mercredi 17 juillet 2013

La Poule-à-Houle et son combat contre les forces du Mal

Combattre les forces du Mal nécessite des ressources spirituelles d'envergure cosmique. On ne part pas au combat sans une préparation, un entraînement, une mise en scène...

Pourtant, Lucie Houle alias La Poule-à-Houle n'était pas femme à se laisser impressionner. Surtout pas par ce galimatias de théologien en mal d'exposer sa maîtrise du vocabulaire. Et c'est à défaut d'avoir des idées originales qui ne nous feraient pas bailler d'ennui.

La-Poule-à-Houle combattit le Mal sans préparation ni quelque manière d'entraînement. Elle arriva sur le champ de bataille comme une force brute, primaire et même primate.

Cette petite bonne femme de cinq pieds quatre n'était pas du genre à s'en laisser imposer, oh que non!

Bien qu'elle ressemblait à Zira dans la Planète des Singes, elle n'aimait pas qu'on lui rappelle, entre autres, qu'elle avait vraiment l'air d'une guenon un peu ahurie. Il y a des limites à se laisser insulter et, par ailleurs, personne ne l'avait traité de guenon quand elle se décida à combattre les forces du Mal, incarnée par son voisin Banjo-la-Robine. Banjo-la-Robine, une vieille vesse dans la cinquantaine qui se croyait roi et maître du perron qu'il partageait avec La-Poule-à-Houle.

Banjo-la-Robine, alias Benoît Joseph Laramée, était un gros bonhomme avec un brandy nose qui buvait comme un trou toute la journée sur son perron, le radio ouverte à toute heure, et le volume plus souvent qu'autrement élevé par-delà les limites de la crise de nerfs. On le surnommait Banjo-la-Robine parce qu'il était ivrogne. Et Banjo à cause de Benoît-Djo, Ben-Jo, Banjo... Ce dont il n'est pas utile d'élaborer plus longtemps.

Le fait demeure que c'était un gros cave qui dérangeait tout le monde dans le quartier et qui faisait chier La-Poule-à-Houle depuis que son chèque d'invalide était tout dépensé.

Ce qui devait arriver arriva. La-Poule-à-Houle rentrait de faire ses commissions quand, pour la énième fois, elle dut affronter ce satané Banjo-la-Robine qui non seulement occupait tout le perron mais lui bloquait aussi le passage. Il s'effoirait dans les marches de l'escalier comme une grosse loutre roulée dans de la graisse de patates frites.

-Comment ç'qu'a' va la p'tite poupoule-à-Houle, hein? lui déclara-t-il tendrement, bière à la main, feignant une fellation dont elle aurait pu le gratifier. A' m'ferait pas une tite-gâterie, hum? Ho! Menoum!

La-Poule-à-Houle avait été fort patiente jusque-là mais ce malotru avait franchi les frontières qui séparent une âme en paix de la guerre.

-Ah bin toé mon gros tabarnak! qu'elle lança comme cri de guerre. M'a't'en faire des supposées genre de fellation!

Elle balança un formidable coup de pied sur le radio de Banjo-la-Robine puis nettoya le reste du perron à grands coups de chaise pliante en métal rouillé. Banjo-la-Robine reçut une bonne claque sur la gueule au passage.

-Tu vas boire en d'dans d'chez-vous pis p'us d'bruit mon gros calice! Ej't'écoeurée d'sentir ton hostie d'gras d'peau puer toute la journée su' mon hostie d'perron que j'peux p'us prendre parce que m'sieur Banjo La Robine faut qu'i' boive, faut qu'i' pue, faut qu'i' sente la marde su' mon sacrament d'perron! Ej'tannée! Grosse ploye de christ! Décrisse de mon perron, m'entends-tu? AAAAAAh!

Banjo-la-Robine disparut dans son logement miteux sous les hourras du voisinage. Comme un gamin qui se serait fait chicaner par sa mouman.

-Y'était temps que qué'qu'un fasse de quoi saint-cibouérisation-de-coulaille! déclara Germaine Guèvremont, pas l'écrivaine, mais celle qui travaille au snack-bar en bas de la côte à deux fesses.

-M'as y montrer c'est qui qui est boss! hurla La-Poule-à-Houle, satisfaite de sa victoire.

Quant à Banjo-la-Robine, l'histoire ne dit pas s'il s'est saoulé ce soir-là.

Néanmoins, on peut supposer qu'il s'est tenu peinard, bien à l'ombre.

***

La-Poule-à-Houle retrouva son perron ce soir-là et tous les autres soirs de l'été. Elle planta des fleurs et mit des tas de décorations pour signifier que c'était maintenant son perron.

Banjo-la-Robine s'essaya bien de partager le perron avant avec La-Poule-à-Houle par un mercredi soir où il se croyait possible de se croire tout permis.

La-Poule-à-Houle le ramena tout de suite à l'ordre.

-Toé, ton perron, c'est celui d'en arrière, avec ta marde pis tes poubelles. En avant, c't'à moé. Décalice gros saint-chrême! Décâlice!

Et Banjo-la-Robine décâlissa.

Ce fût bien la dernière fois qu'on entendit parler de lui.

Comme il ne payait pas son loyer, il finit par décâlisser pour de bon.

Un jeune informaticien timide et gentil le remplaça. Il ne vivait que de nuit et ne sortait jamais sur le balcon. Il s'appelait Luc. On n'en savait pas plus.

La paix et la quiétude régnaient désormais sur le perron de La-Poule-à-Houle.





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