Louis ne vit que pour une seule cause qui transcende toutes les autres. Ce célibataire endurci a endossé une idée fixe. Il s'est fabriqué un personnage de chevalier de l'indépendance qui ne vit que par et pour cette noble cause.
Le logement de Louis est recouvert de messages politiques tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. On y voit des tas de drapeaux du Québec, des drapeaux des patriotes, des photos de René Lévesque, des slogans pour le Oui, des pancartes pour le Oui, des Oui à loi 101, des Oui à Camille Laurin, des ceintures fléchées, des fleurs de lys. À première vue, ses voisins pensent qu'il souffre de maladie mentale et, honnêtement, je crois bien qu'ils ne se trompent pas.
À deux pas de chez Louis, Jeffrey souffre des mêmes symptômes. Son logement est aussi bariolé de drapeaux canadiens, de feuilles d'érable rouges, de castors, de Canada Number One. Cependant, il faut avouer qu'au Québec on rencontre généralement dix Louis pour un Jeffrey. Le nationalisme canadien, déjà victorieux, n'est pas aussi populaire chez les malades mentaux.
Je vous avouerai, à mon grand dam, que je suis favorable à l'indépendance du Québec, tout en y mettant plusieurs bémols qui me font passer pour un traître aux yeux de Louis. Louis qui passe pour un fou pour à peu près tout le monde autour de lui...
Il m'est toujours difficile de m'afficher en tant que souverainiste quand je vois ce que l'indépendantisme a pu faire de Louis. Je me console en me disant qu'il y a Jeffrey. Cependant, cela ne m'affecte pas autant. Le nationalisme canadien est encore plus folklorique.
Je ne suis pas nationaliste. Les démonstrations identitaires me sont rébarbatives d'autant plus que ma génétique est complexe. Je suis d'origine africaine, européenne et anishnabée. L'histoire me semble bien plus un prétexte pour haïr que pour s'aimer les uns les autres. Je me dis, naïvement, qu'on peut concevoir un art de vivre ensemble ici et maintenant quelle que soit notre origine. Et si je soutiens l'idée d'indépendance, je ne suis pas nécessairement éloigné du multiculturalisme, tout en étant franchement républicain et laïc.
Je n'en veux pas aux immigrés et aux anglophones de voter Non ou bien de voter libéral. Il y a des francophones qui votent ainsi et c'est leur droit le plus strict. On n'est pas un citoyen seulement quand on vote du bon bord... Au lieu de traquer les traîtres et les vendus parmi le peuple, je tiens plutôt à me concentrer sur la lutte contre la corruption, l'injustice sociale, l'intolérance, le sexisme et le racisme. Que vous en soyez ou pas, cela se joue entre moi-même et ma conscience.
Je milite de temps à autres. Je descends dans les rues avec des pancartes. Je signe des pétitions.
Mais je ne tapisse pas ma maison de drapeaux et de messages politiques.
Je ne tapisse pas mon blogue d'appels à l'émeute.
Je ne crie pas sur tous les toits qu'il faut cracher sur les hommes qui ne pensent pas comme moi.
Et j'avoue, candidement, que je me suis souvent trompé dans la vie. Et qu'il est possible que je me trompe encore. Je n'ai pas fondé ma vie sur quelques livres sacrés, mais sur une forme d'intégrité intellectuelle qu'il m'est difficile d'expliquer autrement que par des actes de bonté et de solidarité humaine.
Louis a mille raisons de me détester et il ne se prive pas de me le faire savoir aussi souvent qu'il le peut. En son for intérieur, je crains que je figure parmi les premières personnes qu'il souhaiterait décapiter en cas de victoire du Oui. J'ai beau être en faveur de l'indépendance que je distille trop de doutes et de préjugés sentimentaux à ses yeux de fanatique.
Quant à Jeffrey, this proud Canadian in all thy God's commands, je ne lui parle jamais. Il ne parle à personne. Il arrose encore l'asphalte de son stationnement pour le nettoyer et croit faire partie de la race des gagnants, ce qui me le rend insupportable. J'aime mieux les perdants comme Louis, même si Louis ne m'aime pas et qu'il me parle toujours en grinçant des dents.
Louis fume du pot et boit de la bière. Il écoute encore Harmonium et Paul Piché. Il vit de petits boulots, d'assurance-chômage ou d'aide sociale. Il veut un pays par-dessus tout.
Jeffrey déteste les drogués et n'écoute que Tony Bennett. Il va en Floride à chaque hiver et voudrait qu'on envoie tous les maudits séparatistes en prison. C'est un hostie de gros plein d'marde. Il est propriétaire d'un commerce de vente au détail et ne se gêne pas pour congédier tous ceux qui ont mal au dos pour s'assurer de ne pas payer d'indemnités à la CSST.
Bref, malgré tous ses défauts, tout me rapproche de Louis. Même si Louis est un christ de fucké qui se dégraisse le salami dans le drapeau du Québec.
mercredi 30 décembre 2015
mardi 29 décembre 2015
Et si on faisait pitié même pour les réfugiés syriens?
Ahmed avait obtenu le job d'interprète auprès des réfugiés syriens. Ils parlaient à peu près tous l'anglais mais il était tout de même pratique d'avoir un type né en Syrie sous la main pour discuter avec les réfugiés et leur expliquer certains trucs à propos de la vie en notre pays.
Certains rageaient de les voir arriver ici comme s'ils étaient tous des terroristes qui brandissaient un Coran dans une main et un sabre dans l'autre pour tous nous raccourcir d'une tête. Dans les faits, c'était à peu près tous de pauvres gens qui avaient fui la guerre en laissant derrière eux une maison, un travail, une famille, un sens à la vie.
Ahmed avait vainement tenté d'expliquer aux racistes que les réfugiés syriens n'étaient pas fous d'Allah. Il en tenait pour preuve qu'ils étaient refusés en Arabie Saoudite parce que leur conception trop laïque de la vie représentait un danger pour les Saoudiens. Évidemment, les fêlés ne voulaient pas entendre ces arguments. Ils se sentaient envahis... Envahis par de pauvres gens qui avaient mille fois risqués de mourir au cours de leur exode.
Le plus comique de tout ça, s'il nous est permis de rire de tout, c'est bien le fait que la plupart des réfugiés ne souhaitaient pas s'installer au Québec. Ils voulaient immigrer en Colombie-Britannique, en Alberta ou bien en Ontario, voire aux États-Unis. Le Québec leur apparaissait un peu comme la Croatie ou la Serbie. Ils n'auraient jamais fini de s'y battre et n'y trouveraient jamais ni la paix ni du travail.
Une famille de réfugiés avait été envoyée aux Trois-Rivières, dans un quartier populaire communément appelé Sainte-Cécile. Le père et la mère en avaient long à dire sur Ahmed quant à leurs premières impressions de leur nouvelle vie en terre québécoise.
Vous me permettrez, évidemment, de traduire leurs propos selon les termes employés par Ahmed.
-Ahmed! On nous avait dit que l'Amérique était riche... Et nous sommes tombés en un quartier encore plus pauvre et plus misérable que là où nous vivions avant la guerre! Ils n'ont même pas de grille-pain dans ce quartier-là! Ils se font des rôties avec des cintres de broches qu'ils placent sur le rond de poêle! Leurs fauteuils, leurs divans, leurs tapis et leurs matelas datent de quarante ans! C'est plein de trous, la bourrure sort de tous leurs sofas et on voit des traces de pipi de chats! Ce sont vraiment des pauvres gens et même qu'on a pensé faire une collecte entre réfugiés syriens pour les aider... Comment peuvent-ils vivre ainsi, sans travail, sans éducation ni rien? Ces gens font vraiment pitié... Il aurait fallu nous envoyer en Ontario ou bien en Colombie-Britannique...
lundi 28 décembre 2015
Bilan & perspectives
On nous serine à chaque fin du mois de décembre avec le bilan de l'année qui vient de s'écouler. De mémoire d'homme, il en toujours été ainsi. Ensuite, ce sera le temps de palabrer à propos des bonnes résolutions.
Je ne retiens rien de particulier de cette année. Comme toutes les autres, depuis la nuit des temps, ce fût une année où des gens ont ri et d'autres ont pleuré.
Ma ville, mon pays et mon monde se sont autant améliorés que détériorés. À chaque bonne nouvelle, une mauvaise succédait. Le verre d'eau était souvent à moitié vide et parfois à moitié plein. Le climat était changeant. La politique était sale. L'économie ne servait pas le peuple mais les riches. Lesquels se sont servis du peuple en le récompensant de temps à autres en lui saupoudrant des poussières de tout l'or qu'ils lui ont volé. L'injustice était fréquente. La justice était rare. La médisance et la forfanterie prenaient souvent le dessus sur la grandeur d'âme et la noblesse d'esprit.
Bref, c'était une autre sale année.
Au plan personnel, j'aurais pu vivre mieux ou bien survivre encore plus mal.
Je me suis débrouillé avec les tuiles qui me sont tombées sur la tête.
J'ai souri même quand j'avais mal.
Et j'ai failli mourir d'un choc anaphylactique, histoire de tester les services d'urgence de mon centre hospitalier régional.
L'amour? Toujours là, à mes côtés, même si je m'étonne parfois d'être tant aimé, comme si je me reprochais de ne pas le mériter. Peu de gens me détestent vraiment. Ils ont d'autres choses à faire. Ils ne me connaissent pas et ne veulent heureusement pas me connaître. Ceux qui me connaissent me semblent plutôt bons à mon égard. J'en déduis que je suis un caractère facile à vivre et pas tout à fait une mauvaise personne. Je prétends que même mes soi-disant ennemis ont quelques bons mots pour moi, comme moi j'en ai pour eux. Je traverse cette vie simplement, sans trop de haine, en n'étant ni fade, ni tiède, ni sérieux. Finalement, malgré tous mes défauts, je suis encore capable de me regarder dans le miroir avec un mélange de fierté et d'ahurissement.
Bien sûr, le monde va mal. Ça tue, ça crève, ça s'assassine. Certains violent des enfants. D'autres humilient les pauvres. D'aucuns écraseraient des piétons pour gagner dix minutes. Et c'est sans compter les décapitations, les flagellations et autres turpitudes de sociétés gouvernées par des bourreaux sadiques savourant leurs crimes avec délectation.
Et maintenant, venons-en aux bonnes résolutions... Franchement, je n'en ai pas. Je les ai toutes prises au cours de l'année 2015. J'ai adopté un régime sans gluten et sans sucre. Je ne fume plus depuis plus de douze ans. Je ne bois plus. Je ne me drogue pas. Je me couche tôt et me lève tôt. Je veux bien me donner un peu de mauvaise conscience mais je ne sais plus où la trouver. En aurais-je que je la préserverais bien au chaud pour ne pas devenir un parfait imbécile.
Alors voilà: je ne sais pas quoi dire. C'est évident.
Et encore une fois, vous avez lu tout ce long texte pour rien.
Excusez-la!
Je ne retiens rien de particulier de cette année. Comme toutes les autres, depuis la nuit des temps, ce fût une année où des gens ont ri et d'autres ont pleuré.
Ma ville, mon pays et mon monde se sont autant améliorés que détériorés. À chaque bonne nouvelle, une mauvaise succédait. Le verre d'eau était souvent à moitié vide et parfois à moitié plein. Le climat était changeant. La politique était sale. L'économie ne servait pas le peuple mais les riches. Lesquels se sont servis du peuple en le récompensant de temps à autres en lui saupoudrant des poussières de tout l'or qu'ils lui ont volé. L'injustice était fréquente. La justice était rare. La médisance et la forfanterie prenaient souvent le dessus sur la grandeur d'âme et la noblesse d'esprit.
Bref, c'était une autre sale année.
Au plan personnel, j'aurais pu vivre mieux ou bien survivre encore plus mal.
Je me suis débrouillé avec les tuiles qui me sont tombées sur la tête.
J'ai souri même quand j'avais mal.
Et j'ai failli mourir d'un choc anaphylactique, histoire de tester les services d'urgence de mon centre hospitalier régional.
L'amour? Toujours là, à mes côtés, même si je m'étonne parfois d'être tant aimé, comme si je me reprochais de ne pas le mériter. Peu de gens me détestent vraiment. Ils ont d'autres choses à faire. Ils ne me connaissent pas et ne veulent heureusement pas me connaître. Ceux qui me connaissent me semblent plutôt bons à mon égard. J'en déduis que je suis un caractère facile à vivre et pas tout à fait une mauvaise personne. Je prétends que même mes soi-disant ennemis ont quelques bons mots pour moi, comme moi j'en ai pour eux. Je traverse cette vie simplement, sans trop de haine, en n'étant ni fade, ni tiède, ni sérieux. Finalement, malgré tous mes défauts, je suis encore capable de me regarder dans le miroir avec un mélange de fierté et d'ahurissement.
Bien sûr, le monde va mal. Ça tue, ça crève, ça s'assassine. Certains violent des enfants. D'autres humilient les pauvres. D'aucuns écraseraient des piétons pour gagner dix minutes. Et c'est sans compter les décapitations, les flagellations et autres turpitudes de sociétés gouvernées par des bourreaux sadiques savourant leurs crimes avec délectation.
Et maintenant, venons-en aux bonnes résolutions... Franchement, je n'en ai pas. Je les ai toutes prises au cours de l'année 2015. J'ai adopté un régime sans gluten et sans sucre. Je ne fume plus depuis plus de douze ans. Je ne bois plus. Je ne me drogue pas. Je me couche tôt et me lève tôt. Je veux bien me donner un peu de mauvaise conscience mais je ne sais plus où la trouver. En aurais-je que je la préserverais bien au chaud pour ne pas devenir un parfait imbécile.
Alors voilà: je ne sais pas quoi dire. C'est évident.
Et encore une fois, vous avez lu tout ce long texte pour rien.
Excusez-la!
jeudi 24 décembre 2015
Elvira Lemire se souvient
Elvira Lemire est une vieille dame de quatre-vingt-dix-huit ans qui a vu pas mal d'eau couler sous les ponts. Elle n'est pas si fripée pour son âge, mais on ne lui donnerait pas vingt ans. Elle est un peu sourde et sa vue n'est plus très bonne. Par contre, elle tient encore sur ses deux pieds et n'a aucune perte de mémoire. Ce qui en fait une source de souvenirs intarissable.
Elvira a connu l'époque où l'on livrait le lait et la glace avec des voitures attelées à des chevaux. Elle a connu les débuts de l'aviation, le cinéma muet, les trottoirs de bois, les tramways et les premiers feux de signalisation.
Hier, elle se berçait dans sa chaise tout en racontant ses souvenirs.
-Dans mon temps, on n'donnait pas d'cadeaux. On recevait une orange pis un chapelet dans un vieux bas pis c'était toutte. Pas de poupées, de jeux d'Internet pis de quossins d'même. Rien que des oranges, des chapelets pis des fois des mitaines. À notre fête, on n'avait pas de gâteaux. C'est à peine si on savait qu'c'était notre fête. On n'en faisait pas un plat. On savait même pas quel âge on avait... Aujourd'hui, avec les Internets pis les ordinateurs, el' monde sait pas apprécier c'qu'i' z'ont. Ça leu' z'en prend plus, toujours plus... Mes frères y jouaient au hockey avec du crottin d'cheval pis i' faisaient leu' bâtons avec des planches... Nous autres, les filles, on s'faisait des poupées avec des chiffons... Aujourd'hui, ça prend ci pis ça prend ça pis el' monde sont jamais contents! Nous autres, on n'avait rien mais on était heureux... Jésus, Marie, Joseph! On savait même pas qu'on n'avait rien!!!
Elle continua à se bercer en parlant toute seule tandis que ses arrières-petits-enfants s'envoyaient des textos sans la regarder et sans l'écouter.
-Grand-m'man Elvira on t'a acheté un beau chapelet... lui dit sa filleule Armande Gaudreau, après avoir consulté ses messages sur Facebook.Y'a été bénit par le pape lui-même...
-Ah ben vous z'auriez pas dû! Gardez don' vot' argent pour vous autres! La vie coûte assez cher de même! Ça doit pas être donné un beau chapelet d'même... Bénit par el' pape en plus! C'est loin el' Vatican... Ça coûte d'l'argent aller là! J'ai mon voyage! Vous z'auriez don' pas dû! Ma foi du bon Dieu! Sainte-Anne-de-Sorel! Un chapelet!!!
Elvira a connu l'époque où l'on livrait le lait et la glace avec des voitures attelées à des chevaux. Elle a connu les débuts de l'aviation, le cinéma muet, les trottoirs de bois, les tramways et les premiers feux de signalisation.
Hier, elle se berçait dans sa chaise tout en racontant ses souvenirs.
-Dans mon temps, on n'donnait pas d'cadeaux. On recevait une orange pis un chapelet dans un vieux bas pis c'était toutte. Pas de poupées, de jeux d'Internet pis de quossins d'même. Rien que des oranges, des chapelets pis des fois des mitaines. À notre fête, on n'avait pas de gâteaux. C'est à peine si on savait qu'c'était notre fête. On n'en faisait pas un plat. On savait même pas quel âge on avait... Aujourd'hui, avec les Internets pis les ordinateurs, el' monde sait pas apprécier c'qu'i' z'ont. Ça leu' z'en prend plus, toujours plus... Mes frères y jouaient au hockey avec du crottin d'cheval pis i' faisaient leu' bâtons avec des planches... Nous autres, les filles, on s'faisait des poupées avec des chiffons... Aujourd'hui, ça prend ci pis ça prend ça pis el' monde sont jamais contents! Nous autres, on n'avait rien mais on était heureux... Jésus, Marie, Joseph! On savait même pas qu'on n'avait rien!!!
Elle continua à se bercer en parlant toute seule tandis que ses arrières-petits-enfants s'envoyaient des textos sans la regarder et sans l'écouter.
-Grand-m'man Elvira on t'a acheté un beau chapelet... lui dit sa filleule Armande Gaudreau, après avoir consulté ses messages sur Facebook.Y'a été bénit par le pape lui-même...
-Ah ben vous z'auriez pas dû! Gardez don' vot' argent pour vous autres! La vie coûte assez cher de même! Ça doit pas être donné un beau chapelet d'même... Bénit par el' pape en plus! C'est loin el' Vatican... Ça coûte d'l'argent aller là! J'ai mon voyage! Vous z'auriez don' pas dû! Ma foi du bon Dieu! Sainte-Anne-de-Sorel! Un chapelet!!!
mercredi 23 décembre 2015
Lamproie et sa veille de Noël de 1995
Cela s'est passé la veille de Noël au milieu des années '90.
C'est du moins ce dont se souvient Mario Langlois, alias Lamproie pour une raison qui nous échappe tous.
Lamproie a toujours une ou plusieurs histoires à nous raconter. Il les tire de sa mémoire comme d'autres tireraient des lapins d'un chapeau, sauf que ce ne sont pas des lapins et qu'il ne porte jamais de chapeau. Sa longue crinière balaie le vent. Son nez est petit et droit. Son menton est pointu. Ses lobes d'oreille sont énormes. Ses mains sont dotées de cinq doigts. Ses paroles sont d'or pour ceux qui s'ennuient et ne demandent pas mieux que d'entendre ses racontars.
-Ça s'est passé la veille de Noël, au milieu des années '90, nous disait-il en bourrant sa pipe de haschisch.
-Il paraît que Trudeau va légaliser le pot, lui disait Marie-Maude, une fille qui ne boit que de l'eau et ne touche à aucune drogue.
-Ouin, c'est pas moé qui va acheter du pot légal... Ça va coûter les yeux de la tête pis ça gèlera même pas...
-Qu'est-ce que tu disais Lamproie? l'interrompit Arnaud, un gars qui ne buvait que du café noir et sans sucre.
-Hein?
-Tu parlais de la veille de Noël...
-Ah oui! C'était à la veille de Noël, dans les années '90... enchaîna Lamproie. Il neigeait des gros flocons mais y'avait pas d'vent. Les gros flocons flottaient dans l'air. C'était beau... Pis moé, j'étais tout seul... Ma blonde m'avait lâché depuis deux mois parce qu'all' aimait pas l'frette pis toutte... Avait crissé son camp en Thaïlande... J'étais un peu triste, pas parce que c'te crisse de folle était partie, mais parce que j'étais tout seul pis toutte la veille de Noël...
-C'est triste être seul la veille de Noël, crut bon d'ajouter Marie-Maude en buvant sa gorgée d'eau qui fit glouglou dans la bouteille.
-Mets-en qu'c'est triste! C'est Noël, tout l'monde fête, pis toé tu te r'trouves tout seul comme un chien qui râle... Ça fait que j'm'étais arrêté au dépanneur pour m'acheter deux grosses king cans que j'ai calées en moins de deux après avoir fumé mon joint... Pis là j'me suis dit qu'i' fallait que j'aille dans les bars, au centre-ville, pour voir du monde...
-C'est moins plate dans les bars que tout seul... Mais on peut se sentir tout seul aussi dans les bars, philosopha Arnaud le buveur de café.
-Mets-en! Ça fait que j'marche sur les trottoirs pis j'm'en va's tranquillement vers le centre-ville... Tout d'un coup, une belle fille avec un gros manteau de fourrure me croise et me salue... J'lui dis salut, bien entendu, mais j'la connais pas. Elle a l'air aussi pété qu'moé pis j'vois qu'elle vient d'pleurer... Ça va-tu? que j'lui demande. Pis là v'là-t'y pas qu'A s'met à pleurer toé chose... Bouhouhou snif snif pis bou ha ha! Tabarnak... J'sais plus quoi faire moé-là! Voyons! Braille pas que j'lui dis! Braille pas toé chose!
-Elle devait être bien triste, dit Marie-Maude en s'enlevant une graine dans l'oeil.
-Oui, très triste... Ça fait que moé j'avais pas d'Kleenex... J'lui passe mes mitaines pour se moucher mais elle en veut pas... Pis A me d'mande c'que j'fais... J'm'en va's boire au centre-ville que j'lui dis, bien sûr, puis A me d'mande si A peut y aller avec moé... Oui, oui que j'lui dis. Marche avec moé, fille, pas d'trouble... J'peux-tu t'prendre par le bras? qu'A m'dit. Oui, oui, qu'j'y réponds... Pis là moé pis elle on descend au centre-ville comme des amoureux, elle qui m'tient l'bras pis moé fier comme un paon d'avoir une maudite belle pitoune pendue à mon bras... J'me dis craille de caltor! C'est mon cadeau d'Noël c'te fille-là... Merci mon Dieu! Alléluia en pyjama!
-Ouin, on peut dire que t'étais chanceux ce soir-là, ajoute Arnaud, à moins que ce ne soit Jean-Luc, le gars qui ne boit que du Seven-Up.
-Chanceux? Attends! J'ai pas fini... J'marche avec la belle fille, toé chose, pis on s'rend à L'Impasse. La fille est toujours à mon bras pis A me d'mande si j'ai un vingt pour faire d'la poudre... J'ai juste quarante piastres su' moé pis j'su's pas chaud avec la poupoudre... Ça fait que j'lui dis que j'ai pas d'argent pour la poupoudre... Ça fait qu'A m'traite de trou d'cul... A m'lâche le bras pis A va voir d'autres gars... Je l'prends mal su' l'coup... Pis j'me dis qu'c'est une crisse de folle...
-Mets-en! C'est une crisse de folle! acquiesce Marie-Maude.
-La soirée passe... J'm'occupe plus d'elle... Je bois ma p'tite bière... J'fume mon p'tit joint... Pis j'la vois qui rit et s'amuse avec un gros crotté qui a l'air d'lui payer d'la poudre... J'en fais pas un plat... Au moins A braille pas... All' a du fun.
-Pis? demande Jean-Luc, à moins que ce ne soit Arnaud.
-Pis? Rien... J'suis rentré chez-nous tout seul... J'ai écouté Docteur Jivago qui jouait à tévé... À moins qu'c'était un film d'Ingmar Bergman... Fanny pis Alexandre... J'sais plus... Pis là j'me mets à brailler, parce que j'feelais pas... Mais j'ai pas brailler longtemps. Juste trente secondes... Pis j'me suis dit d'la marde! Le bonheur c'est comme du sucre à crème: quand t'en n'as pas, tu t'en fais!
-Pis? qu'ils l'interrogent tous pour lui tirer les vers du nez.
-Pis rien... Rien de rien... conclut Lamproie. Les histoires y'ont parfois un début, un milieu pis pas d'fin... J'su's quand même pas pour inventer n'importe quoi pour vous faire plaisir!
mardi 22 décembre 2015
Noël est mort le 24 décembre 1978
Noël est mort en 1978. Je m'en souviens comme si c'était hier.
Ma mère et mes tantes avaient préparé le buffet pour le réveillon, comme d'habitude. Jeannine avait fait des beignes et des bonbons aux patates, Rose-Hélène des sandwiches roulées et des crudités, Nicole de la salade de macaronis et Madeleine du sucre à la crème. On y avait ajouté de la dinde, de la tourtière, du ragoût de boulettes, des plottes de soeur, des tartes au sucre, des tartes aux oeufs, des tartes aux raisins.
Comme on y buvait peu d'alcool, on avait aussi acheté des boissons gazeuses, abusivement appelée de la "liqueur". Il y avait essentiellement deux choix de liqueur: de la brune ou de la blanche. La brune, vous l'aurez deviné, c'était du Kik Cola. Et la blanche, bien sûr, c'était de la Radnor Up. Bref, on n'avait pas nécessairement les moyens de s'offrir du Coke et du Seven Up. Nos familles faisaient partie de la classe un peu en bas de la moyenne canadienne, comme toute la ville de Trois-Rivières par ailleurs, ce qui fait que l'on ne s'en rendait pas compte.
Pour suppléer à cette pauvreté pas si malheureuse que ça, il y avait le sentiment de faire partie d'un clan où tout un chacun veillait sur l'autre.
L'église commençait à en arracher. Tant et si bien qu'elle n'avait trouvé que moi et mon frère pour servir la messe. Nous étions probablement les dernières familles de la paroisse à envoyer ses enfants à la messe. Tous mes amis n'y allaient jamais. Ce qui finit par éveiller chez-moi une forme d'anticléricalisme qui n'était déjà plus de son temps. Ma révolte contre les curés tournaient à vide dans une église déserte et désertée par un prêtre défroqué qui était parti refaire sa vie avec une paroissienne.
Cette année-là, le réveillon se donnait chez la soeur aînée de ma mère. Ma tante nous accueillait dans son grand logement de sept pièces où l'on trouvait des tas de coins pour se cacher. Mon oncle avait, comme à son habitude, bâti un énorme village de Noël sous le sapin, avec un train et plein de maisons illuminées. C'était, pour dire vrai, le clou de la soirée. Il fallait bien sûr regarder tout ça sans rien toucher, ce qui n'est pas toujours compréhensible à huit ou neuf ans. À force de nous crier après, ma mère finissait par nous faire comprendre que ce n'était pas un jouet.
J'ai dit qu'il n'y avait pas d'alcool et ce n'est pas tout à fait vrai. Il y en avait un peu, mais rien pour assommer un ours. Un petit verre de crème de menthe par-ci par-là et quelques bières pour les hommes, un peu plus pour mes deux oncles qui, avec un petit verre dans le nez, se mettaient à giguer ou bien à jouer de la ruine-babines.
Tous assis sur des bancs de bois ou bien des chaises, c'était le temps de pousser sa chanson. Ma mère chantait La p'tite jument. Mon père, C'est à boire, à boire, mesdames. Mon oncle Rémi chantait J'ai le pied faitte su' l'camp madondaine. Mon oncle Fernand entonnait Le diable est en vadrouille sur l'air de L'arbre est dans ses feuilles. Puis les autres y allaient de ce dont ils se souvenaient.
Ma mère et mes tantes chantaient en faisant rrrr-rouler leurs r comme du temps des rrrr-religieuses.
Pendant qu'elles rrrr-roulaient leurs r, mon cousin Claude nous dévoilait dans sa chambre son nouveau système de son et ses nouveaux disques.
Il y avait un énorme poster de Jesus Christ Superstar et quelques autres visages que je ne réussissais pas encore à identifier: peut-être Plume Latraverse ou Frank Zappa.
-J'me suis acheté ça la semaine passée... Connaissez-vous ça les jeunes? nous demandait le cousin.
-Heu... Quoi ça?
-Lucien Francoeur... Aut'chose... C'est bon en s'i'-vous-plaît!
-Non ej' connais pas ça, qu'on disait, tandis que nos tantes chantaient encore en rrrr-roulant leurs r.
La rrrr-rose loin du rrrr-osier-heu
Se fane et se-heu flétrrr-rit-heu!
Comme elles entonnaient le refrain, elles furent soudain enterrées par le système de son du cousin qui se mit à cracher la voix cassée de Lucien Francoeur, ce maudit freak de Montréal avec sa soda de poésie urbaine déjantée.
Ej' chante pour les tapettes pis les voleurs de Corvette
Ceux qui s'décrottent le nez pis qu'i' sont pas capables de bander...
On était loin des cantiques de Noël et de la bonne vieille chanson avec Lucien Francoeur...
Si loin que c'est bien la dernière fois que j'ai entendu mes tantes chanter.
Elles eurent le tact de laisser la jeunesse s'exprimer.
Leur temps était fini.
Les temps nouveaux appartenaient à ces musiques de mort, de dope et de désespoir urbain.
Aujourd'hui encore, lorsque d'aventure j'écoute Lucien Francoeur, je ne peux retirer de ma tête l'idée qu'il a été le fossoyeur de nos Noëls d'antan.
Plus rien n'est jamais revenu comme avant après Lucien Francoeur, et même que j'ai acheté ses disques pour les écouter religieusement.
Les rrrr-roulements de r déclenchèrent de plus en plus souvent les rires et le cynisme des crétins que nous étions.
-Ça ne bat pas Lucien Francoeur, Plume et Led Zeppelin!
Plutôt que de boire de la brune ou de la blanche, on passa bientôt à la vodka, au rhum et autres substances de notre génération.
Ma mère et mes tantes se retirèrent dans quelque soubassement d'église ou réunion du club de l'Âge d'Or pour chanter leur chansons subrepticement.
Bientôt, il n'y eut plus de beignes ni de sucres à la crème.
Ni tartes à la farlouche ni plottes de soeur.
Ni village et ni crèche sous le sapin de Noël.
Il n'est resté que l'écho de Lucien Francoeur.
Un vague écho de révolte.
La vague note d'une alouette déplumée.
Ma mère et mes tantes avaient préparé le buffet pour le réveillon, comme d'habitude. Jeannine avait fait des beignes et des bonbons aux patates, Rose-Hélène des sandwiches roulées et des crudités, Nicole de la salade de macaronis et Madeleine du sucre à la crème. On y avait ajouté de la dinde, de la tourtière, du ragoût de boulettes, des plottes de soeur, des tartes au sucre, des tartes aux oeufs, des tartes aux raisins.
Comme on y buvait peu d'alcool, on avait aussi acheté des boissons gazeuses, abusivement appelée de la "liqueur". Il y avait essentiellement deux choix de liqueur: de la brune ou de la blanche. La brune, vous l'aurez deviné, c'était du Kik Cola. Et la blanche, bien sûr, c'était de la Radnor Up. Bref, on n'avait pas nécessairement les moyens de s'offrir du Coke et du Seven Up. Nos familles faisaient partie de la classe un peu en bas de la moyenne canadienne, comme toute la ville de Trois-Rivières par ailleurs, ce qui fait que l'on ne s'en rendait pas compte.
Pour suppléer à cette pauvreté pas si malheureuse que ça, il y avait le sentiment de faire partie d'un clan où tout un chacun veillait sur l'autre.
L'église commençait à en arracher. Tant et si bien qu'elle n'avait trouvé que moi et mon frère pour servir la messe. Nous étions probablement les dernières familles de la paroisse à envoyer ses enfants à la messe. Tous mes amis n'y allaient jamais. Ce qui finit par éveiller chez-moi une forme d'anticléricalisme qui n'était déjà plus de son temps. Ma révolte contre les curés tournaient à vide dans une église déserte et désertée par un prêtre défroqué qui était parti refaire sa vie avec une paroissienne.
Cette année-là, le réveillon se donnait chez la soeur aînée de ma mère. Ma tante nous accueillait dans son grand logement de sept pièces où l'on trouvait des tas de coins pour se cacher. Mon oncle avait, comme à son habitude, bâti un énorme village de Noël sous le sapin, avec un train et plein de maisons illuminées. C'était, pour dire vrai, le clou de la soirée. Il fallait bien sûr regarder tout ça sans rien toucher, ce qui n'est pas toujours compréhensible à huit ou neuf ans. À force de nous crier après, ma mère finissait par nous faire comprendre que ce n'était pas un jouet.
J'ai dit qu'il n'y avait pas d'alcool et ce n'est pas tout à fait vrai. Il y en avait un peu, mais rien pour assommer un ours. Un petit verre de crème de menthe par-ci par-là et quelques bières pour les hommes, un peu plus pour mes deux oncles qui, avec un petit verre dans le nez, se mettaient à giguer ou bien à jouer de la ruine-babines.
Tous assis sur des bancs de bois ou bien des chaises, c'était le temps de pousser sa chanson. Ma mère chantait La p'tite jument. Mon père, C'est à boire, à boire, mesdames. Mon oncle Rémi chantait J'ai le pied faitte su' l'camp madondaine. Mon oncle Fernand entonnait Le diable est en vadrouille sur l'air de L'arbre est dans ses feuilles. Puis les autres y allaient de ce dont ils se souvenaient.
Ma mère et mes tantes chantaient en faisant rrrr-rouler leurs r comme du temps des rrrr-religieuses.
Pendant qu'elles rrrr-roulaient leurs r, mon cousin Claude nous dévoilait dans sa chambre son nouveau système de son et ses nouveaux disques.
Il y avait un énorme poster de Jesus Christ Superstar et quelques autres visages que je ne réussissais pas encore à identifier: peut-être Plume Latraverse ou Frank Zappa.
-J'me suis acheté ça la semaine passée... Connaissez-vous ça les jeunes? nous demandait le cousin.
-Heu... Quoi ça?
-Lucien Francoeur... Aut'chose... C'est bon en s'i'-vous-plaît!
-Non ej' connais pas ça, qu'on disait, tandis que nos tantes chantaient encore en rrrr-roulant leurs r.
La rrrr-rose loin du rrrr-osier-heu
Se fane et se-heu flétrrr-rit-heu!
Comme elles entonnaient le refrain, elles furent soudain enterrées par le système de son du cousin qui se mit à cracher la voix cassée de Lucien Francoeur, ce maudit freak de Montréal avec sa soda de poésie urbaine déjantée.
Ej' chante pour les tapettes pis les voleurs de Corvette
Ceux qui s'décrottent le nez pis qu'i' sont pas capables de bander...
On était loin des cantiques de Noël et de la bonne vieille chanson avec Lucien Francoeur...
Si loin que c'est bien la dernière fois que j'ai entendu mes tantes chanter.
Elles eurent le tact de laisser la jeunesse s'exprimer.
Leur temps était fini.
Les temps nouveaux appartenaient à ces musiques de mort, de dope et de désespoir urbain.
Aujourd'hui encore, lorsque d'aventure j'écoute Lucien Francoeur, je ne peux retirer de ma tête l'idée qu'il a été le fossoyeur de nos Noëls d'antan.
Plus rien n'est jamais revenu comme avant après Lucien Francoeur, et même que j'ai acheté ses disques pour les écouter religieusement.
Les rrrr-roulements de r déclenchèrent de plus en plus souvent les rires et le cynisme des crétins que nous étions.
-Ça ne bat pas Lucien Francoeur, Plume et Led Zeppelin!
Plutôt que de boire de la brune ou de la blanche, on passa bientôt à la vodka, au rhum et autres substances de notre génération.
Ma mère et mes tantes se retirèrent dans quelque soubassement d'église ou réunion du club de l'Âge d'Or pour chanter leur chansons subrepticement.
Bientôt, il n'y eut plus de beignes ni de sucres à la crème.
Ni tartes à la farlouche ni plottes de soeur.
Ni village et ni crèche sous le sapin de Noël.
Il n'est resté que l'écho de Lucien Francoeur.
Un vague écho de révolte.
La vague note d'une alouette déplumée.
lundi 21 décembre 2015
Une autre nouvelle toile: Sous la pluie
| Sous la pluie, Acrylique |
J'ai débuté une nouvelle toile après avoir apposé mon vernis sur le tableau sus-mentionné.
Il y a peu de neige cette année et je me sens un peu nostalgique de la revoir. J'en ai profité pour faire neiger sur une toile.
Comme toujours, je m'inspire de mes souvenirs sans utiliser de photographies. Si j'utilisais des photos, mes peintures seraient impeccables techniquement parlant. Cependant, elles seraient comme du poisson mort. Quand je fais l'effort de les sortir en faisant appel à ma mémoire, j'ai la prétention de croire qu'elles sont inimitables.
Dans la scène en chantier, on devine un tant soit peu la ruelle de mon enfance plus ou moins réinventée. La déneigeuse est en train de passer et les pelleteurs sont en furie. Ce n'est encore qu'une ébauche. Plusieurs personnages s'ajouteront, dont des enfants qui s'amusent tout comme je m'amuse à peindre cette toile.
Finalement, vous pouvez voir une toile blanche dans l'atelier de mon sous-sol, prête à recevoir des pigments. Je ne sais pas encore ce que je ferai. Ça dépend autant de l'inspiration que de la météo.
Pour le moment, eh bien c'est officiellement l'hiver.
Les journées rallongent.
Une très fine couche de neige est tombée cette nuit. Rien pour nous faire croire que nous aurons un Noël blanc. Enfin! C'est mieux que rien.
| Toile en chantier... |
| Toile blanche... |
vendredi 18 décembre 2015
C'était au moins ça
C'était la veille de Noël et il ne neigeait pas.
Le temps était maussade malgré les luminaires et autres décorations soulignant la nativité d'un type qu'on avait fait passer pour un messie à une autre époque, dans un autre pays qui vivait sous d'autres moeurs. Plus personne ne marchait sur les eaux depuis ce temps-là. Plus personne ne recouvrait la vue après des formules magiques. Et si l'on changeait encore l'eau en vin, c'était avec des procédés industriels qui enrichissaient quelques hommes rationalistes et froids comme une formule chimique.
Tout le monde s'accorde pour dire au Québec que Noël doit être blanc. Un Noël dans la gadoue n'a rien pour se prêter aux réjouissances, dusse-t-on s'affirmer comme le plus païen d'entre tous.
Une autre bonne raison de ne pas se réjouir est de se retrouver tout fin seul à la veille de Noël ou bien de n'importe quelle autre journée d'une année sainte ou pas.
Charles Badluck Malenfant était du nombre de ces âmes errantes qui parcouraient les trottoirs de la ville au lieu de s'ennuyer tout fin seul dans sa maison de chambres mal aérée aux odeurs rances de mauvais tabac et de petits pieds.
La veille de Noël, son horaire habituel se trouvait quelque peu perturbé. La bibliothèque municipale était fermée. Les épiceries et les cafés fermaient aussi autour de dix-sept heures pour permettre à leurs employés de célébrer. Il ne restait, à toutes fins pratiques, que le Munchin' Donuts.
Charles traîna sa défroque jusqu'à ce lieu légendaire pour ingurgiter un café en se donnant l'impression de faire lui aussi partie de la communauté humaine.
Au Munchin' Donuts, on ne peut pas dire qu'il y avait foule à la veille de Noël.
Il s'y trouvait quatre personnes, plus la serveuse et l'aide-cuisinier.
Une vieille tremblait de tout son corps en prenant son café. Elle en renversait la moitié sur la table. Et elle parlait toute seule.
-Ma tante Arthémise disait ça mais en seulement que moé, moé là, j'y disa que c't'ait pas d'même qu'on fasa ça...
Il y avait aussi un jeune homme qui portait un capuchon sur sa tête comme s'il pleuvait en-dedans. Lui aussi parlait tout seul.
-Ah menum! Ah menoum! Ah minim!
On ne comprenait rien à ce qu'il disait et probablement que lui-même n'aurait pas su dire ce qu'il marmonnait sous ses pupilles dilatées de consommateur de crystal meth.
Un vieux monsieur bien habillé, mais avec un regard extrêmement triste, faisait des mots croisés sans rien dire.
-...
Et puis il y avait une femme qui regardait fixement Charles dans les yeux. Elle n'était ni laide, ni belle, ni normale.
-Qu'est-ce qui se passe hein? qu'elle lui demanda. Dis-moé don' qu'est-ce qui s'passe?
-I' s'passe rien, répliqua Charles en ingurgitant une gorgée de café.
La femme cessa de parler et se contenta ensuite de regarder dehors en jouant avec son bâtonnet pour mélanger le café.
Au bout d'une demie heure, Charles quitta le Munchin' Donuts avec une étrange sensation d'inutilité qui lui collait autant au coeur qu'à l'esprit.
Il était dix heures le soir et une fine neige commençait à tomber.
C'était au moins ça.
Le temps était maussade malgré les luminaires et autres décorations soulignant la nativité d'un type qu'on avait fait passer pour un messie à une autre époque, dans un autre pays qui vivait sous d'autres moeurs. Plus personne ne marchait sur les eaux depuis ce temps-là. Plus personne ne recouvrait la vue après des formules magiques. Et si l'on changeait encore l'eau en vin, c'était avec des procédés industriels qui enrichissaient quelques hommes rationalistes et froids comme une formule chimique.
Tout le monde s'accorde pour dire au Québec que Noël doit être blanc. Un Noël dans la gadoue n'a rien pour se prêter aux réjouissances, dusse-t-on s'affirmer comme le plus païen d'entre tous.
Une autre bonne raison de ne pas se réjouir est de se retrouver tout fin seul à la veille de Noël ou bien de n'importe quelle autre journée d'une année sainte ou pas.
Charles Badluck Malenfant était du nombre de ces âmes errantes qui parcouraient les trottoirs de la ville au lieu de s'ennuyer tout fin seul dans sa maison de chambres mal aérée aux odeurs rances de mauvais tabac et de petits pieds.
La veille de Noël, son horaire habituel se trouvait quelque peu perturbé. La bibliothèque municipale était fermée. Les épiceries et les cafés fermaient aussi autour de dix-sept heures pour permettre à leurs employés de célébrer. Il ne restait, à toutes fins pratiques, que le Munchin' Donuts.
Charles traîna sa défroque jusqu'à ce lieu légendaire pour ingurgiter un café en se donnant l'impression de faire lui aussi partie de la communauté humaine.
Au Munchin' Donuts, on ne peut pas dire qu'il y avait foule à la veille de Noël.
Il s'y trouvait quatre personnes, plus la serveuse et l'aide-cuisinier.
Une vieille tremblait de tout son corps en prenant son café. Elle en renversait la moitié sur la table. Et elle parlait toute seule.
-Ma tante Arthémise disait ça mais en seulement que moé, moé là, j'y disa que c't'ait pas d'même qu'on fasa ça...
Il y avait aussi un jeune homme qui portait un capuchon sur sa tête comme s'il pleuvait en-dedans. Lui aussi parlait tout seul.
-Ah menum! Ah menoum! Ah minim!
On ne comprenait rien à ce qu'il disait et probablement que lui-même n'aurait pas su dire ce qu'il marmonnait sous ses pupilles dilatées de consommateur de crystal meth.
Un vieux monsieur bien habillé, mais avec un regard extrêmement triste, faisait des mots croisés sans rien dire.
-...
Et puis il y avait une femme qui regardait fixement Charles dans les yeux. Elle n'était ni laide, ni belle, ni normale.
-Qu'est-ce qui se passe hein? qu'elle lui demanda. Dis-moé don' qu'est-ce qui s'passe?
-I' s'passe rien, répliqua Charles en ingurgitant une gorgée de café.
La femme cessa de parler et se contenta ensuite de regarder dehors en jouant avec son bâtonnet pour mélanger le café.
Au bout d'une demie heure, Charles quitta le Munchin' Donuts avec une étrange sensation d'inutilité qui lui collait autant au coeur qu'à l'esprit.
Il était dix heures le soir et une fine neige commençait à tomber.
C'était au moins ça.
jeudi 17 décembre 2015
Dialogue à propos d'une christ de crèche
Ronald Langevin est un croyeux. Pas un croyant, mais bel et bien un croyeux. Il croit facilement sans avoir vu et gobe tout croche tout de travers toutes les histoires de fantômes et de revenants. Quand on lui demande comment font deux fois trois, on sent qu'une veine de son cerveau va exploser. Mais si d'aventure on lui demande son opinion sur les anges, les divinités et les exorcismes, il se montre intarissable et sûr de ses connaissances. Si par malheur vous faites tomber une fourchette par terre, il sera le premier à vous recommander de lancer une pincée de sel par-dessus votre épaule pour chasser la malchance. J'ai croisé Ronald hier et laissez-moi vous dire qu'il était en beau fusil. Il venait d'apprendre qu'un hôpital de la ville d'Ottawa refusait d'installer une crèche et un sapin de Noël dans le hall d'entrée.
-On ne respecte plus nos rites et traditions! qu'il criait. C'est rendu qu'on bâtit des mosquées et qu'on accepte toutes sortes de turbans! On s'fait envahir par des terroristes!!!
-De quelles traditions parles-tu Ronald?
-Celles du Québec parce qu'icitte c'est Québec! Moé, j'su's Québec!
-Et on n'est pas Québécois si l'on ne se sent pas touché par la grâce divine devant une crèche et un sapin de Noël?
-Ah toé pis tes affaires!!! Tu t'rends pas compte que c'est à cause des mosquées? I' vont nous trancher la gorge! Vous les laisseriez faire vous autres avec vos hosties d'livres!
-Qui ça, i'? Et pourquoi l'hôpital, un lieu public, devrait favoriser une religion plutôt qu'une autre? Est-ce que l'hôpital se décore pour les fêtes juives, les fêtes autochtones, les fêtes bouddhistes ou les fêtes musulmanes? Est-ce que l'hôpital se décore pour Sa Sainteté Raël?
-Tu mélanges toutte! Il y a un Dieu et c'est nos traditions à tous les Québécois! Icitte c'est Québec et les Québécois fêtent Noël, mangent du porc et boivent du sirop d'érable!
-Je suis Québécois, Ronald, et je n'en ai rien à cirer de la crèche et du sapin de Noël... T'as pas remarqué que toutes les églises ferment l'une après l'autre? L'église catholique est en ruines au Québec et tu voudrais que ce soit l'hôpital qui ait la responsabilité de la réanimer?
-En tout cas! Moé j'me comprends! C'est l'diable qui vous noircit l'esprit avec vos cochonneries de charia et de mosquées!
-Est-ce que tu vas à l'église Ronald?
-J'y va's quand c'est l'temps, en seulement que j'travaille... chu pas Dieu... J'peux pas être partout moé!
-Est-ce que tu paies ta dîme?
-Heu... La dîme?
-La collecte du curé... pour la paroisse...
-Non... J'brûle des lampions quand j'veux une faveur... J'en ai brûlé deux la semaine passée pour qu'el' bon Dieu guérisse mes rhumatismes... I' m'font mal en caltor!
-Est-ce que tu crois en la réincarnation?
-Oui m'sieur. Dans une autre vie j'étais un missionnaire qui convertissait les Sauvages... J'suis mort brûlé par des Indiens... C'est pour ça que j'aime pas l'feu...
-Sais-tu que l'église catholique ne croit pas en la réincarnation?
-Hein? Comment ça?
-La réincarnation, c'est dans la mythologie hindoue. Les catholiques croient plutôt qu'on vient au monde pour ressusciter dans notre chair au Jugement dernier...
-Qu'est-ce que t'en sais?
-J'ai lu le droit canon catholique...
-Ouin mais ce qui est écrit c'est n'importe quoi des fois... Les journalistes écrivent n'importe quoi... Le pape peut pas tout contrôler... Faut qu'i' prie aussi!
-Donc, tu te bricoles des traditions mon Ronald? Un peu de réincarnation ici, un peu de sel derrière l'épaule quand tu échappes une fourchette? Sacré Ronald!
-On va tous finir musulmans si on se laisse faire! Écoute! La crèche pis le sapin de Noël c'est Québec pis moé j'su's Québec!!!
-Est-ce que tu portes encore ta patte de lapin porte-bonheur Ronald?
-Oui. Check... Est toujours dans les poches de mon manteau... J'la flatte quand j'va's m'acheter de la loterie... Deux participations gratuites hier... Cinq piastres la semaine passée...
-Es-tu capable de réciter le Notre Père Ronald?
-Heu... Oui... Notre Père qui est aux cieux que ton nom soit sanctifié et le fruit de tes entrailles est bénit priez pour nous pauvres pêcheurs ... et ôtez tout le péché du monde... donne-nous la paix... je ne suis pas digne de te recevoir mais dis seulement une parole et je serai servi... Ahem... Que'que chose de même...
-Hum... Collectionnes-tu encore les figurines de Star Wars Ronald?
-C'est quoi le rapport?
-J'dis ça d'même...
-En tout cas, c'est Québec icitte et on s'laissera pas mener par ceux qui portent des linges à vaisselle su' 'a tête!!! Ma crèche pis mon sapin de Noël: pas touche tabarnak!
Finalement, vous comprendrez que nous faisions des soliloques chacun de notre côté. J'ai fini par parler de la météo avec Ronald. Pourquoi devrais-je m'évertuer à lui faire comprendre ce qui n'entrera jamais dans sa pauvre tête de linotte?
Et puis pourquoi aurais-je plus raison que Ronald? Je ne suis pas touché par la grâce, moi. Je ne vois pas les anges, les fantômes et les chiffres chanceux. Je ne suis qu'un indécrottable intellectuel partagé entre l'animisme et l'athéisme. Je gagne rarement des participations gratuites à la loterie et encore moins souvent des cinq piastres. Peut-être que Ronald a raison. Le monde est rempli de fées, de lutins et de rennes volants... Dans le monde de Ronald on se réincarne en missionnaire, en chanteur populaire ou bien en Napoléon Bonaparte. Dans le mien, tout est trop prosaïque.
mercredi 16 décembre 2015
Le relativisme des larves
Le relativisme, qu'il soit moral ou artistique, est la position préférée des tièdes et des blasés. Je dirais même des impuissants psychiques.
Une montagne d'excréments n'est pas une oeuvre d'art.
La charia n'est pas une vision juridique parmi tant d'autres.
Chaque fois que j'entends un zouf relativiser tel ou tel aspect de la vie humaine, je me rends compte des limites de la philosophie. Tout justifier au nom du relativisme me donne l'envie de devenir méchant.
Bien que je sois ouvert, tolérant et tout le saint-frusquin je ne suis pas du genre à tout cautionner pour ne pas faire de pépeine à un artiste, un poète, un prêtre, un imam ou bien un fanatique.
Assumez vos non-pensées, vos idées inconsistantes, vos visions merdiques de la vie. Et ne me demandez pas d'acquiescer comme le dernier des cons pour ne pas vous offusquer.
Vous vous déguisez en sac à poubelles pour nous faire accroire que vous faites une performance artistique? Demeurez dans votre sac à poubelles. Et ne m'invitez surtout pas à votre happening de misérable fabricateur de discours inutiles. Épatez le bourgeois si vous le pouvez. Entourez-vous de précieuses ridicules et autres universitaires désincarnés. Mais s'il-vous-plaît: oubliez-moi!
***
On trouve toutes sortes de cons sur les médias sociaux.
Un d'entre eux me reprochait mon paternalisme écoeurant.
J'avais osé dire que le voile est un signe de soumission qui va à l'encontre des droits de la femme.
Paternalisme mon cul! Ce bougre d'imbécile qui n'ose pas critiquer des coutumes archaïques de crainte de faire de la pépeine aux aborigènes mérite mon mépris le plus pur.
Je n'ai plus de temps à perdre avec le relativisme, vous dis-je.
Tu n'aimes pas ma vision du monde? Va donc baiser le cul du prophète.
***
L'histoire de la montagne d'excréments que l'on veut faire passer pour de l'art n'est pas tout à fait une invention. J'ai malheureusement connu un type qui réalisait une sculpture avec ses propres excréments au département d'arts plastiques de l'université que je fréquentais. Pas besoin de vous dire que je n'osais plus lui serrer la main...
Le type disait qu'un tas de marde vaut bien une cathédrale.
Est-ce que Shakespeare vaut plus qu'une paire de bottes? se demandait Dostoïevski à travers l'un de ses personnages de son roman Les Possédés.
Il s'en trouvera des tas pour dire qu'une paire de bottes vaut plus que Shakespeare, surtout ceux qui n'en ont pas, j'imagine...
Mais je ne vois pas comment l'on peut affirmer qu'un tas de marde vaut bien une sculpture de Michel-Ange.
Ce relativisme-là me pue au nez.
Je m'écarte autant que faire se peut de ce genre de personnes qui carburent à tout relativiser.
Je m'écarte de ceux qui ne savent ni aimer l'amour, ni apprécier la beauté, ni rêver.
Ces gens-là sont des coquilles vides.
On perd son temps à s'expliquer avec eux.
Tout est relatif? C'est ça. Écarte-toi de mon chemin, larve!
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