dimanche 25 octobre 2015

Dans mon temps...

À Sayabec, dans la Vallée de la rivière Matapédia, l'électricité n'est arrivée que vers la fin des années '50. Mon père me racontait qu'étant enfant lui et ses amis jouaient au hockey au clair de lune. Pour tout bâton de hockey, ils n'avaient que des bouts de planches. Comme ils étaient trop pauvres pour s'acheter des patins, ils jouaient en botteurlots, c'est-à-dire en bottes de cahoutchouc. Leur rondelle de hockey était essentiellement constituée d'une pomme de route: du crottin de cheval. Il va de soi qu'ils n'avaient pas la télévision à la maison et que le vieux radio Marconi, alimenté par une manivelle ou je ne sais trop quoi, était tout ce qui les rattachait au reste du monde. Ils pouvaient savoir les résultats des parties de hockey, faire le chapelet en famille (s'ils le faisaient...), écouter les chansons de Maurice Chevalier et apprendre que l'Allemagne venait d'envahir la Pologne.

Je me demande parfois ce que mon père devait penser de la génération de ses enfants, née à l'ère de l'exploration spatiale, de la télévision et du four à micro-ondes.

Il devait se dire que les enfants passaient beaucoup trop de temps devant la télé, alors que nous ne l'écoutions jamais plus de trois heures par jour. Nous étions encore de la génération qui jouaient dehors mais je me doute que nous le faisions encore moins souvent que mes parents, mes grands-parents et les premiers singes de mon arbre généalogique dont les racines s'étendent jusqu'au Kenya.

Je regarde parfois les enfants d'aujourd'hui avec une certaine tristesse mêlée de nostalgie.

Ils passent huit à douze heures par jour devant un écran.

Le monde extérieur leur semble obscur, inconnu et menaçant.

Ils n'auront pas appris à pêcher, faire des feux sur la plage, jouer sous la pluie, hurler sous la neige.

Peut-être que je suis en train de devenir un vieux con. Je l'assume tout à fait si c'est le cas.

J'approche de l'âge vénérable où il m'est possible de dire "dans mon temps..."

Dans mon temps, oui, nous vivions dehors aussi souvent que possible.

Quand l'école était fermée, parce que toutes les rues étaient bloquées par une tempête de neige, nous en profitions pour jouer dehors plutôt que de rentrer à la maison. Avec ma combinaison d'hiver, mon foulard autour du cou, ma tuque et mes mitaines je m'imaginais en cosmonaute affrontant les paysages désolés d'une planète inconnue. Les vents et la neige qui picotaient mon visage ne me faisaient pas peur. Je me sentais plus fort que tous les éléments de cette nature déchaînée. J'étais un brave d'entre les braves qui marcherait jusqu'à l'Île Saint-Quentin s'il le fallait pour vivre une expérience unique et inoubliable.

Cette ville désertée par les humains nous appartenait enfin. Nous nous encouragions, moi et mes amis, pour en prendre possession de quelque manière que ce soit.

En ce dimanche matin pluvieux, tous ces souvenirs me remontent à la mémoire tandis que je pianote sur le clavier de mon portable...

Je me sens un peu honteux de vous dire ça.

J'ai conservé un tant soit peu ce tempérament de marcheur solitaire qui brave les éléments de la nature. Je me rends au travail à vélo ou à pieds, peu importe les conditions du temps, avec la même pensée que j'avais dans ma jeunesse. Je m'imagine une vie de cosmonaute, d'explorateur du Pôle Nord, de trappeur Iyéyou (Cri) qui fait la tournée de son territoire de chasse pour s'assurer que tous les animaux se trouvent là où ils doivent être.

Non, je ne joue pas au hockey à la pleine lune avec du crottin de cheval en guise de rondelle.

Mais je me contenterais bien d'un vieux radio Marconi plutôt que de regarder le monde via cette boîte à grimaces qu'on appelle la télévision ou l'Internet.

La pluie ne tombe plus par ailleurs. Un léger brouillard s'installe. Je parie qu'on devrait entendre les cornes de brume des navires qui sillonnent notre grand fleuve Magtogoek.

Bientôt, ce sera la neige.

J'espère que cet hiver, comme pour tous les autres hivers de ma vie, j'aurai encore cette habitude d'y faire face sans pleurnicher, avec cette soif d'apprendre quelque chose que seule une tempête de neige peut m'apprendre.

Vous pourrez dire que je suis fou. Ou bien en train de devenir un vieux gâteux.

Dans le pire des cas, vous n'aurez qu'à oublier tout ça d'un clic de souris. Il y a tellement de trucs passionnants sur YouTube...