samedi 12 septembre 2009

L'épopée de Gilles Gamache


Gilles Gamache, surnommé Gilgamesh par son voisin aux tendances intellectuelles, était un gars malpropre dans la soixantaine qui écrivait des histoires dans l'espoir d'un jour vivre de sa plume.

Évidemment, il ne vivait pas de sa plume et, de plus, ses histoires étaient tristes à mourir. Il était petit, laid et chauve. Il ne restait de sa dentition que des chicots noircis par les caries. Et il louait une chambre miteuse dans une maison de chambres dégueulasse qui sentait l'urine, le tabac et la marijuana en tous temps de l'année.

Son voisin aux tendances intellectuelles s'appelait Hector Lafrenière et il était propre. Cependant, il ne faisait que ça, se laver. Il monopolisait la baignoire du groupe de huit chambreurs pendant des heures, à lire des putains de livres empruntés à la bibliothèque ou bien achetés à vil prix dans quelque bazar du livre d'occasion où l'orgueil de tout écrivain qui publie ne peut en sortir que lamentablement blessé.

Mais revenons à Gilgamesh. Vous décrire Lafrenière serait inutile. Il ressemble comme deux gouttes d'eau à Jean-Martin Larivière. Vous ne connaissez pas Larivière? Ben... Disons qu'il ressemble à René Lévesque avec des rastas.

Lafrenière est sans intérêt dans le récit qui suit puisqu'il n'écrit jamais rien. Il dit qu'il écrit et jamais on ne voit ses textes. Il se trouve toutes sortes de raisons pour ne pas nous les faire lire, dont celle que cela ne nous intéresserait pas du tout. Ce qui n'est pas éloigné de la réalité. Mais ce n'est pas une raison. Juste des putains d'excuses pour se donner un genre...

Pour ce qui est de Gilgamesh, eh bien il ne se gênait pas pour brandir ses millions de manuscrits sous nos nez, au bar country Chez Lucie où se tenait toute une flopée de fumeurs de mégots.

Il y en avait de la littérature chez ce satané Gilgamesh...

D'abord il y avait ce conte du gars qui vivait sur le bord d'un lac et se faisait assaillir par une créature qui s'apparentait au monstre du Loch Ness, sauf que c'était le Lac Nestor. D'où son titre imbuvable, Le monstre du Lac Nestor, dont tout le monde se moquait sans trop le lui dire pour ne pas froisser son orgueil d'écrivain raté. Ce roman, car c'est un roman voyez-vous, devait bien tenir dans un deux mille trois cents pages compactes, recto-verso, écrites à la main s'il-vous-plaît et en tout petits caractères. De vraies chiures de mouches. Et, bien sûr, c'était illisible.

On devait aussi à Gilgamesh au moins trente-huit recueils de la même mouture: monstre des lacs, brochets géants, barbotes maléfiques, chevreuils venus de l'espace, tartes au sucre parlantes, complots terroristes à Batiscan, drame d'espionnage à St-Tite, histoire de Saint-Roch-de-Mékinac, récits sur le tarot marseillais, etc.

Ça tenait dans dix-huit grosses boîtes de carton. Pas deux boîtes. Pas trois boîtes. Dix-huit fucking grosses boîtes de carton!

Le recyclage a tout ramassé ça, mardi dernier. De même que ses vieilles nippes, sa literie malpropres, son vieux dictionnaire Larousse pis ses gadgets qui ne valaient rien.

Gilgamesh est mort la semaine passée, ouais.

L'oeuvre de toute une vie s'en ira se faire désencrer dans une quelconque usine de papier recyclé.

L'épopée de Gilgamesh est parvenue jusqu'à nous...

Celle de Gilles Gamache a été liquidée en moins d'une semaine.

C'est la vie. Injuste. Barbare. Comme si Ninive était plus intéressante que Trois-Rivières.