jeudi 18 février 2016

Claude Jutra et le bûcher des vanités

Il m'est rarement arrivé de supprimer un billet après l'avoir publié sur mon blogue.

Cela s'est produit pas plus tard qu'hier.

J'ai réagi à chaud sur un sujet auquel il manquait quelques éléments pour le moins troublants.

Avant-hier, tout le Québec s'est enflammé autour de la parution d'une biographie du cinéaste Claude Jutra publiée sous la plume de Yves Lever aux éditions Boréal. L'auteur laissait entendre que Claude Jutra aimait les garçons. Comme il n'était pas encore question d'âge, on était en droit de se demander si Jutra était pédéraste ou bien pédophile, puisqu'il y a des degrés en enfer.

L'âge du consentement sexuel était fixé à quatorze ans du vivant de Claude Jutra. D'aucuns se disaient qu'on y allait sans doute un peu fort avec la condamnation de la pédérastie, d'autant plus que le vieux Socrate avait connu le jeune Alcibiade au sens biblique. À première vue, donc, Jutra était un pédéraste...

Évidemment, je n'entendais pas défendre la pédérastie mais je trouvais qu'on forçait la note bien au-delà de nos propres lois. Elles sont aggravantes dans les cas où l'adulte exerce une autorité sur le mineur: un professeur, un entraîneur ou bien un employeur. Rappelons que le Code criminel canadien fixe désormais à seize ans l'âge du consentement sexuel.

Comme j'allais publier mon billet, une tentative bien maladroite d'émettre un point du vue à propos de l'affaire Claude Jutra, j'ai appris qu'une de ses potentielles victimes affirmait avoir été abusée sexuellement par le cinéaste québécois alors qu'elle était âgée d'à peine six ans...

De pédéraste, Jutra est passé en moins de vingt-quatre heures au statut de pédophile. Du coup, je me suis senti dégoûté et incapable de me porter à la défense de ce singe.

Je ne fus pas le seul. Le cinéma québécois a abandonné le nom de Claude Jutra pour désigner sa soirée et les prix remis aux récipiendaires. Le Gala des Jutra n'existe plus. Les prix Jutra ne seront plus remis. La cinémathèque québécoise n'a plus de salle Claude-Jutra. Les villes du Québec ont enlevé de leur toponymie toute référence à Claude-Jutra. Rarement aura-t-on vu une idole de la culture québécoise déboulonnée en si peu de temps.

Je ne défends ni la pédérastie et encore moins la pédophilie. Cela me soulève le coeur dans les deux cas. Néanmoins il me semble y avoir un monde entre une passion pour un adolescent et le viol d'un enfant.

Cette frontière a été franchie par Claude Jutra selon toute vraisemblance. Je sais bien qu'il y a eu procès sans que le présumé prédateur sexuel ne puisse assumer sa défense compte tenu qu'il est maintenant dans l'autre monde. L'ignominie attachée à la pédophilie n'était pas pour l'aider à rétablir sa biographie. Les victimes sont toujours vivantes et doivent porter avec elles le fardeau du viol. Ces victimes méritent bien plus notre pitié qu'un bougre de cinéaste aux mains trop longues.

Pourra-t-on regarder Mon oncle Antoine, Kamouraska et À tout prendre sans y voir les oeuvres cinématographiques d'un pédophile? L'histoire seule le dira. Pour le moment, plus personne ne veut entendre parler de Claude Jutra. Son oeuvre et son auteur sont condamnés à sombrer dans l'oubli le temps que retombent les cendres.

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L'inceste et la pédophilie sont des tabous suprêmes, des actes de transgression qui sont impardonnables pour la majeure partie de la communauté. Les singes pratiquent l'un et l'autre sans s'en soucier. Le fait est que nous ne sommes pas des bonobos, mais des humains. Si certains d'entre nous agissent parfois comme des bonobos, ils doivent en payer le prix. À moins que le pays ne soit en guerre, civile ou pas. En pareil cas, on découvre parfois que l'homme est un sous-singe...

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Les incestueux et les pédophiles ne seront pas d'accord avec moi, je m'en doute un peu. Ils pourraient même songer à se créer une association pour défendre leurs membres...

Je doute que la mansuétude de la communauté aille plus loin que la thérapie sexuelle ou bien la castration chimique envers ces singes. En fait, si elle allait plus loin ce serait plutôt du côté de la peine de mort pour ces criminels. On ne philosophera pas longtemps sur leur sort. Il est des frontières qu'un être humain ne peut pas franchir sans subir l'ostracisme qu'il mérite, que ce soit en temps de guerre ou en temps de paix.

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Ce n'est pas le temps d'en parler, mais je me permets tout de même d'écrire qu'il faut aussi se méfier des excès des censeurs. Savonarole, prédicateur et tyran de la république de Florence, tenait son bûcher des vanités pour y brûler toutes les oeuvres d'art où s'exprimaient des chairs dénudées. Ce bûcher des vanités aura fait disparaître des oeuvres de Botticelli et combien d'autres pour satisfaire un ordre moral outrancier. Les Florentins passèrent vite du repentir à la Renaissance. Savonarole fût lui-même conduit au bûcher pour ses excès de zèle et de piété.

Robespierre, surnommé l'Incorruptible, ne mangeait que des oeufs et prêchait constamment la vertu. Il aura conduit des milliers de Français à la guillotine. Les Français finirent par l'y conduire lui-même pour enfin retrouver la paix. La vertu qui guillotine ne valait pas le vice qui pardonne...

Le marquis de Sade fût emprisonné à vie. Il avait payé une prostituée pour qu'elle se masturbe avec un crucifix pendant qu'il se faisait enculer par un laquais. Sade a écrit des romans particulièrement violents et pornographiques. Au cours des quelques mois de liberté qu'il a connus lors de la Révolution française, le citoyen Sade milita contre la peine de mort au sein de la Section des piques.

Cela permit à Baudelaire d'écrire, dans ses Fusées, que le mal qui se connaît est plus près de la guérison que le mal qui s'ignore.

Évidemment, ce n'est pas un propos qui doit servir de justification pour Jutra, les pédophiles et autres corrupteurs des moeurs.

Ce n'est qu'une étincelle, une petite fusée, pour nous rappeler que les censeurs peuvent s'avérer tout aussi dangereux que la lie de la société.

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Je n'ai pas de réponses à tout.

La pédophilie me révulse.

Tout comme elle révulse l'ensemble des Québécois.

Jutra est allé trop loin si tout cela est vrai.

Il sera mort dans les honneurs et survivra dans l'oubli.

***

Vous avez une chaise chez-vous.

Cette chaise est solide et confortable.

Jusqu'à ce que vous appreniez que la chaise a été fabriquée par un pédophile.

Du coup, vous lui trouvez toutes sortes de défauts.

Puis vous la détruisez à coups de haches pour mieux maudire son créateur.

La chaise n'existe plus.

Et encore moins le souvenir qu'elle fût jadis solide et confortable...