Il était là, le vieux singe, mais il n'était plus le même.
Le temps avait gravé des monts et des vaux sur sa grosse face de bouc si spartiate naguère.
Il fût un temps où plusieurs le craignaient. Dont ceux qui en étaient morts. Il y en avait au moins trois dont on connaissait le nom dans les annales judiciaires. D'abord un certain tenancier de bar qui s'appelait Georges Sanschagrin. Le vieux bouc l'avait tué d'un coup de marteau bien placé entre les deux yeux. C'était du temps qu'il gagnait ses galons pour les Blousons de l'Enfer. Sanschagrin leur devait de l'argent pour des histoires de drogue.
Comment avait-il pu faire ça, Réjean? C'est ce que se disaient ses huit frères et ses soeurs, tous plutôt débonnaires, cordiaux, avenants, altruistes, charitables, généreux, sensibles, doux et pauvres. Réjean était bien le seul qui avait fait de l'argent, un jour, et du temps «en-d'dans», en prison, pour avoir cherché à faire de l'argent au mépris de la vie humaine.
Après le coup du marteau, il raffina sa technique. Réjean a tué Rémi Desjardins, l'ex-chef des Satan's Freaks, en l'enterrant dans le sable jusqu'au cou. Les témoins ont affirmé qu'il a fait au moins une vingtaine d'allers-retours sur sa Harley en feignant d'écraser la tête de Desjardins.
Desjardins criait au meurtre selon les témoins... Et Réjean l'a écrasé, au dernier tour de piste. Il a foncé à pleine vitesse sur la tête de Desjardins qui s'est fait décapiter sous la force de l'impact. La tête a revolé au moins vingt pieds dans les airs selon les témoins. Et Réjean s'est ensuite amusé à se balader avec sa tête dans les mains devant toute la bande. C'était à l'époque où il était devenu le chef des Blousons de l'Enfer...
Ensuite, Réjean a tué un gardien de prison. C'était au cours de la célèbre émeute dite «la grosse christ d'émeute de soixante-douze». Le gardien, Alexis Parthenais, cinquante-huit ans, célibataire et bègue, était le gardien le plus doux de l'endroit. Il se cachait tout le temps pour ne pas travailler. Encore une fois, les frères et soeurs de Réjean se tourmentèrent encore longtemps à se demander quelle mouche l'avait piquée pour qu'on le surnomme maintenant Réjean Belzébuth Rinfret sur toutes les chaînes de télévision, en rappelant ses exploits les plus méprisables.
Les pauvres parents de Belzébuth Rinfret, personnes douces et charitables, qui se portaient au secours de tout un chacun et donnaient même ce qu'ils n'avaient pas, se morfondaient d'assister à l'ascension de leur fils sur la montagne du Mal. Ils priaient, jours et nuits, pour le salut de son âme. Ils essayaient de comprendre ce qu'ils avaient bien pu faire à Dieu pour être si cruellement éprouvés dans leur sang et leur âme. Finalement, ils avaient abdiqués. C'était ses affaires, son monde, sa business... Et ils s'en tenaient le plus éloigné possible.
Et il était là, Belzébuth Rinfret le vieux singe, et il n'était plus le même...
Ils étaient tous là pour fêter le soixante-quinzième anniversaire de mariage de Maude Létourneau et Roméo Rinfret, les vieux parents de Belzébuth Rinfret.
Belzébuth Rinfret avait changé. Il était fatigué de tout et, d'abord et avant tout, lassé de lui-même. Il n'avait pas trouvé ce qu'il cherchait dans le crime. Les plaisirs qu'il y avait trouvés étaient gâtés par le souvenir de ses victimes qui le tourmenteraient jusqu'à la fin des temps. S'il était resté dur, violent et sans pitié, peut-être aurait-il eu meilleure mine. Mais quelque chose le minait de l'intérieur, quelque chose qu'il ne pouvait plus combattre avec ses poings, sa Harley et autres objets contondants. Belzébuth Rinfret avait le cancer.
Sous l'effet du cancer, Belzébuth s'était transformé en saint. C'est dur à croire, mais c'est bel et bien ce qui était arrivé.
Tout le monde qui était au soixante-quinzième de Maude et Roméo vous le diront.
Réjean avait une grande barbe blanche et de longs cheveux blancs.
Et vous savez quoi? Il était tout vêtu de blanc. Lui qui n'avait toujours porté que du noir. Du coup, Belzébuth Rinfret était méconnaissable.
Mais c'était sans compter ce qu'il racontait. Se plaignait-il de son cancer? Non. Pas du tout. Il remerciait même le cancer de lui avoir montré la voie.
-Vous savez, disait-il à ses frères et soeurs, j'ai faitte ben des gaffes dans l'passé... J'le sais que j'ai été un bâtard, un chien sale... Pis pire encore. J'n'y trouve pas d'excuses... Et je cherche le pardon... C'est pas pour rien que c'cancer-là est arrivé. I' faut que j'aide les autres. Vous comprenez? I' faut que j'sois là, ben en vie, pour apporter du secours à ceux qui en ont besoin... La vie n'a pas d'sens s'i' faut qu'on s'entretue les uns les autres! L'amour, oui, y'a qu'ça d'vrai... On devrait tous s'aimer que j'dis... Tous et toutes. Pas vrai?
Belzébuth Rinfret était sous l'effet de la morphine, bien sûr.
Mais ces propos n'en détonaient pas moins dans sa bouche, aux oreilles de ses frères et soeurs qui ne connaissaient de lui que «mes hosties d'tabarnak m'en va's vous arracher 'a tête st-christ de calice!»
Ce qui fait que ce fût un beau soixante-quinzième anniversaire de mariage pour Maude et Roméo, comme si la boucle était bouclée et que l'amour était enfin revenu dans leur cercle familial pour mettre fin à toutes ces tragédies vécues dans le passé.
-Popa, Moman, déclara Réjean au micro quand vint son tour de porter un toast, je vous porte un toast pour vous rendre hommage pour tout c'que vous nous avez appris, j'veux dire l'essentiel... L'amour... Vous avez été un exemple d'amour pour vos enfants et tout le monde autour de vous. Vous avez aimé les autres plus qu'i' vous ont aimés parce que vous êtes du monde ben doux et ben gentils... Et...
Et là Réjean pleura, les yeux fixés sur la centaine de personnes rassemblées là, à la salle de réception du Club de curling Mauricien. De le voir tout vêtu de blanc, les cheveux blancs et la larme à l'oeil, tout le monde s'est mis à avoir la boule dans le gorgoton et la larme à l'oeil.
-L'amour, y'a qu'ça vrai... finit tout de même par lancer Réjean dans un dernier souffle avant que de lever son verre et de déposer son micro.
C'était la dernière fois qu'on le voyait. Ce furent aussi ses dernières paroles connues.
C'était un reportage de Claude Poiré. Dans quelques instants, ce sera La Cane aux oeufs d'or. Surveillez bien vos numéros sur le billet. Et puis je vous reviens demain avec les funérailles de Réjean Belzébuth Rinfret, l'ex-chef des Blousons de l'Enfer, reconnu coupable de meurtre prémédité à trois reprises, et qui est mort d'un cancer lundi dernier après avoir bénéficié d'une libération conditionnelle en mars dernier...
vendredi 19 décembre 2008
mercredi 17 décembre 2008
ANDRÉ RÉMILLARD ALIAS L'HOMME DES BOIS
-Moé chu un gars d'bois. J'aime ça aller dans l'bois. J's'rais faitte pour vivre dans l'bois. Moé pis l'bois, c'est naturel, t'sais.
Je ne sais pas combien de fois il nous avait répété ça alors que l'on montait en hydravion au Nord de La Tuque, dans le coin du réservoir Gouin. À vrai dire, je ne sais plus trop où. Les noms indiens, je ne suis pas capable de les prononcer.
Toujours est-il qu'il nous a répété ça tout au long du trajet, ce sacré couillon, André qu'il s'appelait, André Rémillard sur sa carte d'assurance-maladie. Né en 1960. REMA07046012. L'air con comme un manche. Et pas juste l'air. La chanson aussi.
Qui avait eu cette idée d'inviter André l'homme-des-bois avec nous? C'était une vraie pie, ce freluquet vantard qui ressemblait à s'y méprendre à un orang-outan rasé de près, avec ses arcades sourcillières prononcées, son front fuyant et sa lippe bavante.
-Le bois, ça m'connaît. J'su's né dans l'bois. Y'a qu'le bois de vrai. Moé, j'su's ben dans l'bois.
Y'arrêtait pas le tabarnak. On avait hâte que l'hydravion se pose au sol. Ce qui finit par arriver, comme de raison.
-Toute une chasse-galerie avec c'te tabarnak d'André l'homme-des-bois, hein? que j'ai dit au grand Corbin en débarquant nos bagages sur le roc.
-Ouin, répondit Corbin. Ça va être long le week-end de pêche avec c't'hostie-là. Va falloir que que'qu'un lui farme sa grand' yeule!
On a planté nos tentes, défait nos bagages et ouvert quelques bières. André l'homme-des-bois parlait de moins en moins. Alors qu'on buvait tous les six autour du feu, André passait son temps à jeter un coup d'oeil derrière lui, comme s'il paranoïait. Je fis signe de la tête à Corbin qui tout de suite se mit à sourire. L'homme des bois avait peur... dans les bois!
On s'en rendit compte tout de suite. Il nous pissait presque dessus.
-André ciboire! Va pisser plus loin! La pisse r'descend vers nous autres!
-Ah! 'xcusez mais... hee...
Il s'avança plus loin d'à peine un ou deux pieds. Il ne se sentait plus du tout en sécurité.
La nuit venue, alors que nous avions tous regagné nos tentes André l'homme-des-bois s'est fait dire évidemment d'éteindre sa maudite lampe de poche.
-Ferme la lumière André, on veut dormir hostie!
André éteignit sa lampe de poche, de mauvais gré. Puis il se remit à parler, pour être sûr que nous étions bien là...
-Heille les gars j'vous l'ai-tu conté la fois où...
-Ta yeule André on veut dormir!
On ne lui a pas laissé le choix. Il s'est fermé la gueule. Et nous avons roupillé dans nos tentes, tant bien que mal, jusqu'à deux heures du matin.
-Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaarrrrrr!
-Qu'est-cé ça dit André à voix étouffée. Les gars!!! Les gars!!! Qu'est-cé ça?
-Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaarrrrrr!
-Couche-toé André, c'est un canard que je lui ai répondu.
En fait, je crois bien que c'était un ours...
La peur n'a pas lâché André de la nuit.
Et moi, eh bien je me suis dit que l'ours n'avait qu'à prendre ce qu'il voulait et me laisser dormir. Évidemment, je n'ai pas dormi. Comment dormir avec un ours dans les parages? Sauf que moi je ne me vantais pas que j'étais un homme des bois...
Le lendemain matin, André avait envie de chier. La première chose qu'il a faite, c'est d'emmener une carabine avec lui.
Autour de feu, je leur racontais l'histoire de l'ours de la veille et la peur que devait avoir notre homme des bois. On riait aux larmes.
Le grand Corbin a voulu beurrer un peu plus épais malheureusement.
Il a voulu faire peur à André l'homme des bois pendant qu'il chiait.
Ce qui fait qu'il s'est faufilé à l'indienne entre les épinettes pour surprendre l'homme des bois d'un cri d'ours plus ou moins bien imité.
-Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaar!
Une détonation se fit entendre.
Puis un cri.
-Hostie! I' m'a tiré dans l'épaule! Ayoye-don' hostie d'calice! Vite les gars! J'saigne!
C'était le grand Corbin, évidemment.
André était resté figé raide, carabine en main, la bite à l'air, le pantalon pendant et rempli de merde. L'homme des bois était autant en état de choc que sa victime. C'était comme s'il faisait des bulles.
On a tout abandonné là et on a remonté dans l'hydravion pour le conduire sur-le-champ à l'hôpital de Grand-Mère. On a arrêté le sang du mieux qu'on a pu avec du linge propre.
Le grand Corbin a survécu. C'était une blessure mineure.
Mais si vous le revoyez, ne lui parlez plus jamais de André Rémillard, alias l'homme des bois.
Sérieux, y'est p'us capable d'entendre parler de c'te calice d'innocent-là.
Je ne sais pas combien de fois il nous avait répété ça alors que l'on montait en hydravion au Nord de La Tuque, dans le coin du réservoir Gouin. À vrai dire, je ne sais plus trop où. Les noms indiens, je ne suis pas capable de les prononcer.
Toujours est-il qu'il nous a répété ça tout au long du trajet, ce sacré couillon, André qu'il s'appelait, André Rémillard sur sa carte d'assurance-maladie. Né en 1960. REMA07046012. L'air con comme un manche. Et pas juste l'air. La chanson aussi.
Qui avait eu cette idée d'inviter André l'homme-des-bois avec nous? C'était une vraie pie, ce freluquet vantard qui ressemblait à s'y méprendre à un orang-outan rasé de près, avec ses arcades sourcillières prononcées, son front fuyant et sa lippe bavante.
-Le bois, ça m'connaît. J'su's né dans l'bois. Y'a qu'le bois de vrai. Moé, j'su's ben dans l'bois.
Y'arrêtait pas le tabarnak. On avait hâte que l'hydravion se pose au sol. Ce qui finit par arriver, comme de raison.
-Toute une chasse-galerie avec c'te tabarnak d'André l'homme-des-bois, hein? que j'ai dit au grand Corbin en débarquant nos bagages sur le roc.
-Ouin, répondit Corbin. Ça va être long le week-end de pêche avec c't'hostie-là. Va falloir que que'qu'un lui farme sa grand' yeule!
On a planté nos tentes, défait nos bagages et ouvert quelques bières. André l'homme-des-bois parlait de moins en moins. Alors qu'on buvait tous les six autour du feu, André passait son temps à jeter un coup d'oeil derrière lui, comme s'il paranoïait. Je fis signe de la tête à Corbin qui tout de suite se mit à sourire. L'homme des bois avait peur... dans les bois!
On s'en rendit compte tout de suite. Il nous pissait presque dessus.
-André ciboire! Va pisser plus loin! La pisse r'descend vers nous autres!
-Ah! 'xcusez mais... hee...
Il s'avança plus loin d'à peine un ou deux pieds. Il ne se sentait plus du tout en sécurité.
La nuit venue, alors que nous avions tous regagné nos tentes André l'homme-des-bois s'est fait dire évidemment d'éteindre sa maudite lampe de poche.
-Ferme la lumière André, on veut dormir hostie!
André éteignit sa lampe de poche, de mauvais gré. Puis il se remit à parler, pour être sûr que nous étions bien là...
-Heille les gars j'vous l'ai-tu conté la fois où...
-Ta yeule André on veut dormir!
On ne lui a pas laissé le choix. Il s'est fermé la gueule. Et nous avons roupillé dans nos tentes, tant bien que mal, jusqu'à deux heures du matin.
-Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaarrrrrr!
-Qu'est-cé ça dit André à voix étouffée. Les gars!!! Les gars!!! Qu'est-cé ça?
-Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaarrrrrr!
-Couche-toé André, c'est un canard que je lui ai répondu.
En fait, je crois bien que c'était un ours...
La peur n'a pas lâché André de la nuit.
Et moi, eh bien je me suis dit que l'ours n'avait qu'à prendre ce qu'il voulait et me laisser dormir. Évidemment, je n'ai pas dormi. Comment dormir avec un ours dans les parages? Sauf que moi je ne me vantais pas que j'étais un homme des bois...
Le lendemain matin, André avait envie de chier. La première chose qu'il a faite, c'est d'emmener une carabine avec lui.
Autour de feu, je leur racontais l'histoire de l'ours de la veille et la peur que devait avoir notre homme des bois. On riait aux larmes.
Le grand Corbin a voulu beurrer un peu plus épais malheureusement.
Il a voulu faire peur à André l'homme des bois pendant qu'il chiait.
Ce qui fait qu'il s'est faufilé à l'indienne entre les épinettes pour surprendre l'homme des bois d'un cri d'ours plus ou moins bien imité.
-Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaar!
Une détonation se fit entendre.
Puis un cri.
-Hostie! I' m'a tiré dans l'épaule! Ayoye-don' hostie d'calice! Vite les gars! J'saigne!
C'était le grand Corbin, évidemment.
André était resté figé raide, carabine en main, la bite à l'air, le pantalon pendant et rempli de merde. L'homme des bois était autant en état de choc que sa victime. C'était comme s'il faisait des bulles.
On a tout abandonné là et on a remonté dans l'hydravion pour le conduire sur-le-champ à l'hôpital de Grand-Mère. On a arrêté le sang du mieux qu'on a pu avec du linge propre.
Le grand Corbin a survécu. C'était une blessure mineure.
Mais si vous le revoyez, ne lui parlez plus jamais de André Rémillard, alias l'homme des bois.
Sérieux, y'est p'us capable d'entendre parler de c'te calice d'innocent-là.
mardi 16 décembre 2008
LA CONVERSION DE JOS BINE

Rien de mieux que les bas-fonds pour y recruter soldats et prosélytes.
On ne saurait s'imaginer plus dans les bas-fonds que dans le fin fond du rang du Pays Brûlé de la municipalité de la paroisse de St-Célestin, petite communauté d'à peine six cent soixante-dix âmes située sur la rive sud du fleuve Magtogoek, à vingt minutes de Twois-Wivièwes.
C'est là que Jos Bine avait trouvé refuge pour dégriser après la fermeture des bars. Et c'est là qu'un beau matin les Témoins de Jérola débarquèrent pour enjôler Jos Bine avec tout plein de belles paroles sur Dieu qui donnent un sens à la vie, même au plus trou du cul des trous du cul.
Ah! C'est qu'ils tombaient bien ce matin-là, les Jérola, puisque Jos Bine était las, vert, bref malade.
Imaginez un lilliputien en jeans et tee-shirt sales, la barbe pas faite, la gueule ahurie d'un pochard du fin fond d'un rang, et vous aurez de quoi vous faire un portrait de Jos Bine. Ajoutez-y des cheveux noirs moutonneux et une barbe idoine. Hop-là! C'est Jos Bine tout craché.
Et ce p'tit christ d'ivrogne s'est évidemment laissé séduire par les deux Témoènes d'autant plus qu'elles étaient ravissantes aux yeux de cette raclure de Jos Bine. Et là, laissez faire l'imagination. Les Témoènes de Jérola sont obligées de porter des jupes ce qui fait que les Jos Bine leur reluquent les mollets et en attrapent des bandaisons, même après avoir vomi toute la bière et la poutine de la veille.
-Miséricorde! quel bon vent vous emmène par ici jolies fées? leur déclara tout bonnement Jos Bine, du fait que c'était la première fois qu'une femme venait le visiter. Et comme elles étaient deux, et qu'il voyait encore double, Jos Bine ne voyait que des fées.
-Bonjour monsieur! Nous vous apportons la parole de Jérola, Notre Dieu!
-Ah ben entrez don' mesd'moiselles, entrez don'... Excusez ma tenue, j'su's en combine à panneaux... J'viens juste de me l'ver.
-C'est pas grave monsieur... C'est pas grave, lui dit la grande blonde aux gros mollets.
Et là, Jos Bine les écouta et il regardait leurs lèvres, leurs seins, leurs mollets. Puis il sentit lui aussi qu'il était depuis toujours un Témoin de Jérola.
-Jérola est bon puisqu'il m'a permis de vous rencontrer mesd'moiselles!
-Nous tenons un office ce soir. Si vous voulez vous présenter à la salle du Royaume...
-Pensez-vous qu'vous pourriez m'donner un lift, hein? J'su's à pieds. Mon char est kaputt...
-Hee... Oui? dit la petite blonde à la grande blonde.
-Ok... répliqua la grande, qui ne pouvait accomplir ainsi que la volonté de Jérola.
Ce qui fait qu'ils sont venus le chercher Jos Bine, imaginez-vous donc. Le soir même, pour l'emmener à la salle du Royaume. Il était rasé de près, pour une fois, et sentait la lotion après-rasage bon marché. Jos Bine avait même mis une chemise et une cravate. Il avait instinctivement compris le principe pour devenir un Témoin.
-Merci, leur dit Jos Bine alors qu'il prenait place dans leur Hyundai, merci vous êtes ben fines mes fées. Ça ne vous dérange pas si j'vous appelle mes fées, hein?
-Moi c'est Miranda...
-Et moi c'est Lucie...
-Bonjour Miranda. Bonjour Lucie... Hee... J'aurais autre chose à vous d'mander s'i'-vous-plaît!
Et là, Jos Bine leur demanda de l'emmener chez son ami Ti-Paille pour qu'il aille reprendre son linge propre, compte tenu qu'il n'avait pas de laveuse chez-lui.
-Ce sera pas long. J'en ai pour dix minutes. Pourriez-vous r'venir me chercher dans dix minutes, hein?
-Hee... Oui... Ok... répondit Miranda, la petite blonde au volant.
-Il ne faudrait pas arriver en retard à la salle du Royaume! ajouta la grande Lucie.
-Non, non, ce s'ra pas long!
Les deux Témoènes laissèrent Jos Bine chez Ti-Paille, qui habitait un peu plus loin sur le rang du Pays Brûlé.
Quelle ne fût pas la stupeur de Ti-Paille de voir Jos Bine sur son trente-six.
-Man! lui dit tout de go Ti-Paille, un revendeur-consommateur de drogue invétéré avec une montre en or. Où c'est qu'tu t'en vas d'même? À un enterrement?
-Je m'en vais à la salle du Royaume, Ti-Paille. Je suis devenu Témoin de Jérola.
-Témoin de Jérola? Ah ben j'ai mon voyage! Veux-tu une bière?
-Ben sûr.
Et Jos Bine bois une bière, puis deux bières.
-Au fait Ti-Paille, tu m'as pas dit qu't'avais r'çu d'l'acide?
-Ouin.
-Donne moé z'en don' s'i'-vous-plaît.
Jos Bine se tape un buvard, comme de raison, et il ne se passe rien sur le moment, tout simplement parce que ça n'agit pas tout de suite en criant toc! toc! toc!
Au fait, le toctoctoc, c'était les deux Témoènes qui cognaient à la porte de chez Ti-Paille pour venir récupérer leur nouveau Témoin de Jérola, bière en main, avec un acide dans le corps.
-Entrez mesd'moiselles! Entrez c'est pas barré! leur cria élégamment Ti-Paille.
Les deux Témoènes firent tout de suite remarquer à Jos Bine qu'il était interdit de boire chez les Témoins de Jérola.
-Ok d'abord. J'boirai p'us. Heille Ti-Paille, veux-tu finir ma bière s'i'-vous-plaît? On n'a pas l'droit d'boire dans ma religion!
-Ok, j'va's la finir, répliqua Ti-Paille.
-Nous devons y aller... Tu nous avais pas dit que tu devais ramener ton linge, Jos? demanda Lucie sur un ton s'approchant de l'impatience très terrestre.
-Le linge! Caline de bine! J'ai oublié mon linge! Minute! Ce s'ra pas long!
Jos Bine prend un sac à ordures vert et il vide la sécheuse de tout son contenu.
-Merci encore Ti-Paille! Que Jérola te bénisse!
-Y'a pas d'quoi. Ça m'a fait plaisir. Tu r'passeras. J'su's pas sorteux.
Direction salle du Royaume, avec Jos Bine assis sur le siège arrière, comme s'il était conduit en prison par des policiers. L'acide commençait à embarquer...
Ils arrivent à la salle du Royaume.
Ils débarquent.
Et là, à l'intérieur, Jos Bine entend toutes sortes de trucs pas d'allure, vois toutes sortes de lumières fuckées et il se met à freaker.
-J'ai soif. Avez-vous d'la bière icitte? qu'il demande naïvement.
-Il n'y a pas d'alcool ici! L'alcool rend l'homme semblable à la Bête, dont le numéro est six cent soixante-six! lui répond Lucie avec fermeté.
-Wo! Wo! Wo! J'ai soif moé calice! Six cent soixante-six mon cul!
Ce qui mit fin à sa Foi instantanément.
Trois secondes plus tard, Jos Bine marchait en direction du dépanneur, puis revenait chez Ti-Paille avec une caisse de vingt-quatre.
-Je suis Dieu, déclara-t-il à Ti-Paille en traçant des cercles dans l'air avec sa tête.
-Moi aussi, ajouta Ti-Paille, qui en avait fait pas mal lui aussi et qui l'accueillit avec un masque de plongée sous-marine.
Jos Bine a fini par rentrer chez-lui deux jours plus tard, dans le fin fond du rang du Pays Brûlé.
Ti-Paille s'est fait pincer par les narcs.
Lucie et Miranda portent encore des jupes et leurs enfants sont fuckés dans tête comme s'ils avaient faits de l'acide. Ils s'imaginent que la fin du monde est proche et qu'Armand Godin va venir tout décrisser pour ne sauver qu'une poignée de Justes.
lundi 15 décembre 2008
LE RETOUR DE STRAVOGUINE

Il voulait changer le monde. C'était un nouveau Stravoguine atterri dans le quartier. Un quartier dostoïevskien de Twois-Wivièwes où tout finit par ressembler à un roman russe, avec la neige et les grands froids en prime; les patates, les navets, le mauvais tabac et les rognons pour la déprime. C'était un quartier pauvre, ouais, le quartier Sainte-Cécile, coincé entre la Wabasso Textile et la Canadian International Pulp and Paper Company.
Pas étonnant, donc, que l'on trouvât dans cet environnement plein de types qui ne cherchaient qu'à changer le monde, comme ce nouveau Stravoguine.
Il marchait toujours la tête basse, le dos voûté, les yeux brûlants comme des tisons pour alimenter d'images inutiles une vraie cervelle de moineau à peine capable de lacer une paire de souliers.
Personne ne savait son nom. Ce qui fait que tout le monde l'appelait Le Maillet-avec-son-grand-trenchcoat-du-KGB. Généralement, tout le monde s'en tenait à l'appeler Le Maillet tout court.
L'idée de changer le monde tenait tellement Le Maillet occupé qu'il ne voyait rien de ce qui se passait autour.
Le Maillet lisait Sartre, Camus, Mao, Staline, Hitler et Gandhi. Tout de travers. Et il se faisait de ce galimatias un semblant de pensée originale. Ce qui lui demandait du temps et de l'organisation pour que le ciment tienne. Ça lui demandait aussi du décor, un costume, du théâtre -ce qui se résumait à quelques poses dans le miroir savamment étudiées pour se donner des airs faussement charismatiques puisque le théâtre et les costumes ne réussissaient pas à faire oublier sa gueule de crétin.
-Je suis un cadre révolutionnaire du futur Parti des masses laborieuses et je n'ai pas le temps de travailler. Je dois penser. Je dois changer le monde! pleurait Le Maillet à qui mieux mieux en brandissant le poing et en scandant des slogans.
-Tout, tout, tout vous saurez tout sur le pays! hurlait-il en brandissant toutes sortes de bannières et de drapeaux.
Il baisait peu. À vrai dire, pas du tout. D'où cette hargne. Cette grogne. Cette gueule de con.
-Au poteau! Les ennemis du peuple! Au poteau! glapissait-il quand il était saoul à s'uriner sur lui-même.
Et bien sûr, il se voyait dans le rôle de l'ami du peuple. N'avait-il pas la panoplie? Il arborait fièrement son béret, ses badges au contenu graphique nul, ses tracts soporifiques, ses journaux sur dix huit colonnes pas d'images, sinon celles du Grand Timonier, du Petit Père des Peuples et autres Soleils des Nations. Il n'avait pas que l'air d'un con. C'en était un, c'était bien évident.
Et jamais il ne tenait la porte pour laisser passer une vieille avec les bras remplis de bagages.
Et jamais il ne disait bonjour, comment ça va, en forme, merci, au revoir et autres formules de politesse bourgeoise. En fait, il ne disait rien. Il semblait dire «Souffrez que je vous voie, vils esclaves, à genoux devant les ordures fédéralo-capitalistes!» Peut-être qu'il semblait dire aussi «Vous êtes rien qu'd'la merde à mes yeux! Et vous ne serez toujours que d'la merde! Je vais toujours vous chier dessus.»
Bref, il s'était débarrassé de toute forme de sentiments bourgeois.
L'amour? Cela s'achète et comme il n'avait pas d'argent, il était vierge.
L'amitié? Rien ne vaut l'amitié entre un homme et sa Cause. Parents, amis et balayeurs de rue peuvent être sacrifiés pour une Cause aussi noble et bonne, réfléchie longuement dans quelques bazars du livre.
Et le reste? Le reste n'était là que pour détourner de la Cause.
Ce qui fait qu'il n'aidait personne autour de lui.
Le Maillet méprisait le monde entier.
Et les petites gens dans le quartier le prenaient un peu en pitié, parce qu'ils sont gentils somme toute. Et tout un chacun lui donnait de la sauce à spaghetti ou du pot pour qu'il se sente bien intégré dans le quartier.
-C'est un pauvre ti-gars, pas d'blonde pis toutte... disaient ses vieux voisins hippies qui l'avaient pris en affection. I' f'rait mieux de s'trouver que'qu'une pour s'calmer les hormones. À c't'âge-là, on dira c'qu'on voudra, i' faut ben qu'le jus sorte en que'que part, en seul'ment qu'other-ment ça va leu' jaillir par les z'oreilles! L'Maillet faudrait qu'i' arrête e'distribuer des tracts à porte du Super Calice... I' f'rait ben mieux d'se mettre! On va y présenter la fille à Raymonde. Est tu-seule elle aussi pis elle aime le chocolat. I' d'vrait être capab' de y'acheter ça, du chocolat, Le Maillet? Hein?
Ben non! Le Maillet voulait rien savoir.
Il prenait toutte comme si ça lui était dû.
Et il s'enfermait chez-lui, le soir, pour insulter le peuple devant son miroir.
-Obéissez! hurlait-il. Obéissez!!!
C'était vraiment un hostie d'maillet.
Je ne sais pas ce qu'il fait aujourd'hui, Le Maillet, mais j'espère qu'il s'est trouvé une job.
Dans son cas à lui, travailler ça ne lui ferait pas de tort.
Ça le rapprocherait des masses laborieuses.
Qui veulent des breaks plus longs pis d'l'argent comptant, pas des séances d'éducation populaire pis des tickets de rationnement...
dimanche 14 décembre 2008
LA NEIGE TOMBE

Il est insensé de se plaindre de l'hiver, la plus belle de nos saisons.
Une neige fine tombe encore sur Trois-Rivières ce matin. Les flocons virevoltent entre les branches des arbres dénudés avant que d'être projetés à ma fenêtre - d'où je contemple les saisons tout en pratiquant mes arts préférés.
Je syntonise Espace Musique sur mon magnétophone à double cassettes Citizen, en me rappelant le vieux Charles Bukowski, qui se régalait lui aussi de musique classique subventionnée. Il écrivait en écoutant Schubert, comme j'écris ce matin en écoutant un gus que je ne réussis pas à identifier. Chou vert, peut-être? Mozzarella?
Selon la légende qu'il s'est forgée dans ses romans avec son double Chinaski, le vieux Buk balançait sa radio par la fenêtre quand il en avait marre d'avoir tout bu. Ce qui ne m'arrivera pas. Je ne suis pas du type explosif et j'ai rarement trop bu, compte tenu que ça fonctionne avec le poids, l'ivresse.
Enfin, je n'ai jamais balancé de radio par la fenêtre ni donné de coups de poing dans le mur pour faire passer une rage intenable. J'ai la musique et la peinture, en plus des mots, pour me débarrasser de mes mauvaises humeurs.
Tiens, parle, parle, jase, jase, écris, écris, et la neige se fait encore plus fine. La température est plus douce aussi.
Il est insensé de se plaindre de l'hiver.
PS: La photo ci-dessus a été prise dans le quartier St-Philippe. C'est là où je vis en ce moment. Ce quartier était en pleine campagne à la fin du XIXe siècle. Plusieurs maisons de cette époque sont demeurées dans le paysage. Ce qui confère un côté champêtre au quartier, voire un côté western. C'est le côté que j'aime de Twois-Wivièwes, son côté simple, pas du tout vaniteux, où l'on ne se sent pas dévisagé si l'on se promène dans la rue avec des combines à panneaux et des claques de rubber.
samedi 13 décembre 2008
ÇA SENT LE TEMPS DES FÊTES CHE'-NOUS (SUITE)
Pour donner suite à mon billet précédent, voici un aperçu de ce que je vais manger le 31 décembre prochain. Il manque ragoût, le dindon, déjà cuits mais congelés. Ma blonde a son hostie d'voyage. L'art culinaire, c'est épuisant.
Pour ne pas être en reste, j'ai fait de la peinture. Vous me voyez ci-dessus en train de peindre une patinoire. Il reste plusieurs détails à ajouter, mais ça prend forme. Ça fait trois jours que je suis là-dessus. L'art, même si ce n'est pas de l'art culinaire, ce n'est pas de la tarte!
ÇA SENT LE TEMPS DES FÊTES CHE'-NOUS!

Ma blonde était debout très tôt ce matin pour préparer le ragoût, la dinde, les tourtières et les tartes en prévision de notre festin païen du 31 décembre.
Ce qui fait que je me suis levé très tôt moi aussi, tentant d'apporter ma contribution à l'organisation domestique, ne serait-ce que pour goûter les mets ou bien laver la vaisselle.
Ma description de tâches comprend aussi les allers-retours entre la cuisine et les bacs à ordures. Je m'occupe aussi de pelleter la neige pour pouvoir circuler en cas d'urgence. Si je me tapais une crise de coeur en pelletant, par exemple, il serait facile aux ambulanciers de circuler. Bref, chacun prend sa place et tout va très bien ainsi.
La première chose que j'ai vue ce matin, en me donnant des claques sur la queue pour diminuer mon bandage de pisse, c'est la lune qui luisait entre les branches de l'arbre de l'arrière-cour.
Quelle était magnifique cette pleine lune, ronde et froide, accrochée au givre de ma noosphère. Ma cour arrière ressemblait à une fantaisie de Walt Disney, avec la neige fine, les ombres bleutées et la pleine lune de décembre. (Et elle est non seulement magnifique, mais incroyablement près de la terre, si l'on se fie à cet article...)
-Wahouuuu! Bé! Viens voir ça! Ça ferait une christ de belle photo! Wa!
Et je m'amusais à la regarder, cette pleine lune, en me servant de mes orteils pour mieux la pointer, histoire aussi de me déplier les genoux.
Évidemment, ma blonde l'a prise en photo. Et vous pouvez voir le résultat ici, pour vous prouver que j'ai de la suite dans les idées. N'est-ce pas qu'elle est jolie, la lune?
Ça sent les épices dans la maisonnée. L'odeur caractéristique du temps des Fêtes. Je prendrais bien une petite shot de brandy. Deux fois n'est pas coutume...
Il faisait moins dix-sept celsius ce matin. C'est plutôt froid pour une fin d'automne.
J'ai quelques travaux sur la planche aujourd'hui. Ce qui fait que l'ordi va probablement prendre le bord pour la journée. Il faut que je participe aux préparatifs du temps des Fêtes à ma façon, et pas juste pour goûter aux mets, ce qui demande tout de même des papilles gustatives exceptionnelles, ce dont je puis humblement me prévaloir. Ce qui me permet de me rendre utile à quelque chose.
Je dois terminer une toile sur le thème de la patinoire. Il y a tout plein de personnages, encore une fois.
J'ai deux nouvelles et un roman à terminer. Et un recueil de poésies plates. Et une bande dessinée. Et une pièce de théâtre. Et un essai sur la littérature. Et un essai sur la politique. Et un essai sur L'essayage. J'ai trop de mots et je ne sais plus quoi en faire. Et j'ai des vers à mettre en musique, des rigodons à jouer sur mon harmonica et mon accordéon, des chansons grivoises à chanter à la guitare et des enregistrements, oui, des fucking enregistrements... Ma vie en kaléïdoscope.
La vie d'artiste n'est pas facile, mais elle est toujours remplie. D'autres s'ennuient. L'artiste, lui, préfère ennuyer les autres.
Je ne vois jamais les jours passés. J'ai toujours quelque chose en chantier. J'ai du travail pour neuf existences terrestres et je ne suis pas un shah, juste un clerc du nouveau prolétariat urbain qui se donne à deux millions de pourcent pour son art, qui est avant tout un art de vivre.
Et rien ne me soutient mieux dans l'effort que l'odeur des tourtières, du ragoût, de la dinde, alouette!
Ce n'est pas pour la vanter, mais ma blonde est une sacrée cuisinière. Nous ne mangions qu'au restaurant lors de nos premières fréquentations. Je pensais qu'elle ne savait pas cuisiner et je faisais très bien avec. Mon coeur lui était acquis avant même que je ne découvre la meilleure cuisinière que j'aie connue à des milliers de verstes à la ronde. Elle m'a eu par le coeur, l'estomac et tous les autres organes.
Et là, eh bien il faut que je vous quitte.
Je sens qu'elle a besoin d'aide.
Il y a une odeur de sucre dans l'air.
Il faut que j'aille goûter.
***
En supplément
Voici une autre photo que ma blonde a prise ce matin. Comme quoi elle trouve le temps de s'amuser tout en popotant ses tartes et ses tourtières.

Cette photo ci-dessous, c'est bibi qui l'a prise. Une chaise avec de la neige. C'est cool, hein?
vendredi 12 décembre 2008
AU RESTO CHEZ TI-BEN

Je me suis remis à mes pinceaux une fois de plus pour peindre mon ami Ti-Ben, un cuisinier populaire qui accueille toute une faune hétéroclite dans son logement adapté du quartier Ste-Cécile. Adapté à la chaise roulante de Ti-Ben qui a survécu à une chute d'un sixième étage en y laissant une jambe et quelques autres os ici et là. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir l'air bien plus en forme que bien des geignards autour de nous. Il ne se plaint jamais. Pourquoi? Parce qu'il ne s'ennuie jamais.
Il règne chez Ti-Ben une atmosphère permanente de cour des miracles et j'y vais régulièrement pour prendre les nouvelles et piquer au passage quelques récits truculents. On se croirait presque dans un conte russe chez Ti-Ben.
-Un comte russe? Certainement, de dire Ti-Ben. Je m'appelle Igor Lapoffe, pour vous servir. Mou-ha-ha-ha!
C'est que Ti-Ben est un sacré conteur. L'une n'attend pas l'autre, comme on dit, et vous ne sauriez deviner à quel point je tiens en haute estime l'art de bien raconter une histoire. C'est mon côté barde, que voulez-vous. Et chez Ti-Ben, c'est toujours du dix pour un par histoire, chacune s'imbriquant dans une autre pour se terminer en chef d'oeuvre de littérature orale. Quand t'es en panne d'inspiration, tu vas chez Ti-Ben et tu lui piques des histoires, il en a tellement qu'il ne s'en rendra même pas compte.
Ti-Ben aura bientôt cinquante-neuf ans. C'est un vieux freak des années '70, un Hellzhaimer, comme il dit, bref un «vieux motard que jamais». Son chanteur préféré? Ben voyons, c'est Neil Young. Son guitariste préféré? Steve Hill bien sûr. Et si l'un ou l'autre passe dans le coin, sûr que Ti-Ben vous en parlera en vous obligeant à acheter un billet sous peine de vie ou de mort. Ce qui en fait un agent aux communications inestimable pour tout artiste digne de ce nom. Croyez bien que j'en profite. Le tableau reproduit ci-dessus, une toile de format 2 pieds par 3 pieds, sera exposé chez Ti-Ben et tous ses invités se sentiront bientôt obligés de m'acheter des tableaux.
-N'est-ce pas que j'suis rusé mon Ti-Ben?
-Attends ti-peu! qu'il me répondra. Je réclame 0,1% de 1% sur toute vente effectuée sans mon consentement légitime! Et pour le vernissage de cette oeuvre, j'organise un grand dîner au spaghetti samedi prochain! J'va's faire une grosse batche de sauce pour tout l'monde, même pour ceux qui sont pas du monde! Mes p'tits oiseaux qui ont faim mérite de faire bombance! Alléluia! Jésus est bon!
Et là, il foutra du Neil Young dans son système de son et sortira sa bouteille de brandy pour faire un petit café amélioré. Et puis il racontera une histoire, comme d'habitude.
-J't'ai-tu conté l'histoire du vieux bonhomme qui avait une terre à St-Éleuthère, près de Rivière-du-Loup, pis qu'i' faisait semblant d'la vendre pour r'cevoir d'la visite, juste parce qu'i' s'ennuyait?
-Hee... Non, tu n'me l'as pas contée...
-Ah... Pis celle d'la guitare à douze cordes à six cordes de Luc Sinotte?
-Hein?
-Attends ti-peu. On va d'abord verser du brandy dans l'café. Ça va éclaircir les idées, rincer le coeur pis en plus c'est compris dans l'forfait!
-Keep on rockin' in a free world...
-Yeah!
jeudi 11 décembre 2008
LE TRANSPORT EN COMMUN FAIT DUR EN TABARNAK À TROIS-RIVIÈRES

J'ai assisté une seule fois à une assemblée générale de la société de transport en commun de Trois-Rivières. Il n'y avait presque personne. Les mêmes types avaient été reportés aux mêmes fonctions avec, en prime, une hausse de tarif pour les usagers, comme d'habitude. «Faisons payer les pauvres!» C'est une maxime parfaite pour l'ancien comté de Duplessis.
La première question à se demander c'est donc pourquoi personne n'assiste aux assemblées publiques de la STTR? Évidemment, je me la pose aussi pour moi-même, cette question. Et je n'ai pas de réponses. Juste d'autres questions.
Pourquoi n'y a-t-il pas d'usagers du transport en commun siégeant sur le conseil d'administration de la STTR? Il faut avoir un char pour être sur le CA, c'est ça, hein?
Pourquoi le tarif passe-t-il de 2,85$ à 3,00$ en janvier 2009?
Pourquoi avons-nous un service pourri, où tu dois parfois te les geler pendant une heure parce que l'autobus est encore en retard?
Pourquoi ça prend une heure et demie à l'autobus pour se rendre à un endroit qui se fait facilement en vingt-cinq minutes à pieds?
Pourquoi certains chauffeurs conduisent comme s'ils se moquaient des femmes avec leurs bébés, des vieilles avec leurs cannes, des aveugles et autres biens-portants?
Pourquoi le terminus d'autobus, promis depuis des années au centre-ville de Trois-Rivières, et toujours reporté à une date ultérieure par les bons soins d'un maire plus siphonné que visionnaire, ne sera construit qu'en 2009?
Ça, je peux vous le dire pourquoi. En plus des élections municipales qui s'en viennent en novembre 2009, je parie que quelqu'un est sur le point de se faire tuer au pseudo-terminus actuel.
Allez-y voir, rien que pour vous dire que je ne suis pas un menteur. Allez au coin des rues Badeaux et St-Georges vers seize heures trente, à l'heure où tout le monde quitte le travail. Regardez-moi ça, le pseudo-terminus d'autobus de Trois-Rivières actuel...
ÇA FAIT DUR EN TABARNAK!
Regardez les piétons se faufiler entre les automobilistes enragés pour ne pas manquer leur correspondance. Ça court, ça glisse et parfois ça tombe devant des tas d'autos qui ne demandent qu'à prendre l'autoroute 55 au plus vite pour rentrer à la maison.
Un automobiliste qui siège sur le CA de la STTR a eu la brillante idée de mettre le terminus d'autobus en plein milieu d'une zone régulièrement congestionnée par la circulation automobile. Et ça donne ce que ça donne. Sûr que le maire et les députés ne se déplaceront jamais pour voir ça. Je le sais: je le leur ai déjà demandé ça, bien naïvement, dans une lettre ouverte publiée dans Le Nouvelliste il y a déjà deux ou trois ans de ça. Rien n'a changé depuis. Peut-être que je ne m'y suis pas pris de la bonne façon et que d'envisager le problème sous l'angle des piétons était voué à l'échec.
Je me reprendrai donc autrement.
Qui fait pitié là-dedans, au fond? Les automobilistes bien sûr.
Ils se font ralentir par des tas de pauvres et de vieux qui n'ont pas de permis de conduire et qui se croient tout permis juste parce qu'ils prennent le transport en commun, un transport où ça pue, ça crie et ça ne va pas vite en plus d'arriver toujours en retard.
Et il faudrait freiner pour la canaille? Non. Les automobilistes devraient disposer d'une voie rapide sur la rue St-Georges pour se rendre à l'autoroute. Et, pour ce faire, il faudrait que les autobus se stationnent ailleurs pour satisfaire les besoins de la canaille de se véhiculer pour se rendre au travail, souvent en retard, parce que la canaille n'a pas comprise qu'elle devrait partir toujours deux heures avant et prévoir que l'autobus sera en retard.
Pourquoi serait-il en avance, l'autobus?
Pourquoi la canaille devrait-elle être bien servie?
Trois-Rivières, c'est connu, n'est pas une ville verte.
C'est une ville brune.
Les piétons et les usagers du transport en commun n'ont qu'à manger d'la marde, comme d'habitude.
mercredi 10 décembre 2008
MON PAYS C'EST L'HIVER

J'avais douze ans et je faisais mon entrée dans le monde du travail. Ma job consistait à déneiger les stationnements, entrées de cour et devantures des commerces avoisinants. Dès qu'il y avait deux ou trois pouces de neige, je prenais mon scrépeur et mon balai puis je m'en allais faire ma tournée de déneigement.
Cette journée-là, il y en avait un peu plus épais que d'habitude. Toutes les écoles étaient fermées. Et il manquait de bras, ici et là dans tout le quartier. Il manquait de bras pour évacuer toute cette neige qui semblait paralyser toute forme d'activité humaine hormis le pelletage.
Comme de raison, mes bras étaient mis à contribution, d'autant plus que je me promenais avec une pelle sur l'épaule, signe évident que j'étais un surnuméraire à la recherche de quelque contrat de déneigement.
Le benjamin de mes frères et mon chum Toothpick m'accompagnaient avec, eux aussi, une pelle sur l'épaule. Et ce jour-là, avec cette neige qui ensevelissait tout, nous étions comme qui dirait les héros des petits commerçants à la patate un peu trop sensible pour pelleter.
-Vous voulez d'l'ouvrage les jeunes? J'vous donne cinq piastres chaque pour déblayer mon stationnement!
-Non, dix piastres chaque! exigeait Toothpick, le plus businessman et aussi le plus pauvre de nous trois.
-Ok d'abord... Dix piastres chaque! Mais j'veux qu'ça sèye ben faitte!
Ce qui fait que nous avons extirpé de la neige la coordonnerie, l'épicerie, la buanderie, la quincaillerie, la rôtisserie, la brasserie, la taverne, le dépanneur, la Commission des liqueurs et plusieurs stationnements de particuliers. Nous avons travaillé fort pendant huit heures, sans arrêter. L'argent qu'on déposait dans nos mains après chaque corvée nous encourageait à continuer encore et encore.
-Dix piastres! i' nous a donné dix piastres chaque! qu'on se disait.
Et, après s'être acheté une poignée de bonbons au dépanneur pour se redonner des forces, nous poursuivions nos efforts, pelle en main, sous une neige folle de fin de tempête.
Évidemment, je me tapais à moi seul la pâtisserie, prétextant que c'était mon contrat. En vérité, c'est que je ne voulais pas partager les pâtisseries qui s'ajoutaient en pourboire après que j'eus tout déblayé. Miam! Des mille-feuilles, des souris, des choux à la crème, des babas au rhum... Rien que d'y penser, j'en ai l'eau à la bouche... Imaginez le plaisir que j'avais à me bourrer la face de sucre jusqu'à ce que mon pancréas éclate!
Il n'éclatait pourtant pas, le pancréas, et l'effort transformait en muscles tout ce sucre pris en trop.
Nous nous rejoignîmes chez madame Fontaine pour une dernière corvée.
-Moé j'arrête après ça, nous dit Toothpick. J'ai cent vingt-cinq piastres dans mes poches. Cent vingt-cinq pour huit heures d'ouvrage, man. C'est pas pire, hein?
-Moé 'ssi, ajouta mon plus jeune frère, j'ai cent vingt-cinq piastres. J'arrête. J'veux jouer au hockey à soir.
-Bon ben on va finir ça vite chez madame Fontaine. C'est pas pour vous baver, mais moé j'ai faitte cent quarante piastres!
On dépassait rarement trente dollars par chute de neige. Celle-ci avait été exceptionnelle. Et on souhaitait que l'hiver soit encore exceptionnel pour que nous puissions nous faire un peu de pognon, de quoi dépenser un bon montant dans Space Invaders à la salle de pool de la rue Godbout, dans la P'tite Pologne, tout en mangeant de la poutine et des sousmarins.
Sauf que cette fois-là, nous étions fourbus moi et mon frère. La douce chaleur de la fournaise à l'huile combinée aux efforts déployés précédemment nous fit planter des clous beaucoup plus tôt que prévu. Il n' y aurait pas de partie de hockey ni de partie de Space Invaders.
-Ouin, ben j'pense que j'irai pas jouer au hockey à soir, déclara Ti-Mik, mon jeune frère.
-Ouin, ben j'pense que j'dormirais moé là... ajouté-je.
Nous avons compté notre argent une dernière fois, devant nos parents, pour qu'ils voient que nous étions devenus des hommes.
-C'est d'la belle argent ça! déclara ma mère. Dépensez-la pas toutte! Est assez dure de même à gagner!
-Y'ont faitte plus d'argent clair qu'j'en ai faitte à shop aujourd'hui! conclut mon père.
Une demie heure plus tard, après avoir mangé la moitié de la brique de fromage Descôteaux que ma mère achetait au marché public, au centre-ville, toute la maisonnée était au repos, à compter des flocons de neige juste avant que de fermer les paupières pour un sommeil bien mérité.
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