mardi 13 mars 2018

La petite Marie

Âgée au moins
De deux cents
Ans
A check
Une place
Au paradis
En fait
C'est le nom
Du restaurant
Qui a fait
La gloire
De p'tite Marie
Michel-Luc Viviers, Urbain Pesant


La petite Marie est vieille et sent l'urine.

Elle porte un manteau d'hiver même l'été. Manteau sous lequel on devine un corps noueux, sale et malingre.

On dit qu'on devrait l'envoyer à l'asile, la sortir de force de son logement, etc.

Mais le problème c'est qu'elle ne veut pas sortir de son logement.

Pas plus qu'elle ne veut se laver.

Alors elle continue de se promener entre son taudis puant, le restaurant et l'épicerie. 

Au restaurant, on lui dit de s'asseoir dans le coin, dans le fond, pour ne pas déranger les clients avec ses mauvaises odeurs. On ne lui dit pas ça comme ça, mais elle n'a pas le choix de s'asseoir ailleurs que dans le fin fond, près de la sortie de secours. 

On pourrait dire que c'est minable de la part des restaurateurs. Ça l'est sans doute. Par contre, tous les autres restaurants de la ville ne veulent pas la voir. Alors, j'imagine qu'il faut faire contre mauvaise fortune bon coeur, même si je m'emmêle dans mes proverbes.

La petite Marie ne prend que du café. Parfois une soupe avec des biscuits soda. Rien de plus.

Son visage édenté est constitué de deux pupilles décolorées qui fixent le vide.

Un long filet de morve coule toujours de son nez.

Ses doigts maigres et cassants tremblotent un peu en se saisissant de la tasse. Elle doit y aller très lentement pour ne pas tout renverser. Ça lui demande un effort de concentration. Ses mouvements n'obéissent plus aussi bien qu'à vingt ans.

Ti-Ben est à la cuisine et prépare le repas du jour. C'est la journée où Jacqueline est serveuse.

Il y a un peu plus de monde que d'habitude au restaurant.

Il y a un gars qui joue de la guitare en attendant la poutine qu'il vient de commander. Il s'appelle Steve. Il est en compagnie de plusieurs fêtards un peu éméchés, dont Auclair et le gros Viviers.

Il se passe subitement quelque chose de jamais vu.

Les yeux de la petite Marie se mettent à briller au son de la guitare.

Et la voilà bientôt debout en train de giguer et de taper dans ses mains!

La petite Marie vient de ressusciter des morts!

-Ah bin j'ai mon voyage! Tintipeu! siffle Ti-Ben en voyant ce spectacle hors du commun. La p'tite Marie qui vient de ressusciter comme Lazare sorti des morts!

Steve continue ses riffs. Puis il arrête pour gober sa poutine.

La p'tite Marie retrouve son état de prostration naturelle et sa mine renfrognée.

Le gros Viviers écrit un poème sur un napperon de papier.

Ça s'intitule La p'tite Marie.

Et c'est l'histoire d'une fille qui a été échangée contre une tranche de steak de ronde lorsqu'elle était enfant.

On ne sait pas trop où il veut en venir avec ça.

Mais 30 ans plus tard, on en parlera encore pour se rappeler la petite Marie.

Je ne vous en aurai jamais reparler sans avoir eu en ma mémoire ce poème de Michel-Luc Viviers ainsi que les nombreuses fois où Ti-Ben m'a répété cette histoire.
.
La petite Marie doit bien être morte. Elle devait avoir 90 ans en 1990.

Si elle vit encore, elle aurait 120 ans. De plus, le restaurant est fermé depuis 25 ans minimum. C'est pas là qu'on va la revoir.

Quoi qu'il en soit, la petite Marie est entrée dans nos coeurs de bums de Trois-Rivières.

Nous autres, on pourra dire qu'on l'aimait.

***

Pis nous autres, eh bien c'était aussi Michel-Luc Viviers, alias Urbain Pesant.

Urbain Pesant

Assis sur un building
L'air pesant
À voir s'enfoncer
La ville
Un sourire
Triomphant
Je suis le Roi
Du pas grand-chose
Du quotidien
Des gens pauvres
Je suis celui
Qui
Comme d'autres
A enlevé ses oeillères
Qu'y a arrêté
De faire semblant
Ma foi
Je suis bel et bien un Roi
Celui de l'espérance
Au ventre blanc
Celui qui voit
Malgré le refus
De certains bourgeois
Le Roi de la ville ou
Complètement débile
De s'émouvoir
Devant la souffrance
Ou juste en criss
De l'indifférence.


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