jeudi 12 avril 2018

Le jongleur du dépanneur

Le ciel était clair ce matin-là au-dessus de Trois-Rivières. Il y avait bien sûr ce nuage de smog que lâche la papetière Kruger à l'heure des poules. Les vents du Sud-Ouest poussent ça tout le long du fleuve, jusqu'à Québec et plus loin encore. Si je ne vous écrivais pas ça, cela signifierait que je m'y suis habitué sans jamais m'en indigner.

Mais là n'est pas le thème principal qui devrait naturellement glisser sous mes doigts.

C'est bien plus tordu que ça.

Ou tordant.

Enfin, ça s'est passé dans un dépanneur.

J'avais un peu mal à la gorge et suis allé me chercher des pastilles pour m'éclaircir la voix qui me fera probablement souffrir toute la journée.

Le commis du dépanneur était un jeune homme qui avait un peu l'air du Christ des vieux films bibliques des années '50 avec ses cheveux de paille et sa barbe d'idoine couleur.

Il portait une tuque sur la tête, à la façon des hipsters.

Jusque là ça va.

On n'y trouve rien à raconter.

Mais vous savez bien que je ne m'en tiendrai pas là.

C'est que le jeune Christ jonglait avec une quille, un sac, un paquet de cigarette, une quille, un stylo, un autre sac, encore la quille.

Je dois vous avouer que j'ai rarement rencontré de jongleur à six heures tapantes du matin.

J'en oublie donc mes pastilles et m'achète plutôt du yogourt et du fromage, de quoi me sustenter pour la journée quoi. Je me gargariserai avec du sel et puis c'est tout.

Pour ce qui est du jongleur, le Christ blondinet, eh bien j'ai entamé la conversation d'usage.

-Salut... La nuit n'a pas été trop longue?

-Mets-en, m'a-t-il répondu. Mais c'est pas grave... Comme tu vois je suis jongleur... I' m'reste juste une semaine à travailler icitte... Ça fait qu'i' peuvent pas me mettre dehors parce qu'ej' jongle...

Cela me semblait d'une logique que je rencontre trop peu souvent par ces temps gris. J'avais en face de moi un artiste. Il n'y avait plus aucun doute.

-Guy Laliberté a commencé sur un programme d'aide sociale... C'était un jongleur et un cracheur de feu. Comme toi. Et il a été dans l'espace...

-L'argent c'est rien m'a-t-il répondu avec encore plus d'aplomb, en ouvrant le tiroir-caisse pour me montrer un billet de 20$ avec lequel il s'est mis à jongler, en alternant avec un sac de plastique, un stylo et sa quille de jongleur en devenir.

Puis il rajouta ceci en ricanant:

-C'est rien man! C'est rien l'argent man! Ha! Ha! Ha!

Peut-être qu'il fumait de l'herbe au travail. Ce qui le rendait encore plus sympathique. Les gens trop ordonnés finissent par vous faire oublier qu'on a le droit de jongler.

Mon Christ blondinet s'en faisait plutôt un devoir.

J'étais content qu'il méprise l'argent et me suis dit en moi-même qu'il avait le type de personnalité pour en faire moins ou plus que les autres. Jamais comme tout le monde.

Je ne sais pas qui c'est ce gars-là.

Ni si son boss va le faire rentrer encore une autre nuit.

J'imagine qu'il n'a pas le choix.

Le taux de chômage est bas à Trois-Rivières.

Il y a de l'emploi et pas de travailleurs. On ne trouve plus de plongeurs, de préposés aux bénéficiaires, de commis de dépanneur et autres travailleurs du secteur de la vente et des services.

Ceux qui n'augmentent pas les salaires de leurs employés finissent par ne recruter que des jongleurs, des cracheurs de feu et des avaleurs de sabres.

Des gens qui méprisent l'argent et jonglent avec votre beau cash dans votre face en fumant des joints aussi gros que des cigares cubains.

Sérieux, je trouve que ce monde-ci n'est pas sans espoir quand je sens vibrer la révolte de notre belle jeunesse.


1 commentaire:

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