mardi 31 mars 2015

Révolte et indignation d'un jeune homme de Grand-Mère

Je ne suis pas un parangon de vertu et encore moins un sage. Néanmoins l'expérience de mes quarante-sept années de vie m'a appris à m'écarter du désespoir et du ressentiment. Je n'ai aucun autre mérite en cette matière que celui de ne pas vouloir souffrir pour des idées ou des sentiments qu'il m'est possible d'ignorer sans trop d'efforts. Cela dit, je ne suis pas tout à fait un monstre d'insensibilité et il m'arrive de comprendre les douleurs psychiques provoquées par le manque de mansuétude et de compassion des égoïstes pour qui les gens ne comptent pour rien.

J'ai rencontré récemment un gars de Grand-Mère qui était d'une tristesse abyssale. C'était un jeune homme dans la vingtaine qui portait une tuque de hipster et du poil au menton qui s'apparentait plus à du duvet de canard qu'à une barbe de viking. Le gars avait des yeux encore trop doux pour son âge et ses propos témoignaient de la fraîcheur de son indignation. Je ne sais pas comment il s'appelait. J'en suis venu à lui parler tout à fait par hasard, si l'on peut appeler un hasard une manifestation.

-Salut, que je lui ai dit, alors qu'il soufflait dans une corne de carnaval en plastique à mes côtés.

-Salut, qu'il m'a répondu, en frère de combat, après avoir délaissé l'orifice de sa corne tonitruante.

-On doit bien être deux ou trois cents je crois...

-Oui... J'peux pas comprendre que tous les 150 000 habitants de Trois-Rivières ne soient pas ici...

-Hum, lui rétorqué-je.

-Le monde sont larves! Ils se font plumer tous les jours, toutes les heures et toutes les secondes sans rien faire, sans broncher! Ils se font enculer par les libéraux et les capitalistes! Ils se font vider les poches par les riches qui ne paient jamais d'impôts! Ils votent pour des pourris sales! Ils prennent leurs informations dans les fuckin' médias corpos pleins d'marde qui leu' bourrent le trou d'cul avec toutes sortes de niaiseries pas d'classe: Mario Dumont, La Voix, Éric Duhaime le fasciste et tous les Martineau flasques et bedonnants du Québec! Ils encouragent les sans-coeur et sans-âme comme porte-parole de la minorité mafieuse! J'en ai plein l'cul, man, oui plein l'cul de ce monde crétin, nul à chier, rampant, vomitif... Oui, man, ils nous chient dans la bouche et il faudrait leur dire merci! Sacrament de calice de tabarnak de libéraux sales! Hostie d'riches de saint-cibouère! Ça va prendre une révolution, man, une fucking grosse révolution pour qu'el monde retrouve sa dignité, pour qu'on puisse boire l'eau du fleuve ou d'la rivière, pour qu'el monde puisse s'aimer sans avoir à penser à chaque heure d'la journée à payer pour les riches qui nous plument comme des hosties de dindes pas de têtes! Hosties de bourgeois sans coeur de calice! Les seuls qui peuvent parler dans les médias corpos sont ceux qui gagnent soixante milles et plus par année! Jamais qu'on entend le point de vue des pauvres! Jamais! À bas le capitalisme, man!

Son discours était beaucoup plus long que ce petit bout collé ici sur mon blogue.

J'acquiesçais à ses propos sans trop verser dans l'hypersensibilité puisque je suis moi-même devenu un vieux con qui en a vu d'autres. Je partageais ses vues et sa colère, mais je me taisais afin qu'il puisse vivre pleinement sa jeunesse dans toute la candeur de sa révolte contre l'injustice.

Ce gars-là, c'était moi avec trente ans de moins.

Et même à mon âge presque vénérable, je me reconnaissais encore dans cette révolte. Autrement, je n'aurais pas manifesté à ses côtés.

Le gars de Grand-Mère a repris sa corne de plastique et a soufflé un bon coup.

-Poueeeeeeeeeet!

-Nous, on l'a pas volé! qu'on s'est mis à scander en choeur.

Et puis, le reste, je ne m'en souviens plus.

J'ai rencontré un autre ami et la manif s'est poursuivie tout simplement.

Je n'ai pas revu le gars de Grand-Mère.

C'est pour cette raison, peut-être, que je vous en parle aujourd'hui.

lundi 30 mars 2015

La droite qui a du coeur...

"Singulière idée que d'écrire pour ceux qui dédaignent l'écriture! Amère ironie de prétendre persuader et convaincre alors que ma certitude profonde est que la part du monde encore susceptible de rachat n'appartient qu'aux enfants, aux héros et aux martyrs."
Georges Bernanos, Préface pour Les grands cimetières sous la lune


Georges Bernanos était un homme de droite qui avait, malgré tout, le coeur à la bonne place. Pendant la guerre civile espagnole, autour de 1936, il a dénoncé avec vigueur cette droite catholique qui soutenait le régime autoritaire du général Franco. Au contraire de nombreuses crapules de droite, Bernanos s'est indigné des souffrances infligées aux syndicalistes et aux communistes au nom d'un esprit qui n'avait de chrétien que le nom. Tout ce que je vous raconte se retrouve dans son livre intitulé Les grands cimetières sous la lune.

Se réjouir du malheur d'autrui est le summum de la barbarie. Même si je n'approuve pas les idées de droite, je ne me réjouirai jamais du malheur et des souffrances des hommes et des femmes de droite. Je ne réclamerai pas qu'on les pende à la lanterne ou bien qu'on les achève à coups de bâtons de baseball. Il y a une limite que je ne franchirai jamais, et c'est celle de la haine de l'humanité.

Je déteste le capitalisme, la morale de l'argent, le fascisme et l'austérité libérale. Cependant je ne me joindrai pas à la cohorte de ceux et celles qui voudraient plonger tous ceux qui pensent autrement dans une fournaise de glaives. J'aime mon prochain et mon prochain n'est pas celui qui me ressemble le plus, mais celui que je pourrais détester.

Que l'on soit de droite ou de gauche, il est indigne de réclamer la bastonnade contre des manifestants et de se réjouir des torts qu'on peut leur faire.

Je suis outré par ces gens qui prétendent qu'il n'y a aucune raison de manifester. Je le suis encore plus par ceux qui veulent les battre et se font les propagandistes de la haine aveugle véhiculée par certains éléments des forces policières.

Je condamne toutes les violences, autant celles de la gauche que celles de la droite.

Bernanos ne se réjouirait pas qu'une manifestante se soit fait tirer dessus en plein visage. Il n'aurait pas fait une page Facebook pour ridiculiser la manifestante blessée. Il n'aurait pas laissé un commentaire stupide sur cette affaire. Je crois même qu'il se serait comporté en gentleman, c'est-à-dire en bon chrétien, pour ce que ce mot peut encore signifier.

Le malheur avec la droite actuelle, la droite libertarienne, c'est qu'elle n'adhère à aucune valeur morale. On pouvait encore reprocher à Franco de renier la philosophie chrétienne. Reprochera-t-on à un libertarien de renier une forme d'humanisme quelconque alors qu'il se tient éloigné de toute forme de discours qui n'est pas en espèces sonnantes?

Je souhaite que les gens de droite qui ont encore un peu de coeur se joignent à moi pour refuser de se réjouir quand un homme ou une femme se fait tabasser par des policiers au cours d'une manifestation. Je souhaite qu'ils ne fassent pas partie de ces hordes de fascistes sans coeur et sans âme qui exacerbent les conflits sociaux au nom de l'argent, de cet argent qui n'est pas un but en soi, mais un outil pour les échanges entre les êtres humains, bref de cet argent qui est aussi une relation humaine.

Je cherche des Bernanos parmi les commentateurs et les critiques issus des rangs de la droite québécoise. J'en trouve fort peu. Il doit bien y en avoir quelques-uns. Je souhaite qu'ils se lèvent et qu'ils se manifestent.




vendredi 27 mars 2015

Mononcle Tom, Matante Jemima et le budget libéral

Le budget libéral a été déposé hier à l'Assemblée Nationale du Québec.

Je ne tiens pas à l'analyser. Le Conseil du patronat du Québec (CPQ) le soutient. J'en conclus que ce sera un autre budget qui favorisera les bandits à cravates. Comme d'habitude. Réjouissez-vous, bourgeois et esclavagistes modernes!

Il y avait des manifestants devant l'Assemblée Nationale, hier, suite au dépôt du budget.

Des tas de policiers de la Sûreté du Québec(SQ) encerclaient les manifestants. Ils étaient dotés de tout un arsenal au cas où les bandits à cravates leur donneraient l'ordre de faire verser le sang du peuple dans la rue. Il y avait aussi des chiens, des vrais chiens avec des crocs. Des bergers allemands. De pauvres chiens auxquels on a enseigné quelques méthodes fascistes de contrôle de foule.

Après la manifestation, chiens et policiers ont reçu leur gâterie pour avoir réprimé une fois de plus des jeunes qui apprennent à la dure les joies et les douleurs de la démocrasserie. Des augmentations de salaire pour les flics de la SQ et un bel os de jambon pour les chiens.

Il se trouvera des tas de larbins dans les médias traditionnels pour justifier les matraques, les chiens ou les mitrailleuses. Les méthodes de Pinochet sont à la mode chez une certaine classe de jambons qui n'ont jamais porté une pancarte de leur vie, ni signé une pétition, ni contesté l'autorité sous quelque forme que ce soit.

Ils ont toujours une belle pensée pour les régimes autoritaires où l'on réprime dans le sang les manifestations contre la dictature.

Ces petits caniches obéissants se dispensent de la honte d'obéir servilement en jouissant du malheur des insoumis. Ils aiment ce monde pollué, polluant et politiquement centré sur les intérêts des mafieux. Ils traitent les écologistes d'enverdeurs et prennent les manifestants pour de petites merdes auxquelles il faut donner la bastonnade.

Pendant les manifestations pour les droits civiques des Noirs aux États-Unis, les protestataires traitaient d'Oncle Tom les Noirs qui ne voulaient pas s'y joindre. Oncle Tom est le personnage principal du roman Uncle Tom's Cabin Harriet Beecher Stowe. C'est un serviteur dévoué, fidèle à son maître et à sa maîtresse blancs.

Combien y'a-t-il de Mononcle Tom et de Matante Jemima au Québec?

Combien de serviteurs dévoués, fidèles à leurs maîtres, pour se satisfaire de leur esclavage, du déni de leurs droits civiques, de leur statut d'objets dans un pays qui ne leur appartient pas?

Je pourrais poursuivre ad nauseam,

Doit-on se soucier de l'opinion de Mononcle Tom et de Matante Jemima si l'on est un esclave qui rêve de s'affranchir? Pas du tout.

L'essentiel est de poursuivre le combat pour l'émancipation.

L'essentiel c'est de reprendre la rue, malgré les larbins, les policiers, les chiens et les bandits à cravates.





jeudi 26 mars 2015

Les caissières trouvent que ça coûte cher

Il est des événements anodins en apparence qui peuvent prendre des proportions bien plus grandes qu'elles ne semblaient à prime abord.

Évidemment, je ne parle pas des cors aux pieds, bien que cela puisse entraver l'itinéraire d'une promenade ou bien d'une manifestation. Certains n'ont aucune résistance quand ils souffrent de cors aux pieds. Ils en auraient pour n'importe quoi, pour une dent qui branle, pour un pied de céleri, mais pas pour les cors aux pieds.

Je ne m'en vais certes pas vous raconter une histoire de cors aux pieds. J'en aurais très peu à dire sur le sujet puisque je vous le dis.

Non, chers lecteurs et lectrices, je vais plutôt vous parler des caissières.

N'allez pas croire que c'est pour me plaindre du mauvais service à la clientèle, du tutoiement outrancier ou de l'impatience de certaines d'entre elles.

J'aurais pu tout aussi bien parler des caissiers, mais mon propos n'a rien à voir avec le sexe masculin, puisqu'il s'agissait bien de caissières.

-Accouche qu'on baptise! que je vous entends me dire de l'autre côté de l'écran plat.

J'accouche, oui, oui, comme Socrate qui se croyait accoucheur d'âmes. Je n'arrive pas à la cheville de Socrate. On ne me connaît pas pour mes questions sans fin. Ma sagesse n'est souvent que passagère. La plupart du temps, je conviens que je ne suis qu'un christ de fou.

Je, me, moi et encore rien sur les caissières... Oui, il est temps que j'accouche.

Eh bien voilà. J'ai été surpris ces derniers temps par des caissières qui, plutôt que de me dire des trucs conventionnels, comme «Carte CAA? Air Miles? Coupons rabais?», m'ont fait part de leur étonnement pour le montant d'argent associé à mes petites emplettes.

Je passe à la caisse avec un petit paquet de fromage qui fait squouik-squouik, une bouteille de Pam à l'huile d'olive, deux contenants de framboises et peut-être un oignon.

-Quoi! s'étonne la caissière en regardant le montant qui apparaît sur l'écran. Ça coûte don' ben cher!!! Vingt-cinq piastres pour trois ou quatre quossins...

Je la regarde, un peu médusé. Elle se demande si elle a commis une erreur. Mais non, c'est vraiment vingt-cinq dollars pour tout ça.

-Vingt-cinq piastres, bâtard! J'en r'viens pas! Y'où c'est qu'on s'en va?

-L'hostie d'austérité, que je lui réplique. Ça stresse même l'économie...

-On se fait plumer comme des caves! qu'elle me répond du tac au tac.

J'emporte mes trois ou quatre quossins et reviens à la maison, songeur et un tant soit peu indigné par les bandits à cravates et autres mafieux qui volent l'argent du peuple.

Deux jours plus tard, je tombe sur une autre caissière dans un commerce quelconque qui a la même réaction.

-Hein!?! Cinquante-trois piastres pour trois ou quatre affaires! Ça coûte don' ben cher! J'ai mon voyage!

J'en reparle à ma blonde, bien sûr, puisque je lui raconte tout plusieurs fois jusqu'à ce que je ponde un texte et même après l'avoir écrit, la pauvre.

Elle aussi s'étonne d'entendre des caissières lui signifier que ça coûte cher.

-Sur quoi devrais-je écrire ce matin? que je lui demande.

-Écris sur les caissières qui s'étonnent que ça coûte cher, qu'elle m'a répondu.

Voilà. C'est fait.

mercredi 25 mars 2015

Fuck ma génération X!

Les étudiants manifestaient dans les rues de Montréal et Québec. Ils étaient plus de dix milles. Les médias corporatifs préfèrent dire quelques milliers...

Je ne voudrais pas passer pour le vieux qui se sert des jeunes comme de la chair à matraques pour la promotion de ses idées. J'ai l'excuse de participer aux manifs autant que faire se peut et j'y vais même quand nous sommes trois pelés et un tondu.

Cela dit, il y a eu 274 arrestations à Québec hier soir. Ce qui dépasse l'entendement dans un pays qui s'est doté d'une constitution qui reconnaît le droit d'association et la liberté d'expression.

Les étudiants déambulaient pourtant dans les rues hier en scandant le slogan des policiers qui se sont faits voler leur fonds de retraite par le gouvernement libéral du vizir Philippe-Flop Couillard.

-Nous, on l'a pas volé!

Le vol fait évidemment référence aux bandits qui soutiennent le gouvernement du Parti libéral du Québec. Les gens âgés de quarante ans et plus trouvent ça parfaitement normal, en général, que les bandits détournent les fonds publics. Ils trouvent tout aussi normal que les riches détournent leur fric vers les paradis fiscaux. Tout ce qu'ils trouvent d'anormal, en somme, c'est de voir des jeunes crottés dans les rues en train de revendiquer l'avènement d'un monde plus juste, plus propre et plus honnête.

Ce n'est que le début, bien sûr, et le combat va continuer.

Tous les commentateurs de droite des médias corporatifs vont vomir leur haine de ces pauvrichons qui portent des pancartes au lieu de se soumettre comme tous les larbins le font tous les jours.

Ils vont se donner des airs de forts en gueule, ces lopettes et ces jambons de la génération X, la mienne, la pire génération d'imbéciles heureux et de larves rampantes que le Québec ait mis au monde.

Je me réjouis de penser que le monde et les temps changent.

Bientôt, la génération X s'effacera et on ne gardera pour tout souvenir d'elle que ses remugles et ses airs de baveux à la Pinochet.

Une génération plus engagée s'est levée en 2012 et je me réjouis de constater qu'elle n'a pas encore abdiquée.

Les jambons peuvent continuer de réclamer la bastonnade pour tous ces jeunes indignés qui sont nettement moins cons et moins larves que leurs parents.

Bien sûr que je généralise.

Comme tous les commentateurs de la génération X qui vont le faire toute la journée.

Fuck la génération X!



mardi 24 mars 2015

Chacun sa route, les poubelles au chemin...

Éphrem Laramée n'avait foi en rien. On se doutait bien qu'il devait croire en quelque chose, comme si son incroyance n'était qu'une façade pour se protéger des effets pervers des systèmes de pensée et des institutions. Évidemment, il ne formulait aucun discours qui puisse nous permettre d'emprunter ce raccourci.

-Je n'ai foi en rien, qu'il disait. Chacun sa route, chacun son chemin, qu'il chantonnait sur un air connu de Tonton David.

Son prénom pourrait porter à penser qu'il était très vieux. Eh bien pas du tout. Éphrem avait à peine vingt-trois ans. Il devait son prénom étrange à ses origines haïtiennes. Aussi  bien le dire tout de suite, Éphrem Laramée avait la peau foncée et ne connaissait que quelques mots de créole puisqu'il était né au Québec et adopté par des parents à la peau claire originaires de Montréal, David Laramée et Flora Béliveau en l'occurrence.

Éphrem était ce qu'on appelle un bon Jack, un gars qui pouvait vous prêter sa collection de DVD et oublier qu'il vous l'avait prêtée pour ne pas vous faire porter l'odieux de ne pas la lui avoir remise au bout de deux ans. Rien ne comptait pour lui sinon sa guitare sèche, la seule chose au monde qu'il ne vous aurait jamais prêtée.

-Chacun sa route, chacun son chemin... qu'il murmurait en grattant sa guitare dont les cordes n'avaient pas été changées depuis au moins deux ans.

Il était plutôt grand, un peu costaud et avait un visage enfantin et imberbe.

Éphrem participait à toutes les manifs où il avait l'impression de ne pas être là que pour satisfaire la soif de pouvoir d'un parti ou bien d'un comité.

C'était un gars engagé mais pas un gars qu'on pouvait facilement soumettre.

Éphrem était éboueur parce qu'il détestait l'école et que c'était le seul emploi qui avait retenu ses services au bout de deux ou trois cents demandes d'emploi. C'était un bon gars, Éphrem, mais il ne faudrait pas croire que le monde est mené par de bons gars. Le seul bon gars qu'il avait trouvé dans ses recherches d'emploi c'était le gros Gervais, gérant de la compagnie Les déchets propres.

C'était un sale boulot, vous vous en doutez bien, mais Éphrem n'avait pas d'autre alternative et espérait, évidemment, devenir chanteur populaire. Il jouait dans les bars une fois par six mois et on le payait surtout en bière et en alcool frelaté.

Éphrem se contentait, pour le moment, de cette vie absurde. Il ramassait des vidanges de nuit et, de jour, il dormait ou bien grattait sa guitare.

Il ne croyait en rien, je vous l'ai déjà dit, et ce n'est pas parce qu'il était un méchant homme.

Il avait seulement compris que ce monde-ci est rempli d'ordures.

-Chacun sa route, les poubelles au chemin... chantait-il par-dessus les accords simples qui sortaient de sa guitare.

Éphrem Laramée était un christ de bon gars.

Si j'en parle au passé, ce n'est pas parce qu'il est mort.

C'est tout simplement parce que je ne l'ai jamais revu depuis que je ne vis plus à Montréal.

Cela me réconcilie avec l'humanité de penser qu'il y a du bon monde sur cette planète.

J'aurai toujours une belle pensée pour Éphrem Laramée chaque fois que je sortirai mes vidanges.


dimanche 22 mars 2015

La fièvre de l'encabané

Il a neigé hier.

Il a neigé cette nuit.

Il a neigé tout l'hiver.

Il a fait froid en novembre, décembre, janvier, février et mars.

Parfois, la neige fond, oui parfois elle fond...

Du coup, il fait moins froid, parfois...

Et puis viendra un jour où la neige ne sera plus là...

Et on verra pousser des pissenlits, puis des tulipes, des lilas, des pommiers...

Cependant, cela ne se passera pas comme ça aujourd'hui.

Aujourd'hui, il y a encore de la neige...

On entend encore les déneigeuses arracher l'asphalte dans les rues.

Je n'ose même pas penser à la profusion de nids de poules qu'il y aura au printemps dans nos rues.

La terre est encore gelée jusqu'à six pieds de profondeur.

Les tuyaux pourraient péter avec le dégel.

...

...

...

Ils ont une expression au Yukon pour décrire l'état d'âme d'un hiver trop long: cabin fever. L'expression ne vient pas que des Yukonnais, mais c'est de ceux-là que j'ai entendu cela la première fois.

Je me sens sur le bord d'attraper la fièvre de l'encabané.

...

En supplément, notre poète national, Émile Nelligan, vous récite ce poème d'outre-tombe:

Ah ! comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah ! comme la neige a neigé !
Qu’est-ce que le spasme de vivre
À la douleur que j’ai, que j’ai.

Tous les étangs gisent gelés,
Mon âme est noire ! où-vis-je ? où vais-je ?
Tous ses espoirs gisent gelés :
Je suis la nouvelle Norvège
D’où les blonds ciels s’en sont allés.

Pleurez, oiseaux de février,
Au sinistre frisson des choses,
Pleurez, oiseaux de février,
Pleurez mes pleurs, pleurez mes roses,
Aux branches du genévrier.

Ah ! comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah ! comme la neige a neigé !
Qu’est-ce que le spasme de vivre
À tout l’ennui que j’ai, que j’ai !…

jeudi 19 mars 2015

Jacques Bérubé alias Jack Be-Cool

Il en est des langues comme il en est des cheveux. Les blondes et les blonds qui se teignent en noir se sentent toujours épiés par ceux qui pourraient démasquer la couleur d'origine de leurs poils. Ils croient épouser une couleur de cheveux alors que la repousse les trahit constamment. Il est difficile de cacher ses racines capillaires autant qu'il l'est de dissimuler ses racines culturelles.

Jacques Bérubé aimait se faire appeler Jack Be-Cool parce que cela faisait plus anglais. Ses cheveux noirs étaient teints en blond pour se conférer un air caucasien qui, par ailleurs, ne lui allait pas très bien. Il n'avait pas toujours le fric pour s'acheter de la teinture et ses cheveux finissaient par dévoiler deux couleurs. Pour pallier à la situation, Jack se les blanchissait au peroxyde, ce qui lui chauffait horriblement la tête.

-It sores quand tu veux être nice, qu'il se disait pour justifier sa douleur.

Cet énergumène de dix-huit ans n'était ni grand ni gros. Jack était moyen en tout et n'aspirait qu'à être comme tout le monde, c'est-à-dire blond aux yeux bleus et anglophone. Malheureusement, il provenait de Baie-Comeau et portait les gênes d'une famille québécoise métissée de Français, d'Innu et de Micmac. Les traits de son visage étaient plutôt de type aborigène, avec des pommettes bien gonflées, un nez droit et aquilin ainsi que des yeux légèrement bridés. Il étudiait en comptabilité au Cégep du Vieux-Montréal et détestait, vous vous en doutez bien, l'image de loser que lui renvoyait son miroir. Comment allait-il réussir dans la vie avec sa gueule et son accent de métèque?

-Je veux becoming someone, qu'il répétait souvent en inspectant son cuir chevelu brûlé par le peroxyde. Je just want pas devenir un ass-hole.

Le pauvre Jack ne connaissait malheureusement que des bribes d'anglais et n'aurait pas été capable d'entreprendre une vraie conversation dans la langue de Bill Gates. Il ne comprenait pas la moitié de ce qui se disait ou s'écrivait en anglais. Cependant, il avait appris à faire semblant en hochant de la tête chaque fois qu'un gus lui disait quelque chose en anglais.

-Yes, yes, yes. All right. It's a shitty place. Fuck that. 

Jack ne mettait évidemment aucun effort pour bien parler et bien écrire le français, cette langue de perdants, de nuls à chier et d'incapables qui ne font que brailler tout le temps pour préserver des chansons ou des films que personne ne veut voir et entendre.

Son groupe préféré, Full Shit For Everybody, chantait en anglais. Son film préféré, Total Gore, était un film anglais. Et c'était idoine pour sa pin-up préférée, une anglaise surnommée Red Princess Layla. Pourquoi le français existait-il? Pourquoi ces professeurs l'emmerdaient-ils constamment avec Émile Nelligan ou Luc what-the-fuck Plamondon pour ne nommer que ceux qu'il avait retenus.

-They speak même pas anglais, qu'il disait, Jack, en tournant les mèches de ses cheveux feints en blond.

Vu de l'extérieur, on comprenait que Jack n'était pas encore devenu lui-même. Il était l'expression de son époque, bien entendu, et ressemblait à tous ses amis qui, comme lui, détestaient profondément leur statut de colonisé. Ils aspiraient à s'accaparer la culture des conquérants avec plus ou moins d'aisance, ne réalisant pas qu'on ne respecte généralement pas ceux qui ne se respectent pas eux-mêmes.

Encore quelques années et Jack Be-Cool redeviendra Jacques Bérubé. Ses cheveux noirs de jais ne seront plus teints en blond et sa langue sera soit celle du conquérant ou bien celle de ses parents, puisqu'on ne peut pas vivre toute sa vie entre deux chaises, une position inconfortable qui mène tout droit à celle de loser dans n'importe quelle langue ou coin reculé du globe.

***

Il peut sembler ringard d'adopter ce point de vue. Ça l'est sans doute un peu. L'auteur de ces lignes se fait vieux et ne comprend plus son époque. Peut-être qu'il serait dû pour un long repos dans une cabane de bois isolée de la dégénérescence de sa culture...




mercredi 18 mars 2015

Vivement le printemps!

Je serais dû pour écrire une historiette, un conte ou bien une fable. Un peu de littérature me permet de me soutirer des puits sans fonds de l'actualité pour mieux me consacrer à des thèmes universels et intemporels. Je veux bien faire partie de mon temps et de mon monde, mais à distance, comme le Micromégas de Voltaire, cet extra-terrestre qui observe les Terriens du point de vue de Sirius...

Le malheur c'est que je ne connais pas grand chose de Sirius. Je n'en connais même pas assez de ma propre planète qui recèle tant de mythes et tant de mystères.

Dans le doute, il m'est toujours loisible d'écrire quelque chose à propos de la température.

L'hiver perdure et le printemps tarde à se montrer le bouton de pissenlit.

La neige soufflait encore hier sur mon pays. Je ressentais un spleen à la hauteur d'un hiver qui ne finit plus.

Réfléchir sous de telles conditions tient parfois de l'exploit. Les Québécois ont beau être faits aussi forts que les Sibériens qu'il y a des limites à ne pas franchir.

Le sol est encore gelé jusqu'à deux mètres de profondeur et les lacs sont toujours enfouis sous soixante centimètres d'épaisseur de glace. Les signes du dégel se font à peine voir et entendre. Bien sûr, les corneilles poussent leurs chants pour nous rappeler que la dernière tempête s'approche. Cependant, aucune hirondelle n'est là pour faire le printemps.

Les érables ne coulent pas. On se pourlèche encore sur les récoltes de sirop de l'an passé.

La politique? Elle est aussi triste et prosaïque que la froideur. L'austérité poursuit son chemin, dépouillant les pauvres et les humbles de tous leurs maigres biens pour le plus grand plaisir des saigneurs de la Terre.

Je pourrais continuer ainsi pendant des pages et des pages. Vous finiriez par avoir le goût de vous pendre.

Oui, c'est encore l'hiver. Non, ce n'est pas le printemps.

Trois-Rivières est pourtant sous la même latitude que Madrid, là où il pousse des oranges.

L'Île de la Tortue demeure une terre relativement inhospitalière où il faut bosser dur pour se payer des oranges de Floride ou bien d'Espagne sous l'oeil avide de nos riches insatiables.

Même ceux et celles qui sont habitués finissent par en avoir assez.

Pourquoi parlons-nous tant de météo? C'est évident... Nous passons d'une température de cul à l'autre. Nos hivers sont trop longs. Nos étés sont trop chauds. Le printemps ne dure qu'un temps. L'automne est terminé en septembre.

Je n'avais vraiment rien à dire aujourd'hui.

Je m'étonne d'avoir rempli tant d'espace avec le néant qui m'habite.

Vivement le printemps!

mardi 17 mars 2015

Les marchands de bonheur sont des ordures

Ma blonde est tombée par hasard sur l'entrevue d'un conférencier qui parlait du bonheur. Je ne sais pas qui c'était mais vous le voyez venir. C'était une espèce de charlatan pour bourgeois gentilhomme qui s'amuse à vous trouver des raisons pour être heureux dans la biologie, Spinoza ou bien dans le processus d'individuation propre au lexique de la psychologie. Ma blonde, intelligente comme moi, l'a ignoré au bout de quelques secondes. Elle l'a supprimé d'un seul clic.

-Son bonheur c'est de vider vos poches... que nous nous sommes dits.

Évidemment, le grelot avait mentionné qu'il n'y avait pas de clé pour le bonheur. S'il n'avait dit que cela, il gagnerait fort mal sa vie. Il fallait bien qu'il emberlificote son discours à la manière de Clotaire Rapaille qui s'offre la ville de Québec avec des théories bidons sur l'esprit reptilien et sa rencontre avec Félix Leclerc sur les plages bombardées de la Normandie...

J'aurai la finesse d'esprit de ne pas vous dire ce qu'est le bonheur.

J'ai ma petite idée à ce sujet mais je ne la conserve que pour moi, comme l'on se tairait sur un bon emplacement pour la pêche ou pour goûter à la tranquillité d'esprit.

Les sophistes m'emmerdent royalement. Je les fuis comme la peste. Dès que j'en vois un, je change de trottoir.

Bien sûr qu'il existe des esprits fragiles, comme Monsieur Jourdain, alias le bourgeois gentilhomme de Molière, pour s'acheter tout un tas de leçons inutiles sur la musique, les arts ou les lettres. Comme ils n'ont pas le temps de vivre pleinement ces expériences, ils s'exercent à les vivre par procuration pour le plus grand bonheur des vendeurs de vent.

Rien ne me rend plus pourpre de colère que les motivologues, pédagogues et autres donneurs de leçons sur l'art de vivre.

Cela me rappelle cette anecdote de Alain Stanké à propos d'un docteur montréalais qui avait été pressenti pour recevoir le Prix Nobel de médecine compte tenu de ses recherches sur le stress. L'épouse du docteur avait avoué à Stanké que son mari surconsommait des quantités considérables de valium... Tout un spécialiste du stress! Non mais, quelle connerie!

Spécialistes du bonheur, de la sobriété ou de quoi ce soit ne méritent que du mépris.

Le bonheur, c'est comme des carrés de sucre à la crème. Quand tu n'en as pas, tu t'en fais. Je me contente de ce proverbe bien québécois pour ne pas succomber sous les griffes des Clotaire Rapaille de ce monde.