mercredi 5 août 2015

Pèlerinage qui tourne mal dans une forêt du Yukon

Une pluie fine tombait sur cette forêt essentiellement composée d'épinettes et de bouleaux blancs.

Des odeurs d'humus montaient du sol.

On entendait le mouvement de l'eau qui sculptait lentement les rochers du ruisseau.

C'était le matin et l'homme avançait doucement sur ce territoire où peu d'hommes s'aventuraient.

Il goûtait à la quiétude d'un anonymat total. S'il était mort là, on ne l'aurait pas retrouvé avant dix ou cent ans. Et peut-être même jamais.

Cette sensation d'être loin de tout et de tous lui était douce et agréable.

Que faisait-il là, au milieu de nulle part? Il marchait pour marcher. Il voyageait en-dehors des sentiers balisés. Il rêvait les yeux grands ouverts.

Il y avait peu de moustiques. À la fin septembre, ils sont presque tous partis. Autrement, il n'aurait pas entrepris cette marche.

Cela faisait deux jours qu'il avait quitté Whitehorse. Deux jours qu'il marchait avec son sac à dos rempli de noix et de fruits séchés.

Il avait dormi à la belle étoile la nuit passée. Puis la pluie l'avait forcé à reprendre la route. Il pleut rarement au Yukon. La plupart du temps, ça dure une demie heure et c'est fini. Les environs de Whitehorse profitent d'un climat semi-désertique. Les glaciers ont fondu il n'y a même pas deux milles ans. Ce qui explique que toute la végétation semble pousser sur du sable fin.

Comme de raison, la pluie fine cessa aux alentours de dix heures. Le soleil revint. Et avec le retour du soleil il put entendre le chant de ces oiseaux étranges, les takus, au bec multicolore.

Au détour d'un sentier, l'homme croisa un ours. Ou plutôt une ourse grizzli avec ses deux oursons.

Évidemment, l'homme eut très peur. Il n'avait qu'un canif et un bâton de marche pour se défendre. Aussi bien dire qu'il n'avait rien.

Que faire? Justement: ne rien faire...

Il s'arrêta pour regarder le bout de ses souliers. L'ourse et les oursons se trouvaient à moins de cent pieds.

-I won't do anything, qu'il leur a dit en un anglais qui laissait deviner un accent français. I won't bother you... I just want to go my way... I'm sorry to be here in your territory... Let me go... Please...

Il avait appris qu'on pouvait sauver sa vie en parlant avec les grizzlis si l'on baissait la tête en signe de respect et de soumission.

Ceux qui courraient devant un ours ou bien faisaient le mort s'en tiraient moins bien. Il n'avait pas envie que cette ourse prenne une bouchée de son corps qui lui était encore bien pratique. Il savait aussi qu'une mort certaine l'attendait s'il se faisait blesser puisqu'il était loin de tout et de tous. Il s'en voulait d'être parti à l'aventure sans fusil, comme s'il pouvait parler avec les loups, les grizzlis ou les alcooliques.

L'ourse aurait pu être méchante. Par bonheur, elle ne l'était pas. Elle venait de manger plus que sa part et sa digestion la rendait plutôt bienveillante.

Elle lâcha un énorme pet en se détournant de l'homme et s'enfonça dans la forêt avec ses deux oursons.

L'homme l'avait échappé belle. Tout n'était pas terminé pour autant. L'ourse pouvait revenir. Et si ce n'était pas cette ourse, ce pouvait être un autre grizzli, un loup solitaire ou bien une meute. L'homme prenait subitement conscience de tous les dangers qui pouvaient l'attendre et ne pensait plus qu'à une chose: revenir en ville parmi ses congénères!

Il revint donc sur ses pas et traversa en un temps éclair tout le chemin qu'il avait pris pour se rendre jusque là.

Il arriva à Whitehorse vers neuf heures du soir après avoir fait du pouce sur la Alaska Highway pour raccourcir les distances.

Ses potes Jimmy et Dan l'attendaient dans la cabane de bois qu'ils squattaient depuis six mois avec l'autorisation du gouvernement territorial du Yukon.

Jimmy et Dan lui tendirent une petite pipe de cuivre débordante de haschisch qu'il fuma avec calme et volupté.

Puis il leur raconta sa mésaventure après avoir joué un ou deux airs de guitare avec Jimmy et Dan.

Jimmy et Dan lui signifièrent qu'il était vraiment le roi des cons que de se promener tout seul dans les bois sans armes ni rien.

Il reconnut qu'ils avaient raison.

Et il se promit de ne plus jamais se promener dans les bois comme s'il était le Docteur Dolittle et qu'il pouvait parler aux animaux, même si c'est ce qu'il avait fait.

1 commentaire:

monde indien a dit...

Belle histoire !
Le bonhomme s ' en est finalement bien tiré - tant-mieux !
Peut-être ne se prenait-il pas pour Dolittle ?
Peut-être était-il seulement un peu inconscient , ou insouciant ; ou peut-être
voulait-il seulement goûter encore un peu à cette si belle liberté
qui fait si cruellement défaut à notre " civilisation " ?
Mais l ' affaire était risquée !
Encore que cela vaut peut-être mieux que de rester confiné dans une " sécurité " bétonnée -
Bon , finir déchiqueté par un grizzly ne doit pas être de tout repos !
Cela lui servira de leçon -
Mais ce n ' est pas sûr -
L ' appel de la liberté , comme l ' amour , font faire bien des folies !