vendredi 8 octobre 2010

La vraie histoire des procédés mnémotechniques de Jacques «Claude Blanchard» Éthier

D'autres se souviennent de rien. Quant à lui, tout lui revenait en mémoire, de la catastrophe humanitaire survenue en quelque coin reculé du monde, en 1947, jusqu'au moindre mouvement de brin d'herbe sous un vent à peu près nul, le 8 octobre 1983...

Jacques Éthier n'était pas autiste. Il était seulement un genre de mémoire vivante. Il tenait ça de ses ancêtres aborigènes, des Micmacs de la Gaspésie, dont certains ont conservé cette formidable mémoire issue de la littérature orale la plus riche du monde.

Physiquement, Jacques ressemblait à Claude Blanchard. Ceux qui ne le connaissent pas ne doivent pas penser qu'il lui ressemblait dans sa période Nestor. Non, Jacques c'était le Claude Blanchard de sa période crooner . L'homme mature qui a du vécu dans l'oeil et du trémollo dans la voix.

Il était, pour le reste, du genre à fredonner des tas de chansons, à toute heure du jour. À rire plus que fréquemment. Ce qui finissait par être lassant pour son entourage, peut-être, mais il ne s'en souciait pas du tout. Le bonheur, ça n'attend pas. Et ça se vit intérieurement. Même si c'est prétentieux d'écrire ça d'un coup sec, sans trop réfléchir. Comme si les lecteurs avaient du temps à perdre avec la description d'un personnage qui avait une sacrée mémoire de vieil indien, qui chantait et riait tout le temps, et qui ressemblait à Claude Blanchard.

Qu'on lui demande n'importe quoi, Jacques avait réponse à tout. D'où lui venait son truc? Fallait bien que quelqu'un le lui demande un jour. Et c'est Rita Laflamme, la concierge de l'immeuble où il habitait qui le lui demanda, comme ça, par l'un de ces jours où cette grosse calice était parlable.

Parce que c'était vraiment une grosse calice, Rita. Les trois quarts du temps elle faisait juste des airs de boeuf, les bajoues pendantes, la cigarette au bec. On savait qu'elle était en sacrament ces fois-là et c'était souvent pour rien. Évidemment, elle était grosse, mais plus grosse calice que grosse. La mauvaise humeur, ça rend le muscle un peu faible. Le bide devient mou. Un fardeau de plus à porter. Remarquez que c'est son affaire de bouffer des petits plats congelés achetés à vil prix chez Wall Marde.

-Calice de ciboire de tabarnak! qu'elle disait, sans y ajouter de verbe ou bien de complément. Comme si la grosse se torchait du bien perler français.

En fait, ce n'est pas tant le français qui la faisait chier que la vie en soi.

-Que j'fasse cecitte, que j'fasse ça, c'est toujours d'la calice de marde! qu'elle pouvait glisser de temps à autres pour que les touristes aient l'impression qu'il y avait deux ou trois écoles dans le coin.

Et c'est cette Rita, évidemment, qui accostait souvent Jacques «Claude Blanchard» Éthier, pour lui demander ceci ou cela.

-Heille Jacques! C'est y'où la Rôtisserie Sainte-Flavienne? C'est-y dans l'quartier Sainte-Flavienne?

-C'est au coin des rues Drolet et Berthelot, dans Sainte-Flavienne. Choubidou-wa! qu'il lui répondait en tchattant sur l'air de Bobino.

-Calice tu r'tiens toutte Jacques! J'ai mon hostie d'voyage! Qu'ça soye pour cecitte ou cela, tu r'tiens toutte! Comment c'que c'est qu'ça s'fait que tu r'tiens toutte de même Jacques? Tabarnak!

-C'est bien simple Rita. J'ai une mémoire absolue. C'est comme si tout était photographié et classé minutieusement dans mon esprit. Je fais usage de procédés mnémotechniques très élaborés pour lesquels tu me priveras de t'étourdir avec une définition qui ne saurait être que soporifique...

-Ah oui? Combien font deux fois quatre? Hein? lui demanda Rita.

-Huit, bien sûr, ha! ha! répondit Jacques avec une bonhomie bien servie par son rire gras mais franc.

-Calice que tu r'tiens toutte de calice que tu r'tiens toutte! rétorqua la grosse calice. Moé je r'tiens rien. C'est ben juste si je r'tiens mes culottes Jéritol!* Ha! Ha! Ha!

Et c'était vrai. Jacques retenait tout, facilement, pour mieux répondre à ces tas de questions que se posent ceux et celles qui n'ont pas d'ordinateur ni de calculatrice.

Ce qui fait que Jacques savait se rendre utile, sans trop se forcer, au hasard de ses allées et venues.

Pour ce qui est de Rita, la grosse calice, je parie qu'elle se plaint encore. Cependant, elle a un coeur d'or, dissimulé sous des airs bourrus, un parfum de vanille et une odeur de cigarettes Weaver's extra fortes.

Je vous en reparlerai un jour.

Pour cette fois, vous vous contenterez de la vraie histoire des procédés mnémotechniques de Jacques «Claude Blanchard» Éthier.


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*Jéritol: souvent entendu, aucune idée d'où ça vient et comment cela s'écrit. Est-ce un Dieu, un laxatif acheté en pharmacie, une onomatopée, du vieux français du temps de Rutebeuf?