dimanche 3 octobre 2010

Lulu et Big Brodeur à la Marche bleue

Brodeur, alias le Big, était un gars qui n'aimait voir que deux choses dans son assiette: de la viande pis des patates. Et plus de viande que de patates, s'il-vous-plaît, parce qu'on n'engraisse pas son cochon à l'eau claire. Ce qui fait que la femme de Brodeur, aussi grosse que lui, se chargeait de loader son assiette comme s'il s'agissait d'une auge.

Lui, le Big, il devait faire dans les cinq pieds trois pouces deux cent cinquante livres. Elle, Lucie Boudreaut alias Lulu, faisait à peu près le même poids, moins dix livres pour la semaine dans l'année où elle suivait le régime minceur du magazine Madame.

Les deux n'étaient ni beaux ni laids. Des ronds, comme les personnages de Botero. Rien de bien méchant. Toujours quelque chose d'enfantin, sinon de puéril, dans les visages de ces deux chérubins abonnés à la viande pis aux patates.

Le Big, lui, ne suivait jamais de régime. Il mangeait sa potée de viande et de patates avec l'oeil farouche du guerrier de salon, Tartarin de Tarascon des temps modernes qui s'imaginait une vie toute autre pour mieux mâcher la tiraille qui parfois se mêlait à la bonne chair.

-Y'a d'la tiraille dans l'boeuf! qu'il gueulait en ces temps-là. J't'avais dit de faire cuire la viande toute la nuitte à petit feu, dans l'four, sacrament d'calice!

-Heille le Big! lui répondait Lulu. Mange ta viande pis calice-moé 'a paix tabarnak!

Ça se répondait «solide» dans le couple, comme on dit dans le langage des amateurs de hockey. Et le Big, et même sa Lulu, étaient des amateurs de hockey.

Toute leur vie tournait autour du hockey, quand ils n'étaient pas à s'engueuler pour la viande pis les patates.

-Peter Statsny... Ça c'était du bon hockey! répétait souvent le Big.

-I' faut le retour des Nordiques à Québec! entonnait Lulu à sa suite.

Et voilà que notre couple de tourtereaux, qui ne levaient jamais leur cul pour prendre une marche autour du bloc ou bien pour protester contre une injustice, eh bien les voilà qu'ils s'étaient mêlés à la foule de la Marche bleue, sur les Plaines d'Abraham.

Et ils n'étaient pas seuls, non. Des milliers. Soixante-quinze milles personnes pour que l'argent de nos taxes et de nos impôts soient siphonnés pour le retour des Nordiques, pas pour les infirmes, les impotents ou les indigents, non, pour le sport tabarnak...

Et ça criait.

Et ça hurlait.

Big Brodeur, après cette grande marche qui avait duré tout l'après-midi, avait un petit creux.

-J'ai 'es jambes molles comme des tranches de baloney cibouère! déclamait le Big. J'aspère qu'j'ai pas faitte toute c'te calice de marche-là pour rien sacrament! Ayoye don'!

-En tous 'es cas, d'ajouter Lulu, dès que j'serai à 'a maison m'en va's prendre mon bain pis mettre mon pyjama pis mes pantoufles! Sûr qu'i' vont r'venir à Québec les Nordiques! Y'a ben qu'trop d'monde su' 'es Plaines!

Pour souper, ils se callèrent de la pizza pour faire changement de la viande pis des patates.

Puis le Big s'endormit dans son lazy-boy, la télécommande dans les mains.

Il n'entendit même pas le livreur cogner à la porte.

Il a encore fallu que Lulu se bouge le cul pour son Big qui était parti dans les vapes.

Elle laissa un bon tip au livreur.

Et elle cria un bon coup au Big pour le taquiner un peu:

-Réveille-toé calice!!!

Le Big tressauta dans son fauteuil et, alléché par l'odeur de la pizza et des frites, fit un dernier effort pour se rendre à la table.