vendredi 4 septembre 2009

Code 100

Dans le jargon hospitalier, on appelait ça un Code 100.

-Code 100 chambre 303!

Quand on entendait ça dans l'intercom, ça voulait dire qu'il y avait un patient qui venait de mourir à la chambre 303 et qu'il n'était pas nécessaire de courir vers le réanimateur cardiaque dans le corridor. Un linceul de plastique suffisait.

Le Code 100, c'était l'euthanasie occultée. Elle était pratiquée sous recommandation médicale. Pour ne pas sombrer dans l'acharnement thérapeutique, j'imagine.

J'ai remarqué que la plupart de ces «Code-100» n'étaient plus capables de parler, qu'ils étaient vieux et branchés d'un peu partout.

On avait choisi, je ne sais trop où, de ne pas pratiquer le protocole de réanimation sur ces patients-là. Et moi, en tant que simple préposé aux bénéficiaires, je n'avais rien à redire. Je n'avais qu'à traîner ma paire de gants, mon savon à la teinture d'iode et mes torchons.

Un Code 100, c'était un grand débarbouillage général, suivi des attaches aux poignets et aux chevilles, avec renvoi dans le frigo, à la morgue.

Pour ce qui est du Code 99, c'était un peu plus stressant.

Si l'on entendait ça dans l'intercom, il fallait se grouiller le cul.

Un Code 99 à la chambre 304, ça signifiait qu'il fallait s'élancer vers le réanimateur dans le corridor et le ramener à toutes jambes vers la chambre en question.

La langue sortie, les yeux révulsés, le personnel infirmier à cheval sur le pauvre humain au bord de la mort, tout ça je ne l'oublierai jamais.

Comme je n'oublierai jamais que la plupart du temps tout ça ne menait à rien, sinon au linceul de plastique.

Comme si ce n'était pas automatique que l'on survive à un arrêt cardiaque, contrairement à la croyance populaire qui se cajole l'esprit de belles excuses pour mieux profiter d'excès de sel et de gros gras sale.

Croyez-moi, votre auto est plus résistante que vous ne croyez l'être vous-même. Un hôpital, ce n'est pas un garage. Il n'y a pas de garantie que ça va marcher mieux à la sortie.

On ne fait pas du concombre frais avec du concombre mariné.

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Propos sombres? Pas du tout. Juste réalistes.

Ce qui ne m'empêche pas d'aimer profondément la vie. Même que ça m'aide à l'aimer encore plus, comme si je savais à l'avance ce qui nous attendra tous, un jour ou l'autre.

***

Maintenant, l'euthanasie. Je vais faire mon gérant d'estrade et vous dire ce que j'en pense.

D'abord, il ne faut pas la confondre avec l'eugénisme ou le meurtre pur et simple.

Je soupçonne beaucoup de gens qui sont en faveur de l'euthanasie d'être moralement bas, de considérer comme légitime d'enlever la vie à quelqu'un de laid, tout croche et affreux, qui détonne sur l'image que ces petits cons et petites connes voudraient projeter.

-Moé chu pour l'euthanasie! disent-ils. E'l'monde lette pis tout croche, qui ont plus de vie, on devrait leu' donner une piqûre!

Ces gens-là sont au même niveau qu'Adolf Hitler qui mena des programmes d'exécution des malades mentaux et autres gens difformes dans la perspective d'une Allemagne aryenne fondée sur l'eugénisme, la sélection naturelle... Des idées qui feraient même frémir les barbares.

Il y en a qui se disent que c'est plate d'avoir un pauvre enfant handicapé qui les empêche d'aller au bowling le samedi soir parce qu'il nécessite plus de soins, plus de foin. Et ils pensent, ces bienfaiteurs de l'humanité, qu'il faudrait libérer ces pauvres parents...

-En tout cas, moé si j'étais eux-autres, e'l'ferais piquer!

Piquer, comme un vieux chien dont on se débarrasse légalement pour s'en acheter un autre plus à la mode, plus dans le ton du jour...

À l'instar de Henry David Thoreau, auteur de Walden, un petit chef d'oeuvre de pensée zen américaine, j'en suis venu parfois à considérer comme étant le mal tout ce que mes voisins tenaient pour être le bien...

***

J'aime assez la vie pour en ressentir le besoin de la défendre même quand elle semble ne plus consister en grand chose.

Le handicap a ses raisons qui nous échappent. À vouloir des pommes uniformes, des carottes uniformes, du maïs uniforme, du céleri uniforme, de la viande carrée et des nez sculptés par des charlatans qui font honte à Hippocrate, on finit par la perdre, justement, la raison.

J'ai connu des handicapés sévères qui étaient plus heureux dans leur petit monde que bien des gens qui sont en bonne santé que je voyais se plaindre à tous les jours d'untel ou d'unetelle, comme de parfaits idiots dépourvus de vie.

Et je n'ai jamais demandé à ce qu'on leur fasse la piqûre de la mort pour autant.

***

C'était tout pour aujourd'hui les amis.