samedi 2 janvier 2016

La sagesse de Jos Pleau

Joseph Pleau, alias Jos Pleau, n'est plus du genre à se nourrir de nostalgie et de mythes préfabriqués.

C'est un gars plutôt court sur pattes qui a des bras en forme de rondins. Comme on ne voit jamais ses pattes sous ses pantalons, on s'imagine qu'elles doivent être tout aussi grosses. Jos Pleau se fait aussi surnommé Ti-Massif. Sa blonde l'appelle plutôt Amour. Et ceux qui ne le connaissent pas ne disent pas grand chose à son propos, ce qui est bien normal tout compte fait.

Mais là n'est pas mon propos. J'aurais bien sûr pu ajouter que Jos Pleau a deux ou trois grains de beauté, voire quatre ou cinq puisque je ne les ai jamais vraiment comptés.

En fait, j'en suis à raconter un récit tout à fait anecdotique sur Jos Pleau et ne sais pas comment introduire le sujet. Il est même possible que je ne sache pas le conclure et encore moins le développer.

Allons-y donc sans tambours ni trompettes.

Jos Pleau buvait un café la semaine dernière dans un bar du centre-ville où je buvais moi aussi un café en attendant qu'il soit une heure de l'après-midi. Je devais aller me chercher un certificat de naissance pour compléter ma demande de renouvellement pour ma carte d'assurance-maladie et le bureau n'ouvrait qu'à treize heures.

Jos Pleau ne m'est pas tout à fait un inconnu bien que je ne puisse pas affirmer qu'il soit un de mes proches. Je le croise de temps à autres, rarement, et discute avec lui quand je n'ai rien de mieux à faire.

Homme à tout faire de son métier, Jos Pleau n'est pourtant pas sans éducation. Il est bachelier en littérature et l'ai connu du temps où j'allais à l'université pour apprendre, bien trop tard, que notre communauté se fout de la culture, des connaissances et des diplômes. On a bien plus besoin de bras que de têtes pour ramasser toute la marde que l'on fait avec nos airs de poulets dépités et décapités.

-Comment ça va Boutch? m'a dit Jos Pleau lorsqu'il me vit.

-Bien, comme d'habitude. Et toi Jos Pleau? Toujours aussi Jos Pleau?

-Certain! Y'a pas plus Jos Pleau que moi!

-T'es heureux? Tout va bien?

-Tout va mieux. Je me crisse de toutte à c't'heure... Du temps d'l'université, j'rêvais de devenir Lénine, Jim Morrison ou le Géant Ferré... J'ai passé à travers mon crépuscule des idoles... Me crisse de toutte à c't'heure. Tout l'monde chie à la même place pis pas un vaut mieux que l'autre...

-T'as bien raison...

-Qu'ça soye el' pape, el' premier ministre ou bien el' prof de sociocritique qui s'décrotte el' nez, on va tous mourir malade avec la tête dans l'trou des chiottes...

-Pas bête Jos Pleau...

-J'me su's délivré d'toutte c'qui m'rendait malheureux... C'est fini les grandes phrases pompeuses, les grands auteurs vertigineux pis les artistes maudits... Ej' me sens mauditement mieux... À c't'heure mon bonheur y'est tout simple: ma blonde, la forme d'un nuage, une discussion avec un vieil arbre qui pousse tout seul au milieu d'un parking...

-T'es devenu un sage Jos Pleau, tabarnak! T'es crissement sage si t'as compris ça!

-Certain! T'avais pas dit qu'i' fallait que tu y ailles à une heure gros Boutch?

-Oui. Salut m'sieur! On r'prend la conversation là où on l'a laissée la prochaine fois qu'on se r'voit.

-Salut Boutch!

-Salut Jos Pleau!

J'ai bu ma dernière gorgée de café, j'ai salué la compagnie et je suis sorti.

La morale l'histoire? Ne faites pas comme Jos Pleau. Faites comme vous voulez et ne braillez plus.

C'est pas la mer à boire, comme morale, mais je n'ai pas trouvé mieux.