vendredi 19 février 2016

Mathurin Magnan, jadis jeune prodige du triangle

Il avait été un jeune prodige. À six ans, il composait ses premières sonates. À dix ans, il avait déjà trois symphonies à son actif. Et à dix-sept ans, il fût consacré comme le plus grand joueur de triangle de sa génération.

C'était il y a très longtemps. Cela se passait à l'époque où son visage encore imberbe était lisse comme une peau de bébé.

Les années sont passées et Mathurin Magnan a maturé. Ses cheveux sont tombés un à un au cours des ans, de sorte qu'il ne lui reste plus un poil sur le caillou. Son visage porte désormais les traces de nuits alcoolisées et de soucis ménagers. Un bouc constitué de poils drus et gris comme une architecture stalinienne orne maintenant son menton. Des lunettes à doubles foyers pendent au bout de son nez. Et son ventre proéminent jure avec ses photos d'enfance où on le voyait svelte comme un chat en santé.

Mathurin Magnan n'est plus le jeune prodige qu'il était et vit d'une gloire passée qui fût largement surestimée. D'aucuns diraient qu'il est maintenant un has-been. Cela ne se rend pas nécessairement aux oreilles de Mathurin, mais il se doute bien que beaucoup doivent le penser autour de lui, d'autant plus qu'il éprouve lui-même la sensation de sa fatuité après s'être égosillé pendant des heures à parler de son talent prodigieux qui n'émeut plus personne. Plus personne hormis des quidams trop timorés pour lui faire des reproches.

Tous les jours, Mathurin Magnan revêt son blouson de cuir noir et son béret pour arpenter les bars de la ville afin d'y trouver les victimes de ses ridicules fanfaronnades. Il lui est devenu de plus en plus difficile de subtiliser l'attention d'une oreille pour y déverser sa logorrhée narcissique. Qui s'intéresse au jeu de triangle de nos jours? Qui connaît quoi que ce soit au Marteau sans son maître de Boulez?
Mathurin peut encore étonner par sa connaissance de l'inconnu et en profite toujours pour rappeler à son malheureux public le mépris de ses contemporains en matière de génie.

-J'ai connu Pierre Boulez personnellement moi! Et même que je l'appelais Pierrot... Pierrot, que je lui disais, passe-moi le sucre... Passe-moi le sucre, que je lui disais, tout bonnement, lorsque je prenais un café avec lui... Qui se souvient de Pierre Boulez, hein? Et qui se rappelle du jeune prodige Mathurin Magnan? Notre époque est toute gagnée au prêt-à-jeter et se moque éperdument des grands créateurs!

Plusieurs ont remarqué que Mathurin sentait l'ail. Beaucoup trop. En fait, la plupart des gens qui le connaissaient le percevaient comme un vieux qui puait de la gueule. Un vieux qui ne cessait jamais de leur raconter des âneries qui n'intéressaient personne. Un vieux qui se faisait virer de bord par tous les jeunes et parfois moins jeunes qu'il tentait péniblement de séduire avec son air de vieux con qui dégageait une forte odeur de sébum.

Évidemment, Mathurin avait compris qu'il devait miser un tant soit peu sur l'avenir pour ne pas s'engluer lui-même dans son statut de has-been du triangle.

-Je prépare une grande oeuvre qui remettra au goût du jour mon talent honni par le confort et l'indifférence de mon époque... Je l'ai intitulée La galette sans la mélasse... C'est une oeuvre d'une durée de trente-huit heures qui requiert une concentration toute particulière pour les interprètes et encore plus pour le public. Il va sans dire que je ne tolérerai aucun toussotement ou raclage de gosier lors de son exécution... J'ai pensé à Charles Tutoie pour la direction musicale... À moins que Carl Hofmann ne soit disponible... Enfin! Tous les chroniqueurs musicaux du monde en seront pantois: "Mathurin Magnan, ce jeune prodige archiconnu en 1951, est de retour avec une oeuvre magistrale! La galette sans la mélasse nous ferait oublier toutes les compositions de Mozart, Beethoven et Pierre Boulez!" Voilà ce qu'ils diront de moi, oui. Et je ne serai jamais de ces artistes qui feront semblant de ne pas vous connaître... Vous pourrez m'approcher facilement et je vous accueillerai fraternellement, comme si je n'avais jamais été célèbre...

Eusèbe Larrivée, alias Le Zèbre, écoutait ça comme un bruit de fonds tout en calant sa bière. Mozart, Beethoven, Pierre Boulez: ça ne lui disait pas grand chose. Puisque c'était Mathurin qui payait la tournée, il feignait un air poli et attentif dans l'espoir qu'il remplisse son verre jusqu'à la fermeture du bar.

C'est d'ailleurs ce que fit Mathurin Magnan, particulièrement heureux d'avoir trouvé un fin connaisseur en la personne de ce misérable.

La barmaid, une fille plutôt jolie nommée Sara, levait le nez et les yeux au ciel chaque fois que Mathurin tentait de lui faire savoir qu'elle devait se considérer chanceuse de connaître un génie.

Ce soir-là, un peu rond et convaincu d'être de retour dans la cour des grands, Mathurin poussa même l'audace à prendre Sara par le bras pour lui signifier qu'il bandait très fort en pensant à elle...

-Lâche-moé tabarnak! qu'elle hurla d'autant plus fort qu'il tentait vainement de rapprocher sa main de ses organes génitaux délabrés.

Viking, alias le portier, intervint sur-le-champ. Il ramassa Mathurin par le collet et le balança dehors à pleines mains. Mathurin atterrit à pleine face dans un banc de neige tandis que Le Zèbre savourait l'idée de terminer seul les deux pichets qu'il y avait sur la table.

Mathurin avait la lèvre fendue et saignait abondamment du nez.

-Je me vengerai de vous! De vous tous! qu'il criait. Vous regretterez d'avoir maltraité l'auteur de La galette sans la mélasse bande d'incultes!

-J't'ai dit de crisser ton camp vieux pet! Décalisse pis qu'on te r'voie plus icitte mon tabarnak de vieux cochon! ajouta Viking pour terminer l'épisode.

Mathurin se leva péniblement puis zigzagua jusque chez-lui.

Chez-lui, c'était cette maison de chambres qui sentait le mauvais tabac et les excréments. On la surnommait l'Hôtel des coeurs brisés entre résidents. C'était le dernier endroit où on acceptait encore ceux qui étaient refusés partout ailleurs.

De jeunes chambreurs faisaient jouer du rap à plein volume.

Mathurin n'eut pas la force ni l'envie de les remettre à l'ordre.

Il se sentait faible, pitoyable et déchu.

Il se coucha tout habillé sur son divan.

Et il chia dans ses culottes.



4 commentaires:

monde indien a dit...

Sans en faire tout un fromage : le triangle est un petit instrument de rythmique , indispensable et tellement joyeux dans les musiques populaires nordestines du Brésil :
https://www.youtube.com/watch?v=EDOhY0hy3Ho&index=68&list=PLEd_gf5qp7ReZuerL65j8wWAmVtOxKnL2

monde indien a dit...

Ce lien que je t ' ai mis n ' est pas mal mais pas celui que je voulais - mais celui-ci , " Flavio ' s bar " - voici une version plus courte que celle que je voulais ( je ne la retrouve plus ) mais elle est super quand-m^me . On y entend bien la joie rythmique de cet instrument rudimentaire qui n ' a qu ' une note , avec variante , étouffée - ou libérée ( main gauche ) - Finalement , c ' est un peu comme le Berimbau qui a deux notes , avec aussi variantes " étouffé " ou " libéré " - Ces instruments rythmiques sont souvent + compréhensibles quand ils sont ccompagnés d ' une simple voix , ou de quelque instrument - accordéon ou cavaquinho ( mandoline sud-américaine ) -
Je n ' oublierai jamais la petite mélopée que chantait un gars en s ' accompagnant de son seul berimbau , sur le seuil de la porte de sa maison , dans le petit village de " Mar Grande " , sur l ' île d ' Itaparica , en face de Bahia , alors que je débarquai pour la première fois au brésil , seulement depuis trois jours , avec tout le respect un peu effrayé de l ' étranger qui arrive -
Une chanson où on ne peut que voir de la bienvenue pour tout ce qui est fraternel -

https://www.youtube.com/watch?v=bAoex6Sb9tQ&list=PLEd_gf5qp7ReZuerL65j8wWAmVtOxKnL2&index=59

Gaétan Bouchard a dit...

@Monde indien: Je n'ai strictement rien contre le triangle ou bien le fer à cheval. J'apprécie la musique brésilienne autant que Michel Fugain et Bernard Lavilliers. Mon propos, si propos il y a, était de divertir mes lecteurs avec le récit plus ou moins déjanté d'une ancienne star que la vie a irrémédiablement projetée dans les caniveaux de l'oubli. Il n'y avait que trois pelés et un tondu aux funérailles de Mozart. Ils ne devaient pas être plus nombreux pour Van Gogh. Cela dit, il y a pire qu'eux. Il y a tous ceux-là qui rêvèrent d'inscrire leur nom au fronton de l'Histoire pour avoir joué un morceau de triangle, une partie de hockey mineur ou bien remporté un tournoi régional de pétanque. La vie est chienne pour tous ces egos meurtris qui pensent qu'ils peuvent tout se permettre et à qui on ne permet plus rien... Cervantès disait qu'il y avait un peu de lui dans Don Quichote. Idem pour Madame Bovary et Flaubert. Je ne ressemble pas tout à fait à Mathurin Magnan. Je suis beaucoup plus réservé et sans doute un peu plus humble. Par contre, j'ai comme bien d'autres rêvé de gloire du temps où je me nourrissais de fatuité. C'est ce que j'ai tenté d'illustrer avec le peu de talent mis à ma disposition. Merci pour les suggestions musicales!

monde indien a dit...

T ' inquiète , l ' ours - j ' avais bien compris ce que tu disais - c ' était juste pour partager avec vous tous ce bonheur que ces sacrés brésiliens donnent avec leur façon de se servir de cette petite ferraille -