dimanche 31 octobre 2010

Conte de Noël (1)

Novembre est le plus triste de tous les mois. Décembre est beaucoup plus gai. Parlons du mois de décembre. D'autant plus que l'événement s'est passé en décembre, le jour que les chrétiens appellent Noël.

Ah! Décembre qui redevient pur et lumineux avec les premières neiges. Puis le froid qui s'installe. Les couleurs païennes des fêtes du solstice. Et puis Noël.

Que dire de cette journée? Oh! C'est la naissance du p'tit Jésus. C'est la carte de crédit overload pour payer les cadeaux. Et ce sont les enfants qui rient, pleurent ou ne font rien parce qu'on ne fête pas Noël dans tous les foyers.

Ismaël Atik ne fêtait pas Noël. Enfin, pas au sens où les chrétiens l'entendent. Il n'était pas musulman mais ses parents l'étaient. Essayez d'expliquer ça au juge. Ou bien au clan. Bref, Ismaël terminait son post-doctorat en physique à l'université et vivait pour le moment dans une chambre miteuse du boulevard Saint-Joseph. Ismaël ressemblait un peu à Bob Marley mais avec les cheveux coupés ras. Il se rasait de près, du menton aux cheveux. Et portait de petites lunettes rondes d'intellectuel.

Ismaël vivait dans une maison de chambres. Il partageait une douche et une chiotte avec trois autres ahuris qu'il n'avait jamais vus. Leurs heures d'entrée et de sortie ne concordaient pas.

Sauf ce jour de Noël. Ils se sont enfin vus.

Cet après-midi de Noël, Ismaël avait une forte envie de pisser et chaque fois qu'il venait pour aller aux chiottes il fallait que ce soit toujours occupé.

Aux grands maux les grands remèdes. Ismaël se décida à faire son pipi dehors, du côté de la sortie de secours.

Comme il pissait, Nelson Bonenfant sortit la tête de la fenêtre de sa chambre miteuse, située tout près du jet de pipi. Nelson était un freluquet de soixante ans qui portait une calotte de baseball.

-Tu pisses en tabarnak mon homme! La vessie va t'exploser! lui dit Nestor tout en se présentant et en lui tendant la main.

-J'm'appelle Nelson Bonenfant, pis toé?

Ismaël fût tout de suite saisi. D'abord il pissait à deux ou trois pieds de cette main qui se voulait fraternelle. Et puis c'est un peu mal aisé que de tendre sa dextre à la dextre d'un autre quand on tient sa queue avec. Ce qui fait qu'Ismaël le salua avec sa senestre - sa main gauche au risque de tomber dans un récit didactique.

-J'm'appelle Ismaël. Bonjour monsieur. Désolé de ne pas vous serrer la main!

-Désole-toé pas mon homme! Moé c'est rare que j'me lave les mains après avoir pissé...

Ismaël comprit qu'il avait affaire à un ivrogne. Et puisqu'il ne pratiquait plus la religion de ses parents, il crut qu'il serait poli de ne pas refuser une bonne lampée d'alcool pour célébrer la mémoire du prophète Ioussif alias Jésus.

Il rentra sa bastringue dans son pantalon, rezippa le tout, et prit dans sa senestre la bouteille de gin De Keeper que lui tendait Nelson.

Dix minutes plus tard, il rencontrait son deuxième voisin, Lambert Lafortune, un électricien qui vivait des primes de la CSST depuis qu'il s'était électrocuté sur une ligne à haute tension dans les années '80. Ses amis l'appelaient «Séquelles». Nelson et Ismaël l'appelaient simplement Lambert.

Au bout d'une heure, tout le monde était saoul et les trois allaient pisser dehors, du côté de la sortie de secours, en se passant la bouteille par la fenêtre de la chambre de Nelson. Les chiottes étaient encore occupées. Pas moyen de faire autrement.

-Cou' don' saint-chrême d'hostie! cria Séquelles. Ça fait combien d'heures qui chie l'gros Freaks?

Campbell Freaks était le gus qui s'était enfermé dans les chiottes. C'était un labradorien originaire de Goose Bay, membre du Labrador Party, un parti réclamant que le Labrador se sépare de Terre-Neuve pour devenir une province canadienne, sinon un pays,

Évidemment, il était mort.

Ce qui fait que les trois ivrognes pissaient pour rien dehors.

C'est Nelson qui se décida à défoncer la porte en foutant un coup de pied qui arracha la serrure.

Campbell Freaks était mort étouffé dans ses vomissures. Il avait probablement trop bu. Un exemplaire du Journal de Monrial était déplié sur ses genoux. Campbell Freaks était mort en regardant les images de la section des sports. Son français n'était pas suffisant pour lire le Journal.

-C'est des choses qui arrivent! philosopha Nelson.

-I drink to that! renchérit Lambert.

Quant à Ismaël, il ne dit rien.

Quelqu'un dut appeler la police ou l'ambulance.

Les chiottes étaient enfin libérées.

Plus besoin d'aller pisser dehors sur cette fine neige qui rappelait à toute la chrétienté qu'un Sauveur était né.

2 commentaires:

  1. CONTE DE NOËL CARBONIQUE

    La veuve affligée veillait sur son garçon malade, faible et fort pâle. Trop pauvre pour le faire soigner, elle n'avait que ses larmes pour seul onguent.

    Vain remède contre la Voleuse d'âmes qui rôdait...

    Noël qui approchait était son dernier espoir. Elle se dit qu'en allant implorer le bon Dieu à la messe de minuit, il lui ferait un miracle et ce serait son cadeau de Noël à elle. Pourquoi lui refuserait-il cette grâce ? Après tout les miracles existent... Elle qui avait tant souffert toute sa vie, repue de malheurs, écoeurée de misères, nageant dans les pleurs depuis qu'elle était sur terre, à bout de souffle, elle n'avait plus d'autre choix que de se résigner à l'impossible ! Du fond de son gouffre, il n'y avait plus que la lumière qui fût envisageable, solution dernière de tout désespéré.

    Le soir de la messe de minuit, une folle confiance l'envahit, faisant naître en elle un radieux pressentiment, chose qu'elle n'avait jusqu'alors jamais éprouvée. Son âme semblait s'éveiller à une réalité supérieure, comme si le fait d'espérer un miracle avait suffit pour faire surgir du fond de sa nuit une flamme soudaine, un feu plein de promesses.

    Elle en fut bouleversée.

    Si cet état merveilleux dans lequel elle se trouvait n'était qu'une illusion due à l'excès d'accablement se dit-elle, comme l'accumulation du malheur fait naître l'ivresse -cette armure de l'âme trop éprouvée-, alors le mirage était tout comme un brasier réel qui chauffait son coeur et à ses yeux il en avait les mêmes pouvoirs. Illusion ou pas, peu importe : le principe agissait, du moins en était-elle persuadée. Les prémices d'un grand bonheur allaient lui ouvrir en cette nuit de Noël une porte cachée qui la délivrerait de tous ses maux, elle n'en doutait déjà plus dès ses premiers pas en direction de l'église sous la tempête de neige redoublant d'intensité.

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  2. Avant de partir elle avait pris soin de rapprocher le lit du petit moribond de la cheminée et d'y ranimer le bon feu.

    Elle avait tant supplié le petit Jésus de la crèche durant la cérémonie, soutenue par les autres pauvres gens de la campagne émus par sa ferveur, avait mis tant de confiance dans cette nuit de Noël où tous les miracles sont possibles, qu'elle revint tout allègre au chevet de son enfant, insensible au froid et à la fatigue.

    Quand elle poussa la porte de la masure, l'âtre irradiait.

    La braise était ardente encore, la veuve ayant, comme nous le savons, consciencieusement chargé le foyer de grosses bûches afin que son fils demeuré seul ne manquât ni de chaleur ni ne lumière tandis qu'elle adressait ses suppliques au Ciel, là-bas à l'église.

    La lueur intense du feu éclairait le visage de son garçon.

    Elle explosa de joie.

    Celui-ci regardait paisiblement en sa direction, la joue rose, le front calme, un sourire béat aux lèvres. Il était rétabli, sauvé des bras de la Camarde !

    Elle se précipita pour l'embrasser et rendre grâces à Dieu à travers les sanglots furieux, incontrôlables d'un bonheur indicible.

    La neige, très dense cette nuit-là, en s'accumulant sur le toit avait formé un bouchon passager en haut de la cheminée et avant de fondre assez vite, pendant quelques minutes le petit malade au bord du foyer avait eu le temps d'inspirer l'air qui en fut refoulé.

    Sa mère l'étreignait toujours, l'embrassait sans cesse, pleurait de joie sans pouvoir s'arrêter, éperdue de bonheur.

    Ce que la veuve, enivrée par ses propres larmes de joie, emportée par les battements fulgurants de son coeur transfiguré -et pour ainsi dire dans l'impossibilité de revenir à la réalité- ne savait pas encore en cette nuit de Noël qu'elle n'oubliera jamais, c'est qu'en approchant le lit de l'âtre et en ranimant la flamme, sans le vouloir elle avait précipité le sort.

    Cette joue fraiche, cette face sereine, ce sourire doux qu'elle avait retrouvés à son retour n'étaient qu'un masque trompeur, que certains seulement savent reconnaître.

    Sans s'en rendre encore compte, depuis son retour de cette fameuse messe de minuit où elle avait mis ses derniers espoirs de mère, elle enlaçait un corps froid.

    Raphaël Zacharie de IZARRA

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