mardi 16 février 2016

Le grand cahier de Agota Kristof

Mes professeurs ont bien fait de m'avoir fait lire des oeuvres mineures que je puis encore détester aujourd'hui. Je ne regrette pas d'avoir lu L'aquarium de Jacques Godbout et autres romans plus ou moins soporifiques. Je n'en ai conservé aucun souvenir et cela n'a pas contribué à me faire détester la littérature. Bien au contraire, je me suis mis à lire tout ce qui n'était pas recommandé par mes professeurs pour mieux vomir sur l'école.

En plus de L'aquarium de Jacques Godbout, j'aurai lu La nuit du renard de Mary Higgins Clark, Jusqu'au matin de Han Suyin, Dévadé de Réjean Ducharme et combien d'autres romans à nous faire détester les arts et les lettres...

Il semble que Le grand cahier de Agota Kristof fasse maintenant partie des lectures obligatoires au niveau collégial. Cela risque de nuire à ce livre à moyen terme. Des générations de collégiens vont japper comme des hyènes chaque fois qu'on osera leur parler de Agota Kristof...

-J'ai lu ça au Cégep! C'est de la merde! répéteront-ils à tout venant.

Eh bien, je me permettrai de leur dire que Le grand cahier de Agota Kristof n'est pas L'aquarium de Jacques Godbout...

Je suis récemment tombé sur Le grand cahier. Le titre traînait quelque part dans ma bibliothèque et ne m'inspirait rien de particulier. Je me souvenais vaguement d'avoir entendu parler de cette auteure et de sa trilogie incluant La preuve et Le troisième mensonge que je n'ai pas encore lus.

Le grand cahier est le premier roman de cette trilogie.

C'est l'histoire de jeunes jumeaux qui se font élever par leur grand-mère au cours de la Deuxième guerre mondiale dans un pays qui rappelle la Hongrie. La grand-mère est une vieille sorcière analphabète et méchante qui traite ces petits enfants abandonnés par leur mère de fils de chienne.

Tout est tortueux, torturé et troublant dans Le grand cahier. Les jumeaux s'éduquent par eux-mêmes et agissent avec une absence totale de scrupules, pratiquant une morale purement et simplement utilitaire.

La guerre n'est pas le meilleur climat pour tomber dans la sensiblerie.

Les jumeaux n'y font pas exception et suivent le courant sans y résister.

C'est cru comme dans Les prospérités du vice du Marquis de Sade, justification en moins, ce qui rend le roman d'autant plus lisible et digne d'intérêt.

Évidemment, je ne peux pas vous vendre le punch en vous décrivant chacune des scènes.

Disons simplement que ces jumeaux nous rappellent que la guerre n'est pas une partie de cartes.

Tout ce qui passerait pour immoral en temps normal devient la norme en temps immoraux.

Les jumeaux n'hésitent devant aucune action, qu'elle soit bonne ou mauvaise. Ils agissent parce qu'ils sont condamnés à l'action quelle que soit la réaction.

On a reproché à certains professeurs de notre vieille France d'avoir fait lire Le grand cahier à des adolescents. C'est que Le grand cahier est un roman pornographique aux yeux de certains.

Le roman est sulfureux. N'ayez aucun doute à ce sujet.

Pourtant, il se dégage quelque chose d'indicible à cette lecture.

J'ai lu Le grand cahier d'une traite et déjà je m'inquiète de ne pas avoir lu les deux autres romans de cette trilogie. Ça ne saurait tarder.

Agota Kristof, une Hongroise naturalisée Suissesse qui écrivait en français, cette "langue ennemie" pour reprendre son expression, est décédée en 2011.

Je ne comprends pas que Le grand cahier ait traîné si longtemps dans ma bibliothèque sans que je ne le lise.

Du coup, je me sens tenu de revirer ma bibliothèque à l'envers pour y trouver d'autres perles de ce genre.

Le grand cahier est un roman percutant.

Je ne regrette pas de l'avoir lu.

Je suis content que mes professeurs n'aient jamais songé à le mettre au programme des lectures obligatoires.

Que l'on ait corrompu les oeuvres de Jacques Godbout et autres Robert Lalonde, cela ne contribuera pas à m'émouvoir. On ne devrait lire obligatoirement que des auteurs inoffensifs et ennuyants afin de ne pas gâter le plaisir de transgresser les institutions avec une lecture peu recommandable.


lundi 15 février 2016

Rien n'émerge du vide

La moitié des Québécois sait à peine lire et écrire. Je mentirais de vous dire que j'écris pour l'autre moitié. J'écris d'abord et avant tout pour moi-même. Je me lis et me relis plusieurs fois au cours d'une journée pour évaluer la qualité de mon propos. 

J'aime bien être lu. Cependant, la vanité n'est pas l'objectif ultime de mon blogue. J'écris pour mieux me connaître moi-même en plus d'y trouver une forme de divertissement qui me permet d'oublier le caractère prosaïque de la vie. J'écris comme on se ferait un bon sandwich pour se bourrer une tripe. J'écris comme l'on fait ses gammes au piano. J'écris pour ne pas rouiller. J'écris afin que mes textes soient mieux ciselés et plus redoutables. J'écris pour me battre et pour me défendre.

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On parle d'enlever des accents circonflexes ça et là dans la langue française pour permettre une meilleure intégration des analphabètes. On ne tient pas tant à simplifier la langue qu'à la rendre toujours plus aléatoire. Tout ce qui représente un effort doit se plier à la volonté des linguistes de la démolir dans le cadre de leurs expériences de laboratoire. Qu'importe si en bout de ligne les gens soient encore plus analphabètes, encore plus dysfonctionnels et aigris à la simple idée de lire Balzac dans le texte. L'essentiel, c'est de contenter les contempteurs de la langue française, qui la détesteront toujours quoi que l'on fasse.

***

J'ai remporté le prix de l'abonné qui avait emprunté le plus de livres à la section des jeunes de la bibliothèque municipale de Trois-Rivières lorsque j'était enfant. Mon père me répétait souvent qu'on écrase facilement les ignorants, moins facilement ceux qui ont de l'éducation. Aussi ce bon prolétaire veillait-il à ce que je n'emprunte pas que des bandes dessinées. Comme je devenais de plus en plus insatiable, j'avais recours à des permissions spéciales pour aller emprunter des livres dans la section pour adultes. Ce fût d'abord les oeuvres de Jack London, cet aventurier autodidacte qui m'accompagne encore aujourd'hui. Puis ce fût des livres d'histoire, des traités illisibles sur l'origine des espèces et des évangiles pour athées. Je n'allais pas plier devant un accent circonflexe. J'irais jusqu'au bout du savoir pour devenir un homme d'exception.

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Suis-je devenu un homme d'exception? Je chie à la même place que tout le monde... Cependant, je sais où placer mes accents circonflexes et ne crains pas de lire un bouquin de mil neuf cents pages si j'y trouve mon compte.

Je ne tiendrai pas compte des réformes de l'orthographe.

J'entends écrire tel qu'on me l'a appris.

Je refuse les raccourcis et le nivellement par le bas de ma culture.

L'effort intellectuel est le fondement du Savoir.

Rien ne vient sans efforts.

Rien n'émerge du vide.





vendredi 12 février 2016

De nation à nation

Le Premier Ministre du Dominion of Canada, Justin Trudeau, a déclaré récemment qu'il allait négocier de nation à nation avec les Autochtones. C'est en quelque sorte une bonne nouvelle, même si cela ne demeure pour le moment qu'un voeu pieux. On a parqué les aborigènes sur des réserves après les avoir dépossédés de territoires que la Couronne britannique s'entendait pour reconnaître comme étant les leurs. On aura bafoué un à un tous les traités. Qu'on vienne nous dire que l'on va négocier avec eux de nation à nation en vue d'une hypothétique réconciliation, eh bien il faudra voir avec les années. Les Visages Pales ont trop souvent eu la langue fourchue pour ne pas entretenir un petit doute quant aux vraies intentions du Dominion of Canada.

Parallèlement à cette nouvelle, nous faisons aussi face à un parti qui a toujours renié l'existence des Québécois en tant que nation. Les Libéraux ont fait tout ce qu'ils ont pu pour mettre le Québec à sa place, c'est-à-dire dans la sujétion et le reniement de sa propre identité. 

Tout ce qui ressemblait de près ou de loin à une démarche d'affirmation nationale était soit tournée au ridicule ou bien instrumentalisée pour facilement revenir au discours initial. 

Trudeau père promettait qu'un non au référendum de 1980 serait interprété comme un oui à une redéfinition de la place du Québec au sein du Canada. Dans les faits, le Québec est demeuré dans le statut de Belle province et Trudeau aura tout mis en oeuvre pour casser son propre peuple et le faire marcher au pas de Sa Majesté. 

J'ai personnellement erré d'un bout à l'autre du spectre politique en raison de mon statut de Métis. Je ressens que mon appartenance est intimement liée à l'Île de la Tortue de mes pairs aborigènes tout comme elle est consubstantiellement liée à la culture française. 

Je ne suis pas nationaliste. Le nationalisme a quelque chose de profondément chauvin et réducteur qui finit par renier ma propre identité. Par contre, je me sens patriote et républicain. Ma patrie s'appelle autant Voltaire que Sitting Bull. Ma patrie est autant la langue française que l'idéal d'une société libre, laïque et démocratique. Cet idéal, je ne le retrouve pas dans le Canada actuel, ni dans le statut de province du Québec. Je suis donc ce que l'on appelle un souverainiste. Mon drapeau, si drapeau il y a, a plus à voir avec l'étendard vert, blanc et rouge des Patriotes de 1837 qu'avec le fleurdelisé royaliste.

Cela dit, je souffre de voir les Québécois rabaissés par des sujets de Sa Majesté en mal d'obéissance et de résignation. Je souffre de voir les Autochtones et les Québécois francophones se faire traiter de niaiseux, de drogués et d'assistés sociaux par tout un chacun. Je souffre d'entendre de jeunes francophones vomir sur leur propre culture en se croyant cool de parler une langue seconde qu'ils prétendent maîtriser à la perfection tout en la parlant comme des larbins à qui l'on confie les tâches les plus avilissantes.

Le Québec peut et doit se tenir debout et vivant. 

Rappelons-nous le sort de Louis Riel et des Métis francophones du Manitoba. Rappelons-nous qu'il n'y en aura pas de facile et qu'on mettra tout en oeuvre à Ottawa pour détruire notre culture et notre langue.

Nous sommes des bâtards.

Nous sommes des empêcheurs de tourner en rond.

Nous sommes des Irlandais.

Nous sommes des Newfies.

Nous sommes des Acadiens.

Nous sommes des Hurons, des Iroquois, des Montagnais et des Algonquins.

Nous sommes des maudits Français.

Nous sommes des républicains.

Nous sommes Québécois.





jeudi 11 février 2016

La mort et les goulous-goulous-pouets-pouets

On dit souvent qu'on sent la présence de la mort. Bien honnêtement, je n'ai jamais eu cette faculté. J'ai pourtant été préposé aux bénéficiaires au Centre hospitalier de l'Université Laval. J'ai travaillé sur à peu près tous les départements pendant deux ans. Bloc opératoire, urgence, orthopédie, pédiatrie, psychiatrie, gériatrie, ophtalmologie: je suis passé partout avec mes torchons et mes sacs de linge sale. J'ai nettoyé et enrobé des morts dans des linceuls dès mon premier jour d'entrée en fonction à l'unité des soins coronariens. J'étais jeune. J'avais à peine dix-huit ans et je ne connaissais rien de la maladie, de la souffrance et, bien sûr, de la mort.

Tout ce que j'aurai vu et entendu par la suite au sujet de la mort m'aura toujours semblé une vue de l'esprit. C'est comme si rien ne s'approchait de la profonde banalité et du peu de théâtralité d'un décès.

Je ne tiens pas à dire que je fais pitié d'avoir vécu telle ou telle mort. C'était dans l'ordre des choses. C'était plus ou moins mon métier de ramasser tout ce qui traîne dans les hôpitaux. On s'y habitue, aussi stupide que cela puisse paraître. On s'en remet au destin et on finit par prendre tout de même nos pauses en riant jaune entre travailleurs de la santé.

J'ai gardé de l'hôpital un scepticisme difficile à expliquer.

Les soins de santé m'apparaissent en partie comme de la science et en partie comme de la sorcellerie.

Des fois ça marche. Des fois ça ne marche pas.

Des tas d'images remontent à ma mémoire.

Je vois une dame la langue sortie de la bouche et des yeux exorbités suite à une crise cardiaque.

Je vois un monsieur mourir après avoir avalé une bouchée de travers.

Je vois la dépouille d'une autre dame éclairée par un orage qui éclate en pleine nuit. Tous ses enfants pleurent. Et moi j'attends qu'ils s'en aillent pour emballer la dépouille dans un linceul pour ensuite la déposer à la morgue dans un casier réfrigéré.

Je vois une patiente en psychiatrie qui s'est rentrée des aiguilles à tricoter dans le sexe.

Je vois un motocycliste avec la calotte crânienne qui colle à son casque après qu'on l'eut scié et enlevé de sa tête. Il est mort sur le coup après nous avoir dit qu'il avait mal à la tête...

Je vois un survivant d'un arrêt cardio-vasculaire qui, attaché à son lit, le soulève comme la possédée du film L'Exorcisme. C'était un monsieur de réputation très douce qui était devenu un hurlement perpétuel.

Je vois tout ça et plus encore. Puis je me demande si je n'ai pas rêvé tout ça. C'est loin. Ça remonte à la fin des années '80. C'est arrivé. J'aurai bel et bien vu tout ça. Mais je crois encore de l'avoir rêvé. J'ai évacué tout ça de ma mémoire pour vivre dans un mélange de sérénité et d'insouciance.

Je ne vous dis pas ça pour faire pitié.

Je ne fais pas pitié.

Je n'en suis pas triste, défait ou détruit.

Au contraire, cela m'a permis d'affronter les pires moments de ma vie avec un certain détachement, comme si j'étais habitué à ce que la vie nous soit empruntée et reprise n'importe quand.

***

Mon père est décédé d'un cancer colorectal en 1995.

Les dernières paroles qu'il m'a dites résonnent encore en moi.

Il était sur ses derniers miles et résidait dans une chambre du pavillon Saint-Joseph au CHRTR.

Il était passé de deux cent quarante-cinq livres à cent trente-cinq livres en quelques mois, après de multiples traitements de chimiothérapie qui l'avaient laissé à moitié mort.

On lui administrait de la morphine pour lui épargner de la douleur.

Il avait longtemps refusé la morphine par crainte de devenir lessivé comme un junky.

À la fin, il ne la refusait plus. Il la prenait et y trouvait un certain calme qui lui avait fait défaut tout au long de son combat contre le cancer.

Il était étrangement calme dans sa chambre. Tout lui semblait plus ou moins indifférent.

J'avais remarqué que la télévision n'était pas branchée dans sa chambre.

-Veux-tu qu'on te branche la télé pa'?

-Ah! moé les goulous-goulous-pouets-pouets... qu'il m'avait dit.

Il ne voulait plus rien savoir de la télé sur ses derniers miles, mon père.

Il ne voulait plus rien savoir des goulous-goulous-pouets-pouets.

Ça m'est resté et cela me restera dans la tête jusqu'à mon dernier souffle.

Moi aussi, un jour, j'aurai à abdiquer devant tous nos goulous-goulous-pouets-pouets.

Vous aussi.

Nous aussi.


mardi 9 février 2016

Les Poèmes intéressants de Larry Lagouache

Larry Lagouache n'était pas poète pour deux sous mais il s'était dit, un jour qu'il était saoul, que ça n'avait pas l'air bien compliqué que d'écrire des conneries en simulant des émotions et en se stimulant de jeux de mots dignes d'un malade mental.

Il avait écrit une plaquette en une seule nuit. Une plaquette qu'il avait intitulée Poèmes intéressants.

L'un de ses poèmes, à titre d'exemple, allait comme suit:

Si je trouvais un crayon
Je dessinerais un anus

Tous ces autres poèmes étaient de la même mouture, anus en moins.

Le lendemain de cette session d'écriture nocturne, Larry avait demandé à Sarah de corriger les fautes d'orthographe, plutôt nombreuses, et de faire une mise en forme correspondant au standard des manuscrits soumis à des éditeurs.

-Ne touche pas à la syntaxe! C'est mon style! ajouta-t-il pour lui démontrer qu'il connaissait mieux la poésie que la grammaire.

Il avait essuyé quelques refus avec les maisons d'édition, mais Les éditions Des Gorges avaient accroché à l'hameçon.

Les deux membres du comité de lecture, des profs de Cégep, se souvenaient vaguement d'avoir rencontré Lagouache au cours d'un lancement.

-C'est le gars qui était accoté au bar qui disait aimer les poèmes de André Poirier.

André Poirier, évidemment, était l'un des deux membres du comité de lecture... On lui devait quelques plaquettes de poésie où s'entremêlaient le golf, le mouvement scout et l'indépendance du Québec. C'était insipide et soporifique. Mais qui sommes-nous pour juger de la pertinence des poètes, hein?

Ce qui permit à Larry Lagouache de publier ses poèmes, de remporter quelques prix ici et là, dont celui du Gouverneur général du Canada.

Encouragé par tant d'honneurs, Lagouache se saoula la gueule au moins une nuit par année pour pondre une autre plaquette de poésie dont l'écriture était largement subventionnée par le Conseil des arts et des lettres, sans compter les per diem et les voyages payés pour assister à tous les Salons du livre du monde entier pour y parler de ses Poèmes intéressants et autres facéties de collégien attardé.

Avec le temps, Lagouache devint professeur de littérature au collégial.

Il n'écrivait jamais au tableau de crainte que l'on découvre qu'il était illettré.

Sarah ne pouvait pas le suivre vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour corriger tout ce qu'il écrivait.

S'il devait signer un autographe, il y allait d'une formule simple:

À Maude,
De Larry Lagouache

C'était short and sweet. Le client n'en demandait pas plus.

Et chaque année, depuis la parution des Poèmes intéressants, Lagouache prodiguait des conseils à tous ces Roméo et Juliette qui voulaient s'assurer qu'ils avaient leur place dans le domaine de la poésie.

-Pour être poète, disait Lagouache, il faut être moins prosaïque... On ne peut pas parler comme tout le monde et se sentir poète. Il y faut de la magie. Du sublime. De l'extraordinaire!

Évidemment, d'aucuns croyaient que Lagouache était une baudruche de poésie, une enflure dénuée de talent qui ne savait que téter des subventions et licher la raie de André Poirier aux Éditions des Gorges.

On ne peut pas dire qu'ils avaient tort.

Mais la poésie, comme la musique, ne vit que de mythes.

Celui de Larry Lagouache, poète maudit parce qu'ivrogne hors norme, avait la peau dure.

Il nous a récité son plus récent poème, hier, lors d'un cinq à sept littéraire au Café-Bar Le Bibob.

Le voici:

Un bouchon de bière
Tombe sur le plancher
Et je dessine un anus

C'était mauvais, mais que voulez-vous?

La poésie québécoise demeurera toujours la chasse-gardée des plus mauvais écrivains qui soient.

lundi 8 février 2016

Il n'y a pas de chefs d'oeuvre soporifiques

"La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !"

Stéphane Mallarmé, Brise marine

***

Il n'y a pas tant de bons livres.

J'ai lu des milliers de pages pour rien. Je n'oserais même pas dire que je les ai lues pour la forme. J'y aurai cherché quelque chose que je n'y aurai jamais trouvée.

Parmi mes plus grandes déceptions de lecteur, il y a bien sûr Marcel Proust. J'ai lu de force tous les romans qui composent la fresque d'À la recherche du temps perdu. J'ai lu ça dans le cadre d'un séminaire de littérature au cours de mes études à la maîtrise. Ce fût un vrai supplice. Je n'ai retenu qu'une phrase, c'est tout dire. Et cette phrase disait, en somme, qu'il se pourrait que certains chefs d'oeuvre aient été écrits en bâillant...

J'ai lu Proust en bâillant et je n'y ai pas vu le chef d'oeuvre...

Lire Dostoïevski fût parfois une vraie torture. Par contre, il m'arrivait au détour de cinquante pages mornes et plates de tomber sur d'authentiques éclairs de génie. Cela me faisait oublier ces cinquante pages de descriptions oiseuses.

J'en suis venu à la conclusion que je ne suis pas fait pour lire des briques, bien que j'en aie lues des tas pour me faire une juste idée de l'univers des arts et des lettres.

À l'université, je n'osais pas dire que je ne comprenais rien à Kant, Hegel, Sartre ou Bergson. Je lisais tous ces ânes avec respect et incompréhension. Je m'en voulais de manquer de concentration et peut-être même de génie. Je retombais toujours dans la poésie, la philosophie orientale ou bien les témoignages crus et poignants.

Avec l'âge, je ne m'en veux plus d'être imperméable aux idées coulantes des scribes professionnels.

Je n'ai plus honte de mes dégoûts et déceptions littéraires.

J'ai élagué mon esprit d'un tas de bouquins soporifiques.

Non, je ne vous parlerai jamais de la Critique de la raison pure...

Les conteurs s'en tirent mieux dans mon estime que les amateurs de dissertations et autres "fabricateurs de discours inutiles" comme l'écrivait si bien René Daumal.

Tout jeune, j'ai été initié à lire Alphonse Daudet et François Rabelais, via des fiches de lecture que distribuaient mes professeurs de l'école primaire. J'ai connu La chèvre de Monsieur Séguin, Tartarin de Tarascon et Gargantua avant que de jouer au penseur médiocre avec L'existentialisme est un humanisme...

J'ai totalement abandonné la lecture d'ouvrages qu'il faut lire avec un dictionnaire sur les genoux.

J'ai fait mienne la devise de Rivarol selon lequel ce qui n'est pas clair n'est pas français.

C'est peut-être traduit de l'allemand, mais ce n'est plus du français et ça n'a rien à voir avec le génie de la langue des Lumières.

Pourquoi Rousseau, Voltaire, Diderot et tous les autres encyclopédistes du dix-huitième siècle se lisent-ils aussi facilement? Est-ce parce qu'il leur manquait de concepts ou bien parce qu'il connaissait l'art de s'expliquer simplement sur les choses les plus difficiles? Se poser cette question c'est y répondre.

La langue française s'est dégradée au dix-neuvième siècle. Elle est devenue pesante, ampoulée et emberlificotée. On s'est mis à lui prêter des vertus magiques et à voir des abîmes là où il n'y en avait pas.

Faut-il s'étonner que des étrangers écrivent mieux le français que des locuteurs dits de souche? Pourquoi Cioran se lit-il mieux que tant d'autres tartampions qui rendent les Lettres françaises contemporaines si vides et si détestables?

Alors que j'étais rédacteur en chef d'un petit journal de rue, j'étais toujours étonné de constater que les gens dits sans éducation avaient une bien meilleure syntaxe que tous ces collégiens et universitaires qui tentaient vainement de jeter de la poudre aux yeux. Ils employaient des termes savants dont ils ne maîtrisaient même pas la portée et encore moins la signification. Ils inversaient l'ordre logique du discours pour nous livrer leur pensée dans un sabir indescriptible.

On a appris que Luc va à l'école. Après l'université, on se met à déparler. À l'école, Luc va... Il est nécessairement un péripatéticien. Et il est en quête d'estime de soi... Il aime le béhaviorisme et se croit pro-actif puisqu'il ne suffit pas d'être seulement actif ou bien dynamique.

Reprenons nos moutons.

J'aime les lectures simples, claires et précises.

Je n'aime pas m'emmerder en lisant.

Voilà pourquoi je porte Tchekhov haut dans mon coeur.

Et Steinbeck aussi.

Et Marcel Aymé.

Et Isaac Babel.

Et Boulgakov.

Et Jack London.

Et Maupassant.

Et VLB, pour ne nommer que ceux-là.

Je ne tiens pas l'ennui pour une voie sacrée menant vers l'extase.

Je ne m'imagine pas de chefs d'oeuvre soporifiques.






dimanche 7 février 2016

Démonstration théologique où l'homme n'est pas un animal

Germaine ne croyait pas que l'homme était un animal. Elle avait toute une théorie à ce sujet. Une théorie fondée sur les vêtements.

-Les animaux se promènent tout nus. Les humains portent des vêtements. Il faut être une vraie bête pour penser que l'homme est un animal! Est-ce que j'ai l'air d'un animal moi?

À vrai dire, Germaine avait plutôt l'air d'une guenon mais personne n'osait vraiment lui dire puisqu'elle portait des signes religieux ostentatoires. Elle croyait à un fantôme qui pouvait marcher sur l'eau, voler dans les cieux et guérir la lèpre.

Évidemment, Germaine n'avait pas la lèpre. Elle ne ressentait pas plus le besoin de marcher sur l'eau ou bien de voler comme l'oiseau. Ce qui l'intéressait par-dessus tout, c'était de nous endoctriner avec la religion de son fantôme. Du moins en apparence.

On l'aurait cru vertueuse, sainte-nitouche et même chaste comme la neige du Pôle Nord.

Eh bien non! Aussi curieux que cela puisse paraître, Germaine était une sacrée bacchante qui avait toujours le nez fourré dans le cul d'un être humain, quel que soit son genre ou son sexe. Elle passait ses journées à rouler des pelles à des inconnus qu'elle rencontrait au hasard du temps.

Hier, sa victime était un bon monsieur qui avait toujours jusque-là su préserver sa virginité. Ce quinquagénaire bedonnait attendait à la gare lorsque Germaine sauta sur lui en lui demandant s'il voulait bien la suivre aux toilettes pour dames. Ce qu'il fit sans trop se questionner puisque Germaine lui caressait langoureusement les parties génitales tout en lui montrant sa langue, cet épouvantable torchon de huit pouces de longueur et de langueur qui faisait encore sa renommée parmi ses proies.

Ce fût ensuite le tour d'une pauvre nonne absorbée dans la lecture de son bréviaire évangélique. C'était dans la salle d'attente du médecin. Elle entraîna la vieille nonne vers son pitoyable logement pour lui faire des choses pas très catholiques, prétextant de lui faire lire Lacordaire ou Paul Bourget. Cela se termina en séance de broute-minou à en faire miauler toutes les félines du quartier.

Évidemment, pétrie de remords et de péchés, Germaine se présenta une fois de plus au confessionnal.

-Pardonnez-moi mon père parce que j'ai péché! dit-elle au curé qui, une fois de plus, avait la trique rien qu'à penser à ce que cette démone allait encore lui raconter.

-Je vous écoute ma fille...

-J'ai rentré ma langue dans tous les trous... J'ai avalé des liquides corporels... J'ai évacué des torrents de plaisir et de purs péchés!!!

Le curé avait chaud, une fois de plus. Et il lui donnait bien sûr l'absolution, accompagnée de dix Je vous salue Marie et trois Notre Père.

-Allez et ne péchez plus! Je veux vous revoir demain! Rompez!

-Je vais essayer mon père, je vais essayer, lui disait-elle sur le ton de la contrition.

Puis elle recommençait, la paillarde! Germaine repartait à l'affût d'un sexe à renifler.

Ce n'était pas facile tous les jours de ne pas être un animal. Elle ne disait pas le contraire, Germaine.

D'abord, les animaux ne connaissent pas le péché. C'est leur instinct qui les guide. Tout ce qu'ils font, c'est obéir à leurs pulsions qui les obligent à se promener dénudés.

L'homme, cette merveille de la Création, doit constamment combattre la puissance du Malin qui lui rappelle qu'il est tout nu et qu'il en a honte.

On ne va pas au ciel en se contentant de faire le bien, voyez-vous.

Qui n'éprouve pas la sensation du péché ne peut être qu'une bête sans âme, sans coeur et sans sexe.

Forte de ces vérités théologiques, Germaine pouvait poursuivre sa vie dans la Foi et l'Espérance.

Amen.




vendredi 5 février 2016

L'Âge de Fer

"Que l'homme était heureux sous le règne de Saturne, avant que la terre fût ouverte en longues routes.  Le pin n'avait point encore bravé l'onde azurée, ni livré une voile déployée au souffle des vents. Dans ses courses vagabondes, cherchant la richesse sur des plages inconnues, le nautonier n'avait point encore fait gémir ses vaisseaux sous le poids des marchandises étrangères. Dans cet âge heureux, le robuste taureau ne portait point le joug; le coursier ne mordait point le frein d'une bouche domptée les maisons étaient sans porte; une pierre fixée dans les champs ne marquait point la limite certaine des héritages; les chênes eux-mêmes donnaient du miel; les brebis venaient offrir leurs mamelles pleines de lait aux bergers sans inquiétude. On ne connaissait ni la colère, ni les armées, ni la guerre; l'art funeste d'un cruel forgeron n'avait pas inventé le glaive."
Tibulle, Élégies

***

Les Anciens considéraient le passé comme étant la période la plus harmonieuse de l'humanité.

Chez les Grecs et les Latins, l'Âge d'Or était derrière.

Ils croyaient vivre à la pire des époques, l'Âge de Fer, des temps troubles où le sang coulait à flots.

L'injustice avait pris le dessus sur le partage et la communion entre les membres de la tribu.

De nos jours, on sent parfois resurgir ce mythe d'un Âge d'Or situé dans le passé.

Chez les aborigènes de l'Île de la Tortue, on se nourrit de cette idée selon laquelle tout se décidait et tout se partageait en commun. 

Tout le mal vient de la civilisation.

De la civilisation qui a créé les pyramides, les aqueducs, les mégapoles et soumis en esclavage des millions d'êtres humains.

J'ai moi-même tendance à situer l'Âge d'Or dans le passé.

Surtout quand je me promène dans les bois ou bien que je contemple la mer d'un point de vue préhistorique.

Je ne vois pas nécessairement de grandeur dans ce que la main de l'homme a métamorphosé.

J'y vois des souffrances indicibles.

J'y vois des soucis abyssaux et des philosophies trop abstraites pour être authentiques.

Prôner le détachement du monde dans un monde qui vous attache a quelque chose de risible.

On devrait plutôt prôner l'autarcie et s'enfoncer le plus loin possible dans les forêts encore vierges du Grand Nord.

Je sais bien que nous y serions des infirmes.

Que nous ne saurions ni y chasser, ni y pêcher, ni même y survivre.

Nous sommes des créatures de l'Âge de Fer. Des pantins post-apocalyptiques.

Nous sommes irrémédiablement condamnés à nous entre-tuer jusqu'à la fin de l'Histoire.




jeudi 4 février 2016

Léon Bloy, le mendiant ingrat



"Au seul point de vue de l'histoire des Lettres françaises, il n'est pas inutile qu'on sache de quelle manière la génération des vaincus de 1870 a pu traiter un Écrivain fier qui ne voulait pas se prostituer."

Léon Bloy, Le mendiant ingrat

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Cela fait quelques jours que l'envie me prend de vous parler de Léon Bloy, un écrivain catholique enragé comme il s'en est fait trop peu. Léon Bloy est à la littérature ce que Michel Chartrand était pour le syndicalisme. Ces personnalités inclassables ne se prêtent pas facilement aux exégèses. On reconnaît leur talent du bout des lèvres tout en s'efforçant de ne jamais se tenir à proximité de ces monstres. C'est ce qui me rapproche d'eux, pour une raison qui m'échappe tout à fait.

Écrivain catholique! Syndicaliste catholique! Il me semble entendre hurler des tas de lecteurs et lectrices, forts de me faire comprendre que Dieu n'existe pas. C'est d'ailleurs une opinion que je partage chaque fois que je vois le Diable remporter une victoire...

Vous comprendrez, chers apostats et chers excommuniés, que la Foi est la partie de leur oeuvre qui m'intéresse sans doute le moins. Je saute les passages où ils délirent sur l'amour divin pour me concentrer sur leur statut de contempteurs des us et coutumes des bourgeois.

Léon Bloy, pour revenir à notre mouton noir, était reconnu par les anarchistes comme l'un des leurs, en dépit de sa foi et de ses essais théologiques. Le drapeau noir a flotté à ses funérailles. Les anars, comme on les appelle parfois, ont salué l'auteur du Désespéré, de La femme pauvre et de mille autres petits textes pamphlétaires qui empalèrent férocement les riches.

Récemment, je suis tombé sur les Histoires désobligeantes de Léon Bloy, un recueil de nouvelles qui m'a réconcilié une fois de plus avec Bloy, que je finis toujours par délaisser en raison de sa prose un peu trop maniaque. On doit presque lire Bloy avec un dictionnaire sur les genoux, ce qui finit par devenir lassant. Cet enrichissement de mon vocabulaire m'éloigne encore plus de mes contemporains qui ont déjà de la difficulté à me comprendre... Bloy n'écrit pas comme Voltaire, mais sans doute comme Rabelais, dans une langue bourrée de néologismes étonnants qui témoignent d'une certaine manie à manipuler les racines grecques et latines.

Malgré tous ces mots savants que j'appelle impudemment des scories, il reste toujours quelque chose d'étonnamment poignant à lire sous la plume de Bloy.

Dans Le Désespéré, un roman largement autobiographique, l'auteur y raconte la descente aux enfers de son double qu'il surnomme Caïn Marchenoir. Cela se poursuit avec La femme pauvre. La misère rôde autour d'un couple formé d'un écrivain misérable et d'une ancienne prostituée. Tout y passe, jusqu'à vendre ses cheveux et ses dents pour avoir un quignon de pain sur la table... C'est la misère la plus noire qui soit, misère à peine consolée par la prière et les rêves transcendants.

Je crois qu'il est nécessaire de commencer par lire les Histoires désobligeantes de Léon Bloy avant que de fuir l'ensemble de son oeuvre. Ce serait à mon avis une très mauvaise idée de débuter par Le Désespéré et La femme pauvre, voire par l'Exégèse des lieux communs. Ce début serait rebutant...

Avec ces Histoires désobligeantes, on se trouve encore en territoire connu. C'est à l'image d'un Maupassant qui aurait attrapé la rage.

N'attendez rien d'amical et de sympathique de Léon Bloy. C'est un mendiant ingrat. Il prend votre temps, qui est aussi de l'argent, en vous laissant avec un sentiment de vide et de profonde désespérance.


mercredi 3 février 2016

Se sentir bien d'être un trou du cul

Joey avait tout perdu. Tout.

Il était lavé, rincé, lessivé.

Il n'avait plus d'emploi, plus de maison, plus de meubles et plus d'amis.

En désespoir de cause, il s'était trouvé un modeste studio situé au-dessus d'une cordonnerie qui avait fermé ses portes en raison d'une faillite.

Son studio aux murs blancs décrépis était vide.

On n'y trouvait qu'un tas de draps empilés l'un par-dessus l'autre qui faisaient office de matelas.

Il y avait aussi un verre d'eau à moitié vide. Une assiette et peut-être trois couteaux. Quelques vieux bouquins aux pages défraîchies. Un vieux radio qui diffusait uniquement la chaîne musicale de Radio-Canada.

Évidemment, Joey portait toujours les mêmes vêtements: un vieux jeans, un vieux gaminet, un vieux coton ouaté, un vieux manteau, de vieilles bottines, de vieux bas.

Il avait tout perdu. Tout. Mais il lui restait quelque chose comme de la béatitude.

Les échos du monde et de son ancienne vie de gérant de caisse populaire ne parvenaient plus jusqu'à lui. Les encaissements et les bilans pro-forma lui étaient devenus indifférents.

Il se levait à l'heure qu'il voulait et se couchait après avoir fait de longues marches qui le menaient d'une bibliothèque à l'autre où il pouvait lire tout son soûl des bandes dessinées et des nouvelles de Maupassant.

Ses malheurs étaient incommensurables. Pourtant. il avait trouvé un peu de sérénité dans cette dèche.

Il n'avait plus d'idées noires.

Le mode survie lui convenait tout à fait.

Fuck les obligations et les reproches qui les accompagnent inévitablement.

Fuck toutte.

Joey n'était plus rien.

Et pourtant. il se sentait enfin redevenir quelque chose.

Quelque chose de transcendant.

Quelque chose comme une feuille d'automne ballottée par le vent.

Quelque chose comme un soupir.

Ou bien un air de musique mystérieux et monotone.

Joey n'aurait jamais pensé qu'il se sentirait aussi bien d'être devenu un trou du cul.