mardi 26 octobre 2010

Les corpuscules de Krause

« Pour certains, il existe un moment imprécis, un instant de grâce indescriptible situé quelque part entre trois et quatre heures, qui sépare les ténèbres du café et du jus d’orange. Un instant tout-puissant où l’esprit est clair et à l’affût, dispos et inébranlable. Les peurs se dissipent, le corps se métamorphose et tout devient possible. La puissance du petit matin. Lucie faisait partie de ceux-là. »
Sandra Gordon, Les corpuscules de Krause, p. 204



Son éditeur veut nous faire accroire n’importe quoi : « Les corpuscules de Krause est l’enfant naturel qui serait né des semences de Réjean Ducharme et Charles Bukowski pendant le tournage d’une comédie de situations. Lecteurs politiquement corrects, abstenez-vous. »
   Peut-être que Leméac moussera ses ventes avec ces deux phrases publiées à l’endos du roman. Néanmoins, il serait judicieux de laisser cela de côté. D’abord, cela ne dit rien. Et puis ça fait même un peu kitsch : « lecteurs politiquement corrects, abstenez-vous »… C’est une phrase réductrice qui confine à la fatuité. Et je puis l’écrire d’autant plus que j’ai lu Les corpuscules de Krause de la première jusqu’à la dernière page. Je puis vous assurer que la politique y occupait un rôle tout à fait négligeable. Tout autant que la sociocritique, sinon plus. Et la comédie de situations? Bof.
   Ne lisez plus l’endos des livres. Les corpuscules de Krause est le premier roman d’une auteure qui s’explique très bien par elle-même. Elle ne raconte pas des histoires à la Ducharme ou bien à la Bukowski. Elle raconte ses fictions et ses Laurentides à sa manière. Elle n’a pas cette manie de faire des jeux de mots à la Ducharme. Et ce n’est pas parce qu’on boit un verre ou dix dans un roman qu’on est en train de marcher dans les bottines de Bukowski. Ce sont des raccourcis faciles.
   S’il faut absolument trouver des similitudes, allons plutôt du côté de John Steinbeck, l’auteur de Cannery Row(Rue de la Sardine) et de Wayward Bus (Les naufragés de l’autocar) . Les niveaux de langage s’équivalent. Le ton aussi. Comme si les Laurentides et la Californie pouvaient se rejoindre quelque part, dans la simplicité de ces vies vécues en-dehors des grands centres urbains. Le récit est dépouillé comme une estampe japonaise. Quelques traits suffisent pour nous représenter les Laurentides, la baise et tout le saint-frusquin.
   Pour ce qui est du récit, on ne sait pas si c’est de l’autofiction, même si le nom de l’auteure apparaît ça et là au cours du récit en guise d’indices.
   Pour résumer, c’est l’histoire d’une fille de vingt-quatre ans qui fout le camp de Montréal pour fuir un obsédé sexuel égocentrique. Lucie aboutit dans un vieux motel des Laurentides transformé en maison à logements. Elle vit au-dessus d’un restaurant. Elle y fréquente la tribu du coin tout en se rongeant les ongles.
   Et Les corpuscules de Krause? Wikipédia me dit que ce sont des récepteurs sensoriels que l’on trouve sur le pénis et le clitoris. 
   Sandra Gordon ne nous dit pas grand' chose là-dessus. C'est le bout qui m'échappe.
   Je pensais que c'était le titre d'un recueil de poèmes de Korsakoff. Ce n'est pas le cas. 
   Et qui c'est, ce Korsakoff? C'est un vieil écrivain un peu fou et pas mal ivrogne, qui se promène ça et là, entre les chapitres. Il est logé par Maurice, le propriétaire du restaurant et du motel où Lucie habite.
   Korsakoff a dressé une liste des bibliothèques municipales pour les dépouiller de tous les livres qu’il a publiés. Il veut faire disparaître son œuvre. Et prend les moyens qui s’imposent. Il rappelle un peu VLB, sauf qu’il ne porte ni béret ni combines à panneaux.
   Je ne vous raconterai pas toute l’histoire, évidemment.
   Tout ce que je puis vous dire, c’est que je remercie Sandra Gordon de ne pas appuyer trop fort sur les touches de son clavier, de ne pas sombrer dans le métalangage et le babillage psychanalytique, de ne pas écrire pour une coterie d'intellectuels. Son écriture est sobre et dépouillée. Elle maîtrise parfaitement l'argot. On entrevoit le chantier d’une nouvelle comédie humaine adaptée aux Laurentides.
   Sandra Gordon est aussi l’auteure d’un blogue qu’elle anime depuis déjà quelques années. Ça s’intitule La cour à scrap . Sandra Gordon est l’une de mes blogueuses préférées pour toutes les raisons que j’ai pu évoquées ci-dessus : écriture sobre, pas trop de flaflas littéraires, etc. Son blogue est à l’image de son roman et vice-versa.
   Lecteurs politiquement corrects, lisez Les corpuscules de Krause. Ça va vous déniaiser un peu.


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Sandra Gordon, Les corpuscules de Krause, Leméac, Montréal, 2010, 238 p.

Le blogue de Sandra Gordon :

http://lacourascrap.blogspot.com/