vendredi 21 février 2014

Margot Grenier et les Uropes

-El' monde s'en va chez l'diab'. On r'garde icitte et là, dans les Uropes pis ailleurs, pis maudit qu'ça va mal! I' sont toutes à s'tirer dessus comme si ça pouvait pas s'asseoir pis s'parler. Ça leu' donne quoi de s'califfer des claques su' 'a gui-yeule à longueur de journée, hein? I' s'pensent fin-fins mais en même temps i' restent raides pauvres... C'est sûr qu'ej' connais rien. Qu'est-cé qu'i' y a à connaître, sinon qu'el' monde es'fait barouetter d'un bord pis d'l'autre jusqu'à c'que la tête lui tourne trop pis qu'i' s'assomme su' l'bord d'une table ou ben' don' d'une chaise... Comprends-ti?

On n'y comprenait pas grand' chose mais on savait que c'était sincère puisque cela venait de Margot, alias Margot Grenier, une caissière de dépanneur qui devait avoir accumulé au moins trente-cinq ans de service. Elle était facilement reconnaissable à ses airs de fumeuse de cigarette invétérée, avec la peau un peu grise, un peu verte et un peu plissé. Un visage qui, à une autre époque, a peut-être été agréable à regarder et qui s'est un peu défraîchi avec le temps parce qu'on ne peut pas tous se payer de la chirurgie plastique ou bien deux mois de vacances par année. Ce qui fait que Margot Grenier ressemblait vaguement à une vieille perruche qui tousse sa maudite cigarette entre ses poffes.

Ce jour-là, elle réglait le sort des Uropes.

Le lendemain, c'était au tour de l'abolition du sou noir.

-Une cent, quand même, c'était une cent... Pis là, ben' faut arrondir à cinq cents... La cent disparaît mais l'inflation disparaît pas! Ah ça non monsieur! L'inflation ça augmente tout l'temps, c'est comme el'prix du poffecorgne au cinéma. Calvâsse que c'est cher el'poffecorgne au cinéma pis cré moé qu'i' arrondissent pas au cinq cents mais à 'a grosse piastre ronde... Cinq piastres pour du poffecorgne!!! C'est du vol!

Chaque jour amenait sa controverse et me rappelait un peu plus que nous ne sommes pas en Russie, ici, et que tout le monde gueule contre le pouvoir, contre les contre-pouvoirs et contre toute forme de restriction à la prise de parole.

On parle pour parler.

Margot Grenier en est la preuve bien vivante.

Et ceux qui ne me croient pas n'ont qu'à aller la voir.

Elle travaille du lundi au vendredi au Dépanneur Marotte.

Elle est sur le shift de jour.

Et, oui, elle fume comme une cheminée.