samedi 8 août 2009

Constantin Paoustovski en aparté


Un bon auteur nous emmène toujours à une autre hauteur, sinon à un autre auteur.

Par exemple, Isaac Babel m'a fait découvrir Constantin Paoustovski.

D'abord, Paoustovski était camarade de classe de mon auteur russe préféré, Mikhaïl Boulgakov dont Le Maître et Marguerite résonnera longtemps dans ma mémoire.

Paoustovski semble avoir eu plus de chance que Boulgakov au plan de sa vie littéraire. Il a été publié sous Staline et n'a pas été fusillé, ce qui d'emblée le rend un peu suspect de «réalisme socialiste», cette esthétique grossière construite par des abrutis qui se suçaient la mousse du nombril et se laissaient guillotinés en remerciant leurs guillotineurs.

Sous Staline, on les appelait les «ingénieurs les âmes», ces artistes et écrivains qui devaient aussi fournir leur quota de bons sentiments envers la «Grande Idée» pour reprendre l'expression de Negovan Rajic, le plus grand écrivain que je connaisse à Trois-Rivières, avec Maurice Fournier, Rob Bob et moi-même, votre humble serviteur. Ajoutez mon frère aîné et l'équipe est complète. S'il y en a d'autres, anyway, je ne les connais pas tous.

Il n'y a donc pas beaucoup d'écrivains à Trois-Rivières.

Des poètes, bien sûr, il y en a des tas. On en produit presqu'autant que des «ingénieurs de l'âme» dans la capitale internationale de la poésie, titre ronflant dont s'enorgueillit Trois-Rivières. Tout ça parce qu'une poignée d'organisateurs communautaires ont reçu une subvention pour inviter les poètes officiels de telle ou telle ambassade, rencontrés dans des salons du livre ou des studios de massage. Que de bureaucrasserie ridicule pour chanter des vers... Il y a trop de formulaires à remplir pour que la poésie soit vraiment au rendez-vous.

Des poètes? Il n'y a que des poètes à Trois-Rivières. Le monde entier le sait. Mais des écrivains! Oh pardon! Il faut chercher longtemps. Et quand on les trouve on se demande ce qu'ils peuvent bien ficher dans ce trou pourri de province, sinon que de se tenir à l'écart de toutes ces drôleries même pas drôles.

Revenons à Paoustovski. J'ai tout de même trouvé un de ses livres traduits en français à la bibliothèque. Ça s'intitule La rose d'or où Paoustovski réunit des notes, voire des nouvelles sur l'art d'écrire. C'est traduit par Lydia Delt et Paule Martin et publié chez Gallimard en 1968, l'année de son décès.

On a failli lui donner le prix Nobel de littérature en 1965. Cependant son gouvernement soviétique aurait manigancé pour que ce soit plutôt Cholokov qui l'emporte, un écrivain plus favorable au régime.

Je n'ai pas réussi encore à lire le Don Paisible de Cholokov et je salive à l'idée de lire Histoire d'une vie de Paoustovski parce que La rose d'or me laisse entrevoir un grand conteur, la plus grande des vertus de l'écrivain. Autrement, ça ne vaut pas la peine.

Une histoire mal racontée me fait le même effet que de lire des statistiques. Il y a de l'information, ça et là, mais celui qui me la livre est nul à chier. D'où l'importance de lire de bons auteurs pour avoir l'envie de lire. Tu te tapes dix navets de suite et tu finis par croire que la littérature ce n'est pas ton affaire. Tout comme je me dis que la poésie n'est pas mon affaire après m'être tapé mille trois cent trois navets poétiques de suite dans mon adolescence. À part Rimbaud, Corbière et Prévert, un peu de Baudelaire ici et là, un zeste de Claude Gauvreau, je ne connais rien à la poésie. Je la préfère avec paroles et musique. Il y a plus de poésie dans une chanson des Doors que dans trois cents recueils publiés par telle ou telle maison de têteux de subventions.

Malheureusement pour moi, j'ai lu beaucoup de chefs d'oeuvre. J'ai la piqûre pour la littérature et je cherche encore de grands éblouissements. Et le pire, c'est que j'en trouve encore et encore, des bons auteurs, dans tout ce fouillis de textes imprimés pour nous ennuyer ferme.

Dont ce fameux Constantin Paoustovski, une gracieuseté de Isaac Babel qui me l'a fait connaître. Paoustovski m'en fera connaître d'autres. Et d'autres m'emmèneront vers d'autres. Toujours plus loin que ces foutues plaquettes de poésie nulles à chier que l'on placarde sur tous les murs du centre-ville de Trois-Rivières pour se croire poète parce que l'on reçoit des subsides du régime pour jouer aux «ingénieurs de l'âme» qui s'ignorent avec leurs vers soporifiques et leur enflure patriotarde de Borat de fin fond du dernier rang.

«Celui qui n'a pas ajouté à la vision de l'homme, ne serait-ce qu'un peu d'acuité, n'est pas un écrivain.»

C'est à la page 26 de mon exemplaire de La rose d'or de Paoustovski.

Et Paous, je l'appelle déjà par son petit nom, Paous m'emmène vers Edouard Douwes Dekker, un écrivain hollandais qui a presqu'été vice-roi et qui est tombé en disgrâce pour avoir osé dénoncer son propre gouvernement dans les mauvais traitements qu'il faisait subir aux indigènes de Java. Après l'indépendance de l'Indonésie, Dekker a même adopté un nom javanais, Danoedirdja Setiaboeddhi, ce qui devait être un peu compliqué à prononcer pour sa famille et ses amis qui l'avaient toujours appelé Ed ou bien Doudou.

Bon, eh bien je retourne dans mes livres.

Pardonnez-moi cet aparté.



Autres liens:

Constantin Paoustovski: oeuvres originales en russe.

Pis ça.

Et tiens, un chef d'oeuvre. Le manteau de Gogol. («Nous sommes tous sortis du manteau de Gogol» disait un écrivain russe qui s'est échappé de ma mémoire. Était-ce Dostoïevski? Tchékov? Boulgakov? Vladislav Trétiak? Hum...)

vendredi 7 août 2009

Élagage


J'ai relu sans plaisir La route de Los Angeles de John Fante, un auteur surestimé, faussement perçu comme un précurseur des beatniks, eux-mêmes surestimés.

La route de Los Angeles est dans le ton de l'époque où le roman a été écrit. C'est l'histoire d'un artiste raté, Arturo Bandini, un gus qui joue au surhomme mais qui n'en demeure pas moins un artiste raté et un homme tout ce qu'il y a de plus larvaire.

J'ai rapidement décroché de cette lecture. Les atermoiements m'emmerdent. Et le moimoiement aussi. Trop de moi et il n'y a plus de place pour le lecteur. Moi, moi, moi comme si l'auteur se branlait en pensant à lui-même. Ça finit par devenir indécent ce type d'onanisme trop fréquent en littérature chez les jeunes auteurs. Bien sûr, ce livre écrit en 1933 n'a finalement été publié qu'en 1986. Franchement, il aurait été publié en 2086 que ça ne m'aurait pas fait pleurer.

J'ai profité de cette lecture ennuyante pour procéder à un élagage de ma bibliothèque. Je n'ai gardé que les classiques, les auteurs que mon coeur chérit ou bien qui pourraient m'être utiles. On ne sait pas quand on pourrait avoir besoin d'un siphon de toilette et l'on en tient un dans l'hypothèse où la chiotte déborderait. C'est pareil pour certains auteurs. Je me suis gardé Madame Bovary, au cas où je devrais me claquer cette vieille histoire du temps où les gens allaient se baigner en complet trois pièces et chapeau de paille pour attraper la siphylis. Le temps est passé vite et de nos jours les gens courent nus sur les plages en se donnant des coups d'organes génitaux sans que cela n'émeuve personne.

Aristote a résisté à mon élagage. Il s'en est fallu de peu. Sa notoriété l'a plus aidé que sa plume qui m'endort. C'est pareil pour Platon, Spinoza et Descartes. Je ne suis pas prêt de les relire. Et je les garde par prudence intellectuelle ou par snobisme, pour dire aux uns et aux autres que j'ai lu ces livres soporifiques.

Les fous de bassan de Anne Hébert est allé vers l'élagage ainsi qu'une bonne flopée de romans à deux sous, les Menaud, maître draveur et autres trésors de la petite prose québécoise ont été expulsés manu militari de ma bibliothèque. Rien à foutre. Trop plate à lire.

J'ai gardé Noeud de vipère de François Mauriac mais je me suis départi de tous ses autres romans. Je n'ai jamais été capable de lire plus qu'une page de Mauriac - peut-être qu'un paragraphe. Ennuyant, c'est le seul mot qui me vienne à l'esprit. Je garde Noeud de vipère pour me rappeler un jour que j'avais tort. Je doute cependant qu'il survive à mon élagage l'an prochain.

Je me suis aussi débarrassé de trois ou quatre Maurice Barrès: ennuyant, trop de plus-que-parfait du subjonctif, nationalisme crétin et propos de quelqu'un qui devrait boire un bon litre de jus de plote avant d'écrire.

J'ai retrouvé mon exemplaire de Tropique du capricorne de Henry Miller. Je vais le relire sous peu pour voir si je vieillis aussi bien que mes belles lectures d'antan. J'ai ma collection des romans de Marcel Aymé. Mes Jack London adorés. Mes Zinoviev. Mes André Maurois. Oua! J'ai beaucoup trop de livres et je ne suis pas pour vous dresser une liste exhaustive de tout ce que je garderai sur mes étagères.

J'ai conservé la crème de la crème.

Ça, j'en suis sûr.

Ou presque.

jeudi 6 août 2009

Michel Cerveau, un homme bien


Michel Cerveau était concierge aux Halles de la Cité, un centre d'achats où l'on trouvait de tout sauf du silence et de la béatitude.

On y trouvait des tas de commerces et de publicités clinquantes sur écran plat.

On y trouvait aussi de la poussière et toutes sortes de détritus, sans compter ces hordes de je-regarde-et-je-n'achète-rien qui venaient paisiblement finir leurs jours dans ce décor de stucco.

Michel Cerveau nettoyait tout de A à Z. De Animalerie Bubu à Zorba restaurant grec. Tous les deux cent trois commerces.

Et il en avait marre, marre, marre.

-Faut que j'me pousse! J'm'en va's dev'nir fou moé-là!

Michel Cerveau n'était pas encore fou. Pas du tout. Il était encore tout à son ouvrage. Et de rage il travaillait en hurlant des insanités propres à de vieilles liturgies précambriennes: hostie, tabernacle, christ, bouddha, patof, rantaplan, vraiment tout passait dans sa bouche.

-Maudit calice de tabarnak de job sale de saint-sacrement d'ciboire que j't'la crisserais là c'te saint-chrême de job de cul de marde de saint-sacré-coeur qui m'fend l'cul du saint-stanislas d'hostie!

Michel Cerveau sortait tout ça sans pour autant réduire la qualité de ses services. Il passait la serpillière comme un pro, tout en sacrant, et il lisait aussi les oeuvres complètes de Pouchkine en version originale russe. Il portait bien son nom, Michel Cerveau, puisqu'il parlait deux langues, le joual et le russe.

Michel Cerveau, franchement, c'était un homme bien.

Et si j'en parle à l'imparfait, vous aurez compris que c'est parce que rien n'est parfait en ce bas monde.

mardi 4 août 2009

Jumbo Gariépy


Il est des moments dans la vie où deux oeufs sunny side up ça te requinque un homme.

Ce qui fait que Jumbo Gariépy s'est fait cuire deux oeufs puis il a ensuite engouffré quelques cérales, contenants de yogourt, barres de fromage pour couronner le tout de quelques cerises qui sont si bonnes en cette saison.

Puis Jumbo Gariépy a roté le plus fort qu'il pouvait. Et il a roté encore.

Le soleil luisait sur sa lippe graisseuse de gourmand repus.

-Ouin ben j'cré ben que j'm'en va's r'garder 'a tévé moé-là.

Jumbo Gariépy n'était pas gros du tout. Il pesait cent cinquante-deux livres tout au plus et il avait deux yeux de couleur différente, comme ça n'arrive pas tous les jours. L'un était bleu et l'autre peut-être vert ou brun.

Jumbo, c'était son prénom légal. Comme quoi la vie n'est pas que des farces grosses comme le bras. Elle est aussi exaltante qu'une bonne émission de télévision.

Etc.


C'est une chance que je n'aie jamais publié un livre jusqu'à ce jour. J'aurai certainement cette malchance de publier un jour ou l'autre. On s'intéresse à ma vilaine prose. Je ne vous dirai pas qui. Ni quand. Cela dit, je ne suis pas pressé. L'essentiel, c'est que la sève coule encore et encore, tous les jours que le bon vent amène.

Voilà les histoires de Kowa, de Gilles le gorille, de Planète puis de combien d'autres sorties des bas-fonds de la vie, là où à peu près tout le monde se tient, ce qui ne fait pas de moi le marginal que l'on croie. Tout le monde est dans la marge. Même les riches attrapent la grippe et parfois en meurent. La vie? Une salle d'attente pour tout le monde où chacun attend Dieu sait quoi, Dieu sait qui. On verra dans le temps comme dans le temps. Pour le moment, la roue de Cronos tourne et je suis heureux de n'avoir jamais rien publié.

Mes auteurs préférés ont écrits leurs meilleurs livres dans la quarantaine, l'âge où je me situe en ce moment. Le meilleur est devant moi que je me dis. J'ai plein d'histoires à vous raconter. Advienne que pourrira. Merci de me lire, vous tous et vous toutes. Je ne vous connais pas et ce n'est pas de mes affaires de savoir si vous vous promenez tout nu avec un siphon sur la tête.

En route pour de nouvelles aventures! Il y a beaucoup de jus dans la boîte crânienne et je ne manquerai pas de crâner au passage. Mon je s'effacera aussi souvent que possible pour embellir cette vie de beaux personnages qui me transcendent à défaut de m'émouvoir. Vous allez rire et pleurer, je vous en torche un papier, parce qu'un artiste n'est raté que lorsqu'il ne sait pas provoquer l'une ou l'autre de ces formes d'expression qui se rejoignent dans une magnifique coïncidence des opposés, quand on rit aux larmes, à s'en battre les cuisses comme de vulgaires ivrognes grognant toute leur joie.

J'essaierai, autant que faire se peut, de trouver le mot juste et d'utiliser avec parcimonie les adverbes et les adjectifs. J'écrirai au son quand je serai fatigué ou bien pour faire plus vrai. Pour le reste, j'inventerai, comme d'habitude.

Mon premier livre devrait s'intituler «Le charbon, analyse sociocritique».

Etc.

lundi 3 août 2009

La vraie légende de Joey Bilboquet


Jonas Bilodeau est surnommé Joey Bilboquet.

Joue-t-il au bilboquet? Pas du tout.

J'ai demandé à tout le monde autour de lui de m'expliquer pourquoi le surnomme-t-on Joey Bilboquet. Pas moyen de le savoir. C'est un silence de glace qui suit chaque fois que j'ose poser la question.

Ce qui fait que j'ai posé la question au principal intéressé, Jonas Bilodeau alias Joey Bilboquet, un type qui ne fait pas trois cents livres ni même cent. Je dirais qu'il pèse quatre-vingt-huit livres tout trempé.

Et je n'exagère pas.

Bilboquet doit bien avoir dans la quarantaine avancée. Il est chauve et louche un peu. Il zézaye. Et il sent l'ail. Célibataire, il boit beaucoup de bière. Il sort ses poubelles une fois par mois parce qu'il oublie de les sortir les trois quarts du temps. On ne lui connaît pas de copine ni d'amant. Sa sexualité n'intéresse personne. Il est balayeur de rue.

-Pourquoi qu'ils te surnomment tous Joey Bilboquet? que je lui ai demandé tandis qu'il balayait la rue.

-J'sais pas qu'il m'a répondu.

Pourtant, Bilodeau portait son surnom sur son t-shirt. C'était écrit vert sur jaune: Joey Bilboquet. Club de dards du bar Les Bons Copains.

Et pas moyen d'en savoir plus.

Je ne vais tout de même pas m'acharner.

Nonma portait un grand chapeau de paille


Il était une fois une femme qui portait un grand chapeau de paille. Elle vivait dans un logement un peu cher mais mal chauffé. Elle devait avoir trente-six ans et demi, les cheveux bruns, les yeux ordinaires.

Elle s'appelait Manon et tout le monde l'appelait Nonma.

Le pire de ses ennemis l'appelait marde-molle mais ce sacré Steeve Martinez disait ça pour tout le monde, homme ou femme, et il détestait Nonma parce qu'elle lui avait rentré une fourchette dans l'oeil et rendu à moitié cinglé. Il est vrai que Martinez voulait saisir le tiroir-caisse du restaurant où travaille Nonma. Et que Nonma était une fille nerveuse. Au lieu de donner l'argent elle lui plongea donc une fourchette dans l'oeil.

-T'auras pas l'argent mon hostie d'loser! Va chier tabarnak! lança Nonma tout en piquant l'oeil de Martinez.

-Marde-molle! hurla-t-il.

Manon l'acheva à grands coups de poêlon. Et comme il était en fonte, le poêlon, elle faillit bien tuer Martinez.

-M'a t'en faire d'la marde molle mon hostie d'crosseur! qu'elle laissa entendre en lui assénant quelques coups résonnants de poêlon fumant.

Il s'en réchappa avec un traumatisme crânien permanent et un oeil en moins.

-Ma'de-molle! disait-il tout le temps, pour oui ou pour un rien. Ma'de molle parce qu'il ne pouvait plus prononcer les R convenablement. Le poêlon de fonte, ça vous déplace le vocabulaire.

À part de ça, Manon alias Nonma portait un grand chapeau de paille. Sauf au restaurant où elle n'avait pas le droit de le porter.

Le grand orme de Nestor Delorme


Cela faisait trois mois que Nestor Delorme contemplait l'orme qui poussait dans sa cour. C'était un vieil orme d'une soixantaine d'années avec tout plein de feuilles. Et Nestor Delorme, qui était petit et qui travaillait comme tout le monde, le contemplait dans chacun de ses temps libres, de sorte que ses voisins laissaient entendre qu'il pognait le fixe. Mais non! Il ne faisait que contempler son orme en se posant des questions importantes.

-Combien y'a-t-il de feuilles dans un orme? se disait-il souvent en lui-même et croyez-moi c'était pour lui la question la plus importante qui soit.

Un beau matin où le soleil ne se cachait pas derrière un nuage de smog, voilà que Nestor n'en peut plus. Il percera enfin le mystère.

Il va chercher la scie mécanique dans son hangar et, bien entendu, il s'en va débiter son orme au grand étonnement de ses voisins. Puis une fois l'arbre bien étendu, il compte toutes les feuilles, une à une puis finalement se met à pleurer au milieu de la nuit.

Tout ça pour dire que des fous, franchement, il y en a partout.

Pas vrai?

dimanche 2 août 2009

LES CONTES D'ODESSA D'ISAAC BABEL: RÉCITS D'ÉVÉNEMENTS INHABITUELS...


Je raffole de la littérature russe. Avant de rencontrer Alexis Klimov, grand érudit russe et feu mon directeur de thèse de maîtrise à l'université, je n'en avais que pour Maïakovski, Kropotkine et Trotski. Suite à sa rencontre, je me suis cultivé. J'ai quitté les sentiers lumineux de la révolution sociale pour envisager d'un oeil plus lucide ce monde fourmillant de réponses toutes faites pour imbéciles parfaits. Au lieu d'être un Possédé à la Dostoïevski je devins le gitan que j'aurais toujours dû demeurer.

Je me suis donc enfilé Tolstoï, Dostoïevski, Pouchkine, Tchékov, Zinoviev, Zamiatine, Gogol et toute la bande de joyeux drilles, dont Mikhaïl Boulgakov, mon préféré. Il en manquait et il en manque quelques autres. Tenez, Isaac Babel vient tout juste de se rajouter sur ma liste d'écrivains préférés. C'est tout dire!

***

Il n'y a pas à redire, l'âme slave ce n'est pas de la pacotille. C'est comme pour l'âme allemande. On se demande pourquoi de tels génies apparaissent parmi des multitudes de morons racistes et incultes qui ne demandent qu'à se venger n'importe comment au hasard d'une beuverie.

Babel me répondrait qu'il faut apprécier le monde tel qu'il est ou bien boire jusqu'à plus soif.

Mon bon Klimov me dirait que Jésus a transformé l'eau en vin et non le vin en eau.

Et moi, eh bien qu'est-ce qu'on en a à foutre de ce que je pourrais vous dire hein?

Je n'écris que des conneries, gratuitement, pour tout le monde. Le jour où l'on achètera mes textes, c'est parce que je les aurai faits traduire en anglais. En français, c'est le vide total juste parce que cette langue de pédants est à cent milles lieues de la langue parlée dans la rue.

Il n'y a pas de grand écart entre l'anglais écrit et l'anglais de la rue et, selon mon bon camarade russo-fun, c'est idoine pour le russe. Le français, c'est une langue de licheux d'batte. Les contes d'Odessa traduits en français, déjà ça fait débander. J'aurais dû lire la traduction anglaise. C'est ce que recommandait Klimov pour Dostoïevski. Parce que l'anglais est plus près du russe dans sa souplesse avec la langue parlée. Le français, bien sûr, c'est de la crotte. On a toujours cette impression de rédiger une lettre d'avocat. C'est lourd, pesant et pas toujours simple.

D'emblée je regrette déjà d'avoir lu une traduction française de Babel. Que pouvais-je faire d'autre, hein? Toronto est loin. Et Montréal n'est souvent que la banlieue de Trois-Rivières. Donc, aussi bien me contenter de peu. Au pays de Borat on n'en demanderait pas tant.

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LES CONTES D'ODESSA D'ISAAC BABEL

«Aucun fer ne peut transpercer et glacer le coeur humain avec autant de force qu'un point placé au bon endroit.» (p.196) C'est une phrase parfaite tiré des Contes d'Odessa d'Isaac Babel que je viens de dévorer d'un trait. C'est ce qui distingue les bons des mauvais livres. Les bons, on aime les lire, n'est-ce pas? Et lire les Contes d'Odessa, croyez-moi, c'est comme bouffer des croissants chauds avec de petits carrés de beurre fondu. Les récits déjantés de Babel s'entrecroisent dans une paresse d'adjectifs qui tient de la grande littérature. Ça se lit tout seul parce que c'est bon. Et c'est bon parce qu'on ne s'y emmerde pas du tout. Ça sent la vie et c'est la vie. Et puis c'est tout.

L'oeuvre de Babel a été interdite à partir de son arrestation en 1939. Staline le fit torturer et finalement fusiller l'année suivante. Son nom fut banni des encyclopédies. Comme s'il n'avait jamais existé quoi. En lisant ses petits récits, on comprend mieux pourquoi. On ne pouvait pas tenir en laisse longtemps un esprit aussi libre, un être foncièrement incapable de haïr mais néanmoins capable de se défendre sinon d'épater la galerie comme il se doit quand on est un paria, un tzigane ou bien un juif en terrain hostile.

Les contes d'Odessa c'est la comédie très humaine et sans flaflas des habitants des petites communautés juives de la Russie impériale puis soviétique. C'est Bénia Krik, dit le Roi, un brigand qui fait chanter tout le monde, même les pouvoirs soviétiques, avec des tactiques qui tiennent presque du Golem. Le Roi ne perd jamais. Il ne se fait jamais prendre. Les antisémites et les bolchéviques, il s'en torche complètement. Il est le Roi. Celui qui ne fléchit jamais. Et qui frappe avant que d'être frappé.

Évidemment, il n'y a pas que ce Bénia Krik. Il y a toute une galerie de personnages atypiques, des tas de détraqués et d'originaux, pour reprendre l'expression de Louis-Honoré Fréchette, un conteur local méconnu.

Dans Les contes d'Odessa, on se croirait parfois dans un univers mitoyen à celui de Cannery Row de John Steinbeck. C'est un univers de petites gens qui par toute l'authenticité qu'elles dégagent ne peuvent être que de vraies personnes. Comme celles que l'on croise tous les jours quand on n'est pas un faux-cul qui lève le nez chaque fois qu'il croise un timbré avec un siphon sur la tête ou bien une folle qui porte des vêtements d'hiver en pleine canicule en criant que la moutarde lui monte aux cuisses.

Pour Babel, de tels personnages étaient plus réels que tout le reste puisque de ces rencontres atypiques naissaient de grands récits. Reconnaître l'homme tel qu'il est en lui-même, sans vouloir le changer, à l'époque où tout le monde te collait un pistolet sur la tempe pour que tu changes et penses comme il faut, on dira ce qu'on voudra mais ça relevait de l'héroïsme le plus pur. Et Babel, en quelque sorte, a traversé cette sale époque en la ridiculisant.

Sa nouvelle intitulée Dans le sous-sol m'a fait franchement rigoler.

Babel est tout jeunot, à peine douze ans, et il invite un camarade de classe chez-lui, c'est-à-dire dans le taudis de son enfance, avec son oncle alcoolique et son grand-père sale et puant. Son camarade de classe provient d'un milieu aisé et s'en va étudier en Angleterre. Babel y voit la chance de sa vie. Surtout ne pas lui déplaire. Cacher l'oncle alcoolique et le grand-père sale et puant. Avoir l'air d'une petite famille juive propre et respectable, malgré la grande pauvreté. Tout se passe bien jusqu'à un certain point. Babel démontre à son jeune ami qu'il a de la culture et qu'il pourrait, qui sait, étudier lui-même en Angleterre et faire l'amour avec toutes les femmes qui onduleraient leurs hanches entre Cordoue et Constantinople.

Son rêve s'écroule avec l'arrivée de l'oncle ivre mort qui ramène un vieux meuble à bouts de bras. Une engueulade s'ensuit avec sa femme. Le sang coule. Le jeune prince s'effraie. Babel essaie de faire semblant de rien. Puis c'est le grand-père qui rapplique, lui qui devait se tenir loin de la maison, et il joue du violon pour étouffer les cris. Son haut-de-forme est troué et les semelles de ses chaussures tiennent ensemble par des cordes. Le camarade de classe s'enfuit, effrayé. C'en est fait du rêve du jeune Babel d'étudier en Angleterre. Il a retenu tous ces vers de Shakespeare pour rien. Pas de chance. Oyoyoye!

Babel est souvent à la limite du cynisme, mais l'on sent sous son rire un peu gras une finesse d'esprit qui n'était pas facile d'entretenir compte tenu de l'antisémitisme, de la guerre mondiale, de la guerre civile, de la collectivisation forcée des campagnes et de tout le reste que vous savez déjà si vous avez passé votre cours d'histoire contemporaine avec des résultats plus que moyens.

Babel vivait à une sale époque. Ses récits n'ont rien de larmoyant. Ils ne distillent pas la morale à quatre sous. Ils sont tout simplement drôles. C'est un écrivain solaire. Cela me rappelle vaguement le Alphonse Daudet des Lettres de mon moulin, avec plus de sexe et de bordels.

Babel excellait dans le genre court. Dans Mes premiers honoraires (Gallimard, 1972, trad. Adèle Bloch), Babel expose sa vision de la nouvelle, en tant que genre littéraire. Il répond à une question du public lors d'une rencontre organisée par l'Union des Écrivains Soviétiques. Et sa réponse explique en quelque sorte toute sa démarche littéraire:

«Dans une lettre de Goethe à Eckermann, j'ai trouvé une définition de la nouvelle, c'est-à-dire du récit court, genre dans lequel je me sens plus à l'aise que dans tout autre. Sa définition de la nouvelle est très simple: c'est le récit d'un événement inhabituel.» (Babel, Mes premiers honoraires, p.188)

En plein dans le mille Babel. Bull's eye! La nouvelle ce n'est pas fait pour raconter le goût du thé ou bien la sensation qu'on a quand on se fait griller les couilles au soleil.

C'est le récit d'un événement inhabituel.

On ne dérangera pas les gens pour un récit ennuyant, n'est-ce pas?

C'est plein de charme et plein de finesse, Les contes d'Odessa.

J'achète, même si j'ai emprunté le livre à la bibliothèque.

Comme quoi l'on peut très bien s'amuser sans que cela ne coûte un sou.


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Références:

Isaac Babel, Contes d'Odessa suivi de Nouvelles, traduit du russe par A. Bloch et M. Minoustchine, Gallimard, 1967, 249 p.

Isaac Babel, Mes premiers honoraires, traduit du russe par A. Bloch, Gallimard, 1972, 194 p.

samedi 1 août 2009

Pierre Rondin, conseiller municipal

Pierre Rondin est un vieux rabougri au teint vert qui se promène toujours entre sa maison, l'hôtel de ville et l'épicerie.

Ses cheveux semblent formés de la même matière qui firent la fortune des tampons à récurer Bulldog. Ils ont aussi ce teint de rouille des tampons oubliés trop longtemps sous l'évier.

Une odeur d'humidité forte, familière aux dessous d'évier, émanait aussi du corps de Pierre Rondin. Un rien le faisait puer. Et l'eau de Cologne avec laquelle il s'aspergeait abondamment provoquait une réaction sudorifique qui le faisait sentir encore plus mauvais.

Rondin puait franchement et son eau de Cologne c'était comme si quelqu'un avait chier sous un sapin ou bien un gâteau à la vanille. L'odeur de sueur et d'excrément prenait le dessus, quoi qu'il fasse.

Sa maison était triste, dans un quartier austère et sans arbres. Sa femme avait planté quelques fleurs en plastique. En plastique parce que c'est plus propre. Cela n'attire pas les moustiques.

Le gazon était toujours impeccable. Pas un seul caca de chien. Rondin ramassait tout ce que son caniche déféquait.

Et Rondin lui faisait ensuite faire le tour des mêmes quatre rues, tous les jours, depuis toujours et jusqu'à ce qu'il en crève d'ennui.

Le petit caniche aboyait quand il croisait un chien ou bien un passant. Rondin donnait un petit coup de laisse pour l'étrangler et le rappeler à l'ordre. Puis il poursuivait son chemin avec son petit caniche, ramassant tous ses cacas pour ne pas contrevenir aux lois municipales dont il était maintenant l'un des gestionnaires.

Pierre Rondin, conseiller municipal du district numéro trente-deux, dans le secteur des maisons où il n'y a pas d'arbres, un quartier sous les tours d'Hydro-Québec où personne ne se déplace pour voter, où tout le monde souhaiterait vivre ailleurs que là...

Rondin avait commencé sa carrière comme assistant-comptable dans une quincaillerie. Puis il s'était fait élire commissaire scolaire, parce que personne ne se présente à ces élections-là qui valent tout de même leur pesant d'or, quelques milliers de dollars gagnés facilement, sans rien faire.

Puis de commissaire scolaire Rondin devint conseiller municipal, parce que tout le monde se torche de ces élections-là qui sont la plupart de temps menées toutes croches et toutes de travers, comme dans un quelconque trou perdu de l'Afghanistan. Rien ne garantit jamais le résultat des élections et personne n'est tâtillon avec les procédures parce que personne ne sait vraiment lire et écrire.

Ce qui fait que Rondin est facilement devenu conseiller municipal. Même qu'il a été élu par acclamation. Personne n'a trouvé qui que ce soit pour se présenter contre ce rat puant et rabougri qui, toujours penché sur son portable, voudrait maintenant que l'on foute des barrages sur toutes les rivières environnantes pour produire de l'électricité.

Rondin se fout bien des chutes, des parcs, des terrains de camping, des chalets, des pêcheurs, des chasseurs et autres barbares. Lui, comme il dit, il ne sort pas. Il travaille. Et le développement économique, c'est sacré. Bien plus sacré qu'un arbre, une chute, un terrain de camping rempli de drogués, d'alcooliques et autres vicelards qui courent dans les sentiers la pine au vent. Rondin, malgré son patronyme, n'est pas très cabane en rondins. Et il travaille fort pour tout détruire autour de lui, parce que c'est bon pour l'économie locale.

Parlant d'économie, Rondin magasine toujours chez Super Calice. Il y trouve de tout à petit prix. Les spéciaux sur le jambon toupie et le baloney le poussent à penser qu'il y en a qui se plaignent le ventre plein.

À l'hôtel de ville, il soutient toutes les positions de la droite classique et ultraconservatrice. On ne l'a jamais vu voter en faveur d'une seule mesure dite progressiste. Ce n'est pas qu'il soit vraiment contre la gauche. C'est juste qu'il veut plus de barrages et moins d'arbres.

-J'm'entends pas bien avec les pouilleux! qu'il dit souvent ce vieux rat puant qui souhaiterait transformer la ville en terrain de stationnement asphalté.

Et en ce moment-même, le voilà qui se promène avec son petit caniche, portable sous le bras. Partout où passe ce portable, l'herbe ne repousse plus.

Les dévastations de jadis étaient souvent le fait de personnages qu'on imagine recouverts du sang de leurs ennemis, les muscles saillants, les jambes solides. Les dévastations d'aujourd'hui sont maintenant le fait d'avortons qui puent la sueur rance et l'eau de Cologne. En promenant leur caniche sous une tour électrique, portable sous le bras, ils peuvent raser encore plus de kilomètres carrés que toutes les hordes de Attila rassemblées et multipliées par mille.