Rousseau, Voltaire, Diderot et tous les autres encyclopédistes du dix-huitième siècle se lisent-ils aussi facilement? Est-ce parce qu'il leur manquait de concepts ou bien parce qu'il connaissait l'art de s'expliquer simplement sur les choses les plus difficiles? Se poser cette question c'est y répondre.

La langue française s'est dégradée au dix-neuvième siècle. Elle est devenue pesante, ampoulée et emberlificotée. On s'est mis à lui prêter des vertus magiques et à voir des abîmes là où il n'y en avait pas.

Faut-il s'étonner que des étrangers écrivent mieux le français que des locuteurs dits de souche? Pourquoi Cioran se lit-il mieux que tant d'autres tartampions qui rendent les Lettres françaises contemporaines si vides et si détestables?

Alors que j'étais rédacteur en chef d'un petit journal de rue, j'étais toujours étonné de constater que les gens dits sans éducation avaient une bien meilleure syntaxe que tous ces collégiens et universitaires qui tentaient vainement de jeter de la poudre aux yeux. Ils employaient des termes savants dont ils ne maîtrisaient même pas la portée et encore moins la signification. Ils inversaient l'ordre logique du discours pour nous livrer leur pensée dans un sabir indescriptible.

On a appris que Luc va à l'école. Après l'université, on se met à déparler. À l'école, Luc va... Il est nécessairement un péripatéticien. Et il est en quête d'estime de soi... Il aime le béhaviorisme et se croit pro-actif puisqu'il ne suffit pas d'être seulement actif ou bien dynamique.

Reprenons nos moutons.

J'aime les lectures simples, claires et précises.

Je n'aime pas m'emmerder en lisant.

Voilà pourquoi je porte Tchekhov haut dans mon coeur.

Et Steinbeck aussi.

Et Marcel Aymé.

Et Isaac Babel.

Et Boulgakov.

Et Jack London.

Et Maupassant.

Et VLB, pour ne nommer que ceux-là.

Je ne tiens pas l'ennui pour une voie sacrée menant vers l'extase.

Je ne m'imagine pas de chefs d'oeuvre soporifiques.