mercredi 18 décembre 2013

Le mauvais sort des vieilles églises de Trois-Rivières

Les églises de Trois-Rivières ont fermé l'une après l'autre depuis les quinze dernières années.

Il y eut d'abord l'église Saint-François-d'Assise, l'église de la P'tite Pologne, un quartier pauvre de Trois-Rivières. Une église même pas centenaire qui avait été construite sur un marécage. Le vieux curé du temps y jouait du violon, très mal d'ailleurs, puisqu'il était aussi dur de la feuille qu'il était crispé du mouvement. Un archet de crin, cela se manie avec douceur et sensualité. Le vieux curé n'allait pas plus loin qu'un rigodon inachevé mais s'exerçait tout de même à singer Bach ou quelque anonyme saltimbanque des débuts de la chrétienté. Évidemment, plus personne n'y allait, sinon quelques vieilles femmes qui avaient peur d'aller en enfer si elles manquaient un office religieux.

Puis on jugea bon de fermer aussi l'église Sainte-Cécile, dans le quartier du même nom, un coin tout aussi pauvre que la P'tite Pologne, sinon plus. Je ne me souviens pas du curé puisque je ne m'y rendais jamais. Ce quartier de la ville nous était plus ou moins interdit. Ce n'était pas notre secteur et passer par là représentait une possibilité d'affrontement avec les Desjarlais et les Boulay. Comme nous n'avions pas toujours sur nous un bâton de baseball avec un clou de voie ferrée planté au bout pour en faire un fléau d'infortune, nous évitions de fréquenter ce coin-là, du moins à l'époque où il y avait des taudis plutôt que des HLM.

L'église Saint-Cécile fût heureusement récupérée par une corporation qui profita de l'architecture des lieux pour y présenter des spectacles bien plus transcendants que du temps où le curé devait débiter platement sa messe en regardant sa montre.

L'église Saint-Sacrement est peut-être fermée mais je n'en suis pas certain. Je ne fréquente pas ce coin-là de la ville où s'entassent des retraités et des professeurs de Cégep. Elle est plantée sur le premier coteau et surplombe les églises de la Basse-Ville plantées dans l'argile laurentien de la vieille Mer dite de Champlain.

L'église de mon enfance, l'église de la paroisse Notre-Dame-des-Sept-Allégresses, est presque fermée. Il s'y donne encore une messe le dimanche mais sans plus.

Tous les Catholiques des quartiers pauvres sont refoulés vers la cathédrale de l'Immaculée-Conception, à deux pas de chez-moi. Avec les vitraux, l'évêque et la chorale, on peut encore éblouir un peu les derniers paroissiens.

Parmi toutes ces églises qui ferment et ne disent plus rien à quiconque, il y a bien sûr le cas tout à fait spécial de l'église Saint-Philippe.

Extérieurement, cette église est sans doute l'une des plus laides de toute la ville. Il est possible qu'elle ait été construite avec amour par du pauvre monde. Il n'en demeure pas moins que ces dernières années d'impiété ont fortement ébranlé l'esprit et le corps de cette église. La vieille brique, qui avait tout de même un certain cachet, avait été recouverte en partie par des panneaux d'aluminium. Cela n'avait pas empêché les murs de vaciller sur ce terrain argileux que le fleuve Magtogoek a maintes fois inondé au cours des derniers siècles. Comme cela devenait trop cher d'entretenir ce bâtiment le chef local des Catholiques a décidé de vendre ça au premier venu. Un type s'en est porté acquéreur pour récupérer le cuivre.

Cinq ans plus tard, l'église n'est toujours pas démolie. Le type semble s'être fait flouer par un contracteur ami de l'Hôtel de Ville qui récupère toujours les bâtiments des pauvres ploucs qui ne peuvent pas payer leurs taxes. Le type est en furie, crie en l'injustice et personne ne l'entend, pas même les morts de l'église Saint-Philippe. Entre temps, il paie ses taxes, pour ne pas se faire filouter par le contracteur. Puis il dénonce l'industrie de la corruption devant les médias comme si cela intéressait qui que ce soit à Trois-Rivières, trou sale d'entre tous les trous sales, où l'on ne vote jamais aux élections, sinon pour aider des arnaqueurs à remplir de vieux des autobus jaunes lors des journées de vote anticipé.

Duplessis y est toujours vivant, même si les églises ferment l'une après l'autre.

Les paroissiens d'hier, qui ne trouvent d'ailleurs plus d'emploi, en sont parfois réduits à voler des plaques de cuivre décollées dangereusement du toit de l'église Saint-Philippe qui ne veut toujours pas mourir, même si on l'éventre depuis toutes ces années qu'on attend pour la démolir.

Bien que je ne sois pas Catholique, j'ai toujours un petit pincement au coeur devant cette église. Si j'étais Catholique, croyant ou exalté, eh bien c'est certain que je ferais tout pour la sauver des pics des démolisseurs. J'en ferais un miracle. C'est bon pour ranimer la foi vacillante, les miracles. Mais je ne suis pas Catholique, même si je tiens Jésus pour un héros bien personnel, un gars qui préférait parler à Dieu n'importe où, n'importe quand, sans passer nécessairement par le Temple et les grandes démonstrations de ces prêtres qu'il appelait les sépulcres blanchis.

N'empêche que l'église Saint-Philippe tient encore debout et que cela m'agace. Je serais content qu'on la maintienne en vie envers et contre tous. Elle a survécu à cinq ans de menace de démolition. Si quelques bons Romains la sauvaient de la destruction, j'ai l'impression qu'on y viendra de partout dans le monde pour y faire bénir les béquilles ou les scrofuleux.

Ce n'est pas à un vieil animiste comme moi de dire aux Catholiques ce qu'ils doivent faire.

Si j'avais la foi, je soulèverais les fondations de l'église Saint-Philippe comme si c'était une simple montagne. J'enlèverais les panneaux d'aluminium et redonnerais aux maçons le soin de poser de la franche brique. Au bout d'un an, j'inviterais toute la ville à venir écouter un air de violoncelle jouée par un curé qui aurait de l'oreille. Toute la ville, sauf l'Hôtel de Ville, bien entendu. Il y a des limites à entretenir un culte envers les années '50.

Mais je n'ai pas cette foi-là et le sort de cette église ne me regarde pas, même si l'église Saint-Philippe semble me regarder tous les jours que je la croise pour me faire accroire qu'elle est un symbole de résilience et de résistance.

Chacun son trip...

Amen.