mardi 21 mai 2013

Dis-moé don' si c'est pas des belles bottines!

Il n'y a rien de mieux que de belles bottines et Samuel savait en faire pour qu'elles soient tout aussi confortables que belles pour dix ans. Samuel les confectionnait avec du cuir épais comme un cou de magistrat et c'était un bonheur que de le voir travailler soir et matin sur ses bottines qui avaient chacune d'entre elles une nouveauté qui les rendaient toutes originales. Chaque nouvelle bottine était l'achèvement de sa vie en tant que cordonnier émérite. Chaque nouvelle bottine lui permettait d'étendre son savoir et d'aller encore plus loin dans son art.

-M'as-tu leu'z'en faire des belles bottines! qu'il chantait toute la journée sur l'air de Alberte, tu es ma gaie-lon-la-lurette.

En cette année-là, c'était en 1937, Samuel devait bien avoir trente-trois ans. Il était au sommet christique de son aventure humaine, prêt à affronter toute croix et toute servitude. Il n'était pas aussi lyrique, Samuel, mais il ne savait pas raconter des histoires. Donc, chacun son métier.

Et le métier de Samuel était de fabriquer les plus belles bottines du monde, avec du cuir épais comme ça, et  des fantaisies d'une parfaite sobriété d'effets.

Dans ce temps-là, c'était un type qui semblait tisser de fils de fer torsadé. Samuel n'était pas gros mais tout en nerfs. Des nerfs qui gonflaient à chaque nouvelle bottine qu'il confectionnait avec grâce et d'aucuns disent encore que cela tenait du génie. Il ressemblait vaguement au gars des films muets, Harold Lloyd, vous savez celui qui se retient après une horloge, menaçant de tomber dans le vide du sommet d'un building de Manhattan. Sauf qu'il portait la barbe. Ses oreilles produisaient beaucoup de cérumen mais il se les faisait déboucher à l'eau tiède mélangée à un peu de vinaigre.

Sa bottine de draveur, entre autres, était conçue selon un procédé qui la rendait parfaitement imperméable. Il retenait la semelle de cuir par des chevilles de bois qui gonflaient au contact de l'eau. Il ne restait qu'à bien huiler les bottines et hop! on pouvait s'en aller crever dans le Nord pour un salaire de misère. N'empêche que les bottines de Samuel étaient pour tous ces gars un sujet de conversation tout à fait naturel. On se passait tous le message qu'il n'y avait pas de meilleures bottines.

Ce qui fait que Samuel obtint tous les contrats de bottines de draveurs de la région, pour lesquels il faisait aussi  travailler son fils Raynald, alors âgé de seize ans.

La cordonnerie de Samuel était située aux Trois-Rivières. Tout le monde passait par là pour remonter dans le Nord.

Samuel ne s'en tenait pas qu'aux bottes de draveurs, bien entendu. Il s'adonnait à créer toutes les sortes de bottines possibles et imaginables. On n'avait qu'à lui emmener la photo d'un grand catalogue de Paris pour qu'il vous reproduise la même bottine avec de la valeur ajoutée.

Ses prix défiaient toute concurrence. Parce que Samuel invitait tous les cordonniers de la ville une fois par mois pour manger du steak ou bien du blé d'Inde tout en trinquant un peu, autour d'un feu ou bien d'un lancer ou deux de fer à cheval. Il était le grand chum de tous les cordonniers parce qu'il aimait tout le monde, naïvement, comme un Roger Bontemps.

-T'es don' un maudit Roger Bontemps toé Samuel! disait tout le monde.

-Qu'est-cé tu veux j'te dise? Moé, j'su's heureux d'faire mes bottines ma-lu-ron lu-ré! répondait Samuel en jouant de la cuillère.

Tous les autres sortaient leur instrument, qui une scie, qui un violon.

Et Samuel, au milieu de toutes ses belles bottines et de tous ses bons amis, chantait et rechantait encore sa chanson sempiternelle.

-Ah! dis-moé don' comme y'a d'la belle bottine! Maluron lurette! Maluron luré!

C'était du temps où il avait trente-trois ans.

Après? Bah. Il est mort, bien entendu. Quand? L'histoire ne le dit pas.



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