mardi 6 octobre 2015

De l'illusion de la grandeur à l'immensité de l'infini

Je reviens souvent sur cette anecdote à propos de la métamorphose de l'écrivain Jack London. Peut-être parce que cet auteur fût le premier à m'initier à l'amour véritable de la littérature. Avant lui, je ne lisais essentiellement que des livres d'histoire et des bandes dessinées. Les romans me semblaient tous plus ou moins ennuyants. Ils parlaient d'émotions et de sensations que je n'éprouvais pas. Je me sentais tout à fait éloigné des atermoiements et des récits inventés par des gens sans volonté réelle de vivre une aventure digne de ce nom.

Mes premières amours en littérature se concentrèrent donc sur des hommes et des femmes d'action. Jack London faisait partie de ceux-là. Blaise Cendrars aussi. Et George Orwell, ce type qui n'avait pas hésité à prendre les armes pour combattre Franco et les phalangistes espagnols.

Jack London croyait dur comme fer, dans sa prime jeunesse, qu'il était un fort parmi les forts. Sa volonté viendrait à bout de la pauvreté. Il trimerait nuit et jour pour se payer des études. Il dépouillerait les bibliothèques de tous leurs livres pour se remplir la tête. Puis il triompherait, parce qu'un homme avec une telle volonté ne peut que triompher. Il deviendrait riche et puissant. Rien ne viendrait freiner son irrésistible ascension sociale.

Puis vint la crise économique. Jack London fût jeté à la rue comme des millions d'autres américains qui s'étaient crus forts, invincibles et sûrs d'accomplir leur destin.

Jack London s'est joint à des hordes de vagabonds socialistes pour se rendre à Washington afin de protester contre le chômage et le capitalisme. Il a fait de la prison parce qu'il traînait dans les rues. Il a subi l'humiliation du fort traité comme un faible par un système économique injuste et inhumain.

Jack London est devenu socialiste parce qu'il a compris que même le plus fort pouvait être réduit à néant au sein du système capitaliste.

Je ne vous rappelle pas cela pour me lancer dans une longue diatribe envers le capitalisme.

Je m'en sers pour faire un parallèle avec ma misérable existence.

J'ai seulement conscience de l'orgueil démesuré que j'avais moi aussi dans ma jeunesse.

Je me croyais fort, invincible, hors d'atteinte. Je ne critiquais pas le système. Je m'amusais d'avoir une volonté plus forte que tous ces vieillards qui radotaient n'importe quoi sur les utopies et les impossibilités de faire ceci ou cela.

-Va prendre tes pilules, vieux sec, et regarde-moi aller, que je me disais tout bonnement.

Je vivais, comme Jack London, de l'illusion de ma propre grandeur. Tout en sachant, sans doute, que je me mentais à moi-même.

J'ai eu la chance, et je dis bien la chance, de travailler dans les soins de santé à titre de préposé aux bénéficiaires. Ce contact privilégié avec la maladie, la souffrance et la vieillesse m'a été profondément salutaire. Il m'a fait passer du narcissisme pur à l'altruisme. J'ai compris que Nietzsche n'aurait rien été sans les infirmières et les infirmiers qui lui torchaient le cul au crépuscule de sa vie.
Le mythe du surhomme s'est dissous dans la nécessité de me comporter humainement avec des gens qui souffrent et réclament de l'aide.

Je suis passé de l'illusion de ma grandeur à la petitesse de la créature devant la Création.

Le monde n'était plus assez vaste pour mon regard. L'océan n'était jamais trop immense. Les étoiles n'étaient jamais suffisamment éloignées. Je ressentais intensément l'invisible. C'est-à-dire... l'amour.

L'amour fût ma seconde chance de transcender l'égotisme primaire de ma jeunesse. Ce n'est plus moi qui comptais pour tout, mais l'autre que j'aimais intensément, comme je n'avais encore jamais appris à aimer. La musique, la poésie et les arts visuels ont pris le pas à l'amour pour me rendre une sensibilité que naguère je foulais du pied en faisant le fanfaron.

Les années sont passées. Je m'enfonce toujours plus dans l'humilité. Je deviens plus sensible. Je me rends compte de la futilité de cet orgueil qui m'animait autrefois. Je trouve ma force dans l'acceptation de mes faiblesses, dans le laisser-aller de la créature de chair et de sang qui porte en elle sa part d'ombres et de lumières.

Je suis loin d'être parfait et cela me réjouit de le savoir. C'est un peu comme si je me pardonnais d'être con avant même que d'avoir dit ou fait quoi que ce soit.

Je ne m'attends pas à ce que ce corps et cette tête que j'ai tant peiné à maîtriser puissent n'apporter que des merveilles. Je ne me prétends pas un guide ni un modèle d'inspiration. Je ne suis qu'une bête qui respire, mange, dort et jouit de son existence sur le territoire qu'elle occupe, quelque part dans le superamas de la Vierge.

Il reste probablement un peu d'orgueil dans cette manière de m'affirmer.

Mais c'est un orgueil en déclin qui facilite chaque jour un peu plus cet irrépressible besoin de beauté, d'amour, d'infini et de contemplation.

Je ne suis pas religieux, je sais. Néanmoins, je ne suis pas une roche. Je refuse aux religions l'exclusivité de la vie spirituelle, non pas par orgueil, mais par pur réalisme. Les religions freinent la liberté de l'esprit. Elles contraignent la libération de l'âme. Elles jugulent la beauté, l'amour et la sexualité pour le bénéfice des prêtres et autres contempteurs de la sagesse.

Je ne suis que moi. Ni trop grand. Ni trop petit. Ni trop moyen.