samedi 23 janvier 2016

Les arts sans honneurs et sans médailles

Feu Alexis Klimov, mon professeur de philosophie dont je vous parle souvent, avait coutume de nous dire qu'il faut se méfier de ceux qui reçoivent des honneurs et des médailles. Je ne me méfiais pas de lui, même s'il en avait reçu des tonnes. Il en riait lui-même.

J'ai compris avec le temps qu'il n'y avait pas pire échec que la réussite.

Réussir dans une société injuste et immonde c'est nécessairement collaborer avec elle.

Collaborer à l'injustice et aux immondices.

Voilà pourquoi je me tourne souvent vers les proscrits de toutes conditions et trouvent mes maîtres aux portes des cités, près des bacs à déchets.

J'ai pris Diogène le cynique pour modèle philosophique.

Le monde ne sera jamais prêt à reconnaître son génie parce qu'il lui était impossible de recevoir des honneurs. Lui en aurait-on offerts qu'il les aurait maudits en ricanant, dissuadant tout bourgeois de subir son ingratitude.

Cela explique aussi l'estime que je porte envers Léon Bloy, un écrivain détestable, pamphlétaire catholique que les catholiques eux-mêmes ne devaient pas supporter. Idem pour Georges Bernanos.

Ces deux-là étaient des voix qui crachaient dans le dessert des riches.

On ne pouvait pas leur octroyer un prix Nobel. Ni une récompense littéraire.

On ne pouvait que les détester entre deux bouchées de caviar et deux gorgées de champagne.

***

Je sais que je divague et passe naturellement du coq à l'âne.

Si je me mettais à réfléchir avant d'écrire, je ne ferais qu'accumuler des pages blanches.

Il n'y a rien de stratégique dans mon art. Rien de réfléchi. Rien d'autre que de l'intuition pure et les connaissances techniques nécessaires pour ne pas me faire reprocher d'être un illettré. Je préfère, de loin, qu'on me traite de fou plutôt que d'incompétent.

Cela dit, je dois poursuivre sur le thème des médailles et des honneurs.

J'ai vu hier deux énormes panneaux affichant les photomontages d'un artiste au centre-ville de Trois-Rivières. C'était d'une laideur absolue et, par conséquent, deux oeuvres fortement subventionnées. On voyait sur le premier panneau deux cabanes d'oiseaux, un clocher d'église, un triangle jaune et du béton gris. Sur l'autre, c'était quelqu'un qui semblait emballé dans du plastique. Deux photos horribles, dénuées de pouvoir d'évocation, De la laideur à la hauteur du profond ennui que cela suscitait.

Quelque fonctionnaire stupide d'un quelconque comité public s'est empressé de balancer du fric au pseudo-artiste de cette niaiserie insignifiante. J'imagine qu'il devait y avoir au moins trois ou quatre zéros précédés d'un chiffre sur le chèque qui lui a été remis.

Cet artiste a dû recevoir des médailles, des honneurs et autres récompenses pour sa volonté de nous faire détester l'art et les artistes.

Pendant ce temps, des tas d'artistes-peintres, de sculpteurs et de bosseurs ont continué de mariner dans leur jus en se demandant pourquoi ils se cassaient le cul à donner du sens et de la beauté à leurs oeuvres quand une petite cabane d'oiseau entourée de deux étrons aurait certainement été récompensée.

Il en va des arts comme des lettres.

On décerne des fonds publics à ceux qui n'intéressent personne.

Si tu peux intéresser quelqu'un à ton art, tu es tout de suite disqualifié.

L'argent public, les honneurs et les récompenses doivent revenir aux nullités et aux remueurs d'excréments.

-Cet artiste qui fait des photomontages idiots crèverait de faim sans les fonds publics! Ce type-là qui peint à l'huile des tableaux dignes des peintres flamands de la Renaissance ne mérite pas d'être reconnu...

L'art moderne est tout gagné à la vacuité et à la fatuité des bourgeois!

Évidemment, il se trouve des tas de revues spécialisées tout aussi nulles à chier pour parler des cabanes d'oiseaux et des étrons de cet artiste. Il faut bien qu'il vive cet artiste incompris et toujours couvert d'honneurs...

***

D'aucuns diront que je suis jaloux. Ce n'est pas tout à fait vrai. Je sais bien que je fais partie de ces artistes indépendants qui ne gobent pas de subventions et ne reçoivent ni médailles, ni honneurs et ni couverture de presse. J'en suis un peu responsable puisque j'affiche ouvertement mon mépris des institutions, n'assiste jamais aux vernissages et encore moins aux cinq à sept patriotiques. Je suis mon chemin sans rien quémander et j'emmerde les bourgeois.

Vous vous tromperiez de croire que je ne parle que pour défendre mon point de vue.

Je prétends plutôt présenter froidement des faits.

Les grands artistes que je connais, tant dans les domaines de la peinture, de la musique ou des lettres, sont invariablement solitaires et suspicieux envers les institutions.

Si le succès les atteint, c'est par leurs propres efforts, sans passer par telle ou telle association de pique-assiettes et autres parasites des arts.

***

Je parle tout de même un peu de moi, je sais bien.

J'ai la chance de vendre mes toiles sans passer par des comités, des associations et autres regroupements de cloportes.

Le jugement de mes pairs m'importe peu.

Mes textes sont publiés régulièrement sur ce blogue et je me sens comblé comme si j'avais publié sur du papier pour telle ou telle grande maison d'édition spécialisée dans l'art de charcuter les auteurs. Si X est sur le comité de rédaction, tout ce qui sera publié ressemblera à X. Si c'est Y, vous en aurez du Y. On prend tel ou tel larbin, on l'agenouille devant X ou Y et on lui fait faire du X et du Y avec ce qu'il croyait être du Z...

Allez vous faire foutre, X et Y. Je suis Z et ne deviendrai jamais votre pantin. Plutôt crever.

***

Je peins et j'écris depuis des lustres. Je crois avoir produit une oeuvre digne de ce nom. La réussite au sens strict m'échappe. J'obtiens la reconnaissance de grands artistes et grands écrivains, par ici et par là, et cela me suffit.

Je ne suis jamais photographié avec des bourgeois dans les pages des journaux et des revues.

Je ne suis jamais en présence d'artistes minables qui font des photomontages ridicules pour se faire graisser la patte.

Je ne fais que peindre, écrire et jouer de la ruine-babines.

Et si j'ai l'air de me plaindre, c'est parce que je plains mes semblables, mes frères et soeurs des arts et des lettres qui sont confinés à produire du sens dans un monde qui en est totalement dénué.