vendredi 31 mars 2017

La victimisation des ânes de la droite-jambon

Les médias sociaux prennent souvent le relais des médias traditionnels pour tomber à bras raccourcis sur les féministes, les syndicalistes, les socialistes et les artistes. On leur prête tous les torts, dont ceux de manquer de patriotisme et de livrer la nation aux étrangers. Évidemment, cela ne se dit pas aussi clairement. La Seconde guerre mondiale a tout de même produit 70 000 000 de morts. Ça incite les uns et les autres à la prudence, fort heureusement. Cela oblige le racisme et le nationalisme à s'exprimer sous d'autres oripeaux en prétendant, entre autres, qu'on veut faire taire la critique et juguler la liberté d'expression...

Au lieu de dénoncer le cosmopolitisme qui pue l'étranger à plein nez, comme on le faisait dans les années '30, on s'en prend au multiculturalisme au nom d'une laïcité nationalisée plutôt que franchement ouverte sur le monde.

Des commentateurs grassement payés font les gorges chaudes sur les pouilleux qui menacent les fondements des injustices et des iniquités dont ils savent très bien tirer parti. Comme le disait récemment l'humoriste Guillaume Wagner, ils se comportent comme le type qui se baigne dans sa piscine en critiquant ceux qui n'ont pas d'eau potable parce qu'ils ne s'intéressent pas à ses problèmes de filtreur...

Tout tourne autour d'eux-mêmes, évidemment, et c'est avec un plaisir sadique renouvelé qu'ils s'en prennent jour après jour à tous ceux et celles qui remettent en question leurs privilèges ainsi que ceux des patrons qui les emploient.

Pour eux, on ne peut qu'avoir tort de se révolter. D'ailleurs, ceux qui se révoltent ne sont pas là quand c'est le temps de dénoncer les musulmans qui battent leurs femmes, les Noirs qui volent dans les dépanneurs, les Indiens qui se font donner des motoneiges par le gouvernement et les artistes qui peignent avec leurs excréments... On se demande bien pourquoi les militants des droits civiques ne prêtent pas écho à leur complexe de larbin qui se sent persécuté par la justice sociale. Pourquoi ces Social Justice Warriors mènent des luttes contre le racisme, le sexisme et la pollution au lieu de se battre pour cette malheureuse majorité silencieuse qui réclame le droit de tout détruire et de tout humilier comme dans le bon vieux temps.

Je me souviens d'un idiot qui prétendait qu'il ne pouvait plus gérer son entreprise à cause des maudits droits et libertés de la personne. À cause de ces droits et libertés, le pauvre ne pouvait plus insulter qui que ce soit sans être menacé de poursuites civiles.  Il ne pouvait plus dire d'un employé qu'il avait le cordon du coeur qui baigne dans la marde. Il ne pouvait plus dire que les femmes sont des folles qui ne savent pas ce qu'elles veulent, sinon une grosse queue entre les jambes. Il ne pouvait plus pogner une fesse au passage. Quel monde affreux que ce monde dans lequel on l'obligeait à ne plus rien faire, à ne plus rien dire!

La compassion, j'en ai même pour les idiots.

Par contre, je ne peux pas prendre au sérieux les propos des idiots. Je les écoute avec un mélange d'ironie et de commisération, en m'assurant qu'ils restent bien tranquilles dans leur coin avec leur bonnet d'âne sur la tête.

Les sous-marins de l'underground trifluvien

J'habite au centre-ville de Trois-Rivières qui, à bien des égards, constitue la sortie de l'entonnoir pour toutes les formes de misère et de maladie mentale que l'on peut rencontrer du Rapide-Blanc jusqu'au confluent de la rivière Tapiskwan Sipi et du fleuve Magtogoek. Trois-Rivières est la capitale de la Tapiskwanie. On y trouve de tout pour ceux qui n'ont strictement rien, dont des drogues licites et illicites.

Il ne faut donc pas s'étonner à ce que le centre-ville prenne parfois l'aspect de la télésérie The Walking Dead avec tous les morts-vivants qui y déambulent, surtout aux petites heures du matin, quand la fête est terminée et que tous les poivrots sont jetés sur le pavé comme du bois mort sur la plage.

À l'heure où je fais mes promenades, je vois tout le côté sombre de ce centre-ville qui se prétend très festif. En plus des zombies, je croise des ramasseux de canettes. Il y a aussi des nettoyeurs de rue qui enlèvent les vomissures et les papiers qui traînent ça et là pour requinquer le centre-ville. Ainsi, Trois-Rivières sera prête pour une autre journée de fête qui me semble déjà triste et amère.

Hormis ces deux ou trois travailleurs que je vois à l'ouvrage, j'ai souvent l'impression que de ne croiser que des fous, des ivrognes, des mendiants ou bien des toxicomanes.  

Cette impression s'accentue d'autant plus à la fin et au début du mois. À la fin, lorsque les misérables ont faim depuis vingt jours. Au début, lorsqu'ils reçoivent des subventions de l'État pour nourrir les tripots du centre-ville.

 Ce matin, j'ai d'abord croisé un jeune ahuri qui gueulait sur sa bicyclette qu'il dirigeait d'une seule main, l'autre étant occupée avec un contenant de café Tim Horton's.  Alors que je circulais sur le trottoir, il est passé devant moi à toute vitesse pour s'arrêter quelques coups de pédales plus loin. Il continua ses simagrées qui ne m'impressionnèrent pas du tout. Je n'allais certainement pas changé de trottoir et m'apprêtais à lui asséner un solide coup de poing pour le ramener sur terre en cas de danger pour ma personne.

-Gna-meu-neu-wa! cria-t-il tandis que je passais près de lui.

Il avait la pupille dilatée de quelqu'un qui a fait du crystal-meth, à moins que je ne me trompe. Ç'aurait pu être de la mort aux rats ou bien l'état surnaturel de son esprit troublé.

Quoi qu'il en soit, l'hurluberlu repartit à pleine vitesse en balançant son contenant vide de café sur le trottoir.

-Hostie d'trou d'cul! Pollue tabarnak! que je n'ai pu m'empêcher de lui dire au passage. 

Il ne m'a probablement pas entendu. Il a continué son chemin en zigzaguant des deux côtés de la rue. Je me suis même trouvé un peu con de lui avoir dit ça. Il ne se soucie pas plus de la propreté des trottoirs qu'il ne se soucie de sa propre vie. Pouvais-je vraiment lui en vouloir? J'avais réagi sur le coup de l'émotion. Tout comme l'avait fait ce trou du cul.

Un peu plus loin, je me suis arrêté au guichet automatique de mon institution bancaire pour effectuer un retrait. Un pauvre diable dans la quarantaine avancée était couché à l'intérieur, juste devant le guichet. J'ai hésité un peu avant d'entrer. Puis je me suis dit que je n'avais pas le choix d'utiliser ce guichet puisque je n'en croiserais pas d'autres sur ma route.

Le type s'est levé lorsqu'il me vit rentrer. C'est vrai que j'ai l'air d'une armoire à glace ou d'un réfrigérateur sur deux pattes.

-Tu peux y aller man... J'ai tellement mal dormi man... Wip... wip... wip... Pis là si t'as quelque chose, d'la monnaie, même vingt piastres, bin j'pourrais manger un sous-marin au dépanneur... Aurais-tu une cigarette? Es-tu en foin pour me donner vingt piastres?

Honnêtement, je n'étais pas en foin pour lui donner vingt piastres, je n'avais pas de monnaie sur moi et de plus je ne fume pas.

-Désolé mon ami... J'fume pas... Pis j'suis pas en foin au mois de mars... C'est le temps des impôts pis va falloir que j'crache le morceau... 

-Pas grave... pas grave... Je n'prends plus de drogues moé... Non, non, non... La drogue c'est fini pour moé! me dit-il sur un ton halluciné qui disait plutôt le contraire. Ça serait bon un bon sous-marin au dépanneur... T'aurais pas vingt piastres de lousse, hein? Pour un sous-marin?

-Désolé... J'peux pas... Si j'te revois dans la journée j'vais t'donner du change...

Je ne voudrais pas passer pour un rat et surtout pas vous raconter mes actes de charité dans le moindre détail. Je puis vous dire que je donne aussi souvent qu'il m'est loisible de le faire. Cependant, j'avais besoin de ce vingt piastres-là et me disais que ce type-là avait surtout besoin d'aller se coucher dans un refuge pour itinérants ou bien au poste de police pour dégriser.

Je l'ai laissé à sa misère noire avec le sentiment de ma propre impuissance à améliorer le sort de ce pauvre gars. 

Je me suis souvenu du temps où je travaillais pour un journal de rue, alors que j'organisais tant bien que mal une forme de reprise en main des itinérants qui ne mangeaient que des sous-marins de dépanneur eux aussi.

Pourquoi des sous-marins de dépanneur? Parce que la misère ne sait pas plus cuisiner que réfléchir. La misère broie autant les tripes que les consciences. La misère finit par survivre dans ses propres déjections. Elle se pisse et se vomit dessus sans réagir, la misère. Elle pue, la misère. Elle n'a même plus la force de sauver les apparences et de préserver l'orgueil. Elle mange des sous-marins de dépanneur parce que le dépanneur n'est pas loin. Parce que le dépanneur fait crédit. Parce que... je n'en sais trop rien. Je ne suis pas la misère, moi. Je n'en suis que le spectateur.

J'ai continué ma route en pensant à tout ça.

Puis je me suis acheté de quoi manger ce midi: de la chaudrée de palourdes en conserve, une orange, du yogourt aux fraises, une enveloppe de riz au poulet rôti... Il m'est resté un peu de change que j'aurais pu donner au pauvre gars rencontré au guichet automatique. Je lui ai promis de lui donner du change la prochaine fois que je le reverrai pour qu'il s'achète un sous-marin au dépanneur...




Duplessis, les Bleus et autres péquisteries

Une femen à l'Assemblée Nationale...
Il y a toujours une petite voix intérieure en moi qui me dit d'éviter la politique lorsque je m'apprête à rédiger un billet. Ce n'est pas que je craigne d'y exprimer des idées politiques. C'est plutôt parce que je porte plus d'espoir en la transformation de la société par la voie de la culture.

Les fanatiques trouveront bien sûr le temps et le moyen de me reprocher d'avoir produit un texte, une caricature ou un air d'harmonica qui ne semble pas en conformité avec leur bréviaire.  Par contre, ils auront l'air ridicule de s'en prendre à un artiste et tous les rieurs seront invariablement de mon côté. Tout compte fait, la grande majorité des gens n'aiment ni la politique ni les fanatiques et je serais con de passer mon temps à leur répondre. Je fais ma part pour ma communauté. J'ai des rêves tant pour elle que pour moi-même. Par contre, je ne tiens pas à me créer un ennemi préféré pour lui déverser tout mon fiel. Nous sommes tous embarqués dans le même bateau qui chavirera si tout le monde se bouscule pour avoir raison au grand dam de la raison elle-même. Il faut donc demander aux anxieux, aux ultranationalistes et autres racistes de se rasseoir pour ne pas tous plonger dans les abysses. Il convient de se prémunir contre les apprentis-pompiers qui ne savent que jeter de l'huile sur le feu.

***

Cela étant dit, je me risquerai néanmoins à émettre quelques points de vue politiques pas tout à fait gentils.

Je vais encore une fois parler du Parti Québécois. Une fois de trop sans doute, mais il le faut bien puisque les trolls péquistes pullulent et polluent les médias sociaux.

J'ai toujours cru que les pires ennemis des péquistes étaient les péquistes eux-mêmes.

Ce parti flirtait autrefois avec la gauche molle. Le PQ fut vaguement un parti social-démocrate prêt à recruter tous les conservateurs drapés dans le fleurdelisé des rois de France.

Mon père l'avait compris. Il avait déchiré sa carte de membre du PQ lorsque les péquistes sortirent la statue de Duplessis des boules à mythes pour l'installer sur un socle, à Trois-Rivières, sur la rue Bonaventure.

-Je l'savais qu'c'était des Bleus! déclara mon père qui avait toujours pris en grippe l'Union Nationale.

Admirateur de Arthur Buies et de Télesphore-Damien Bouchard, mon père était clairement un Rouge. Ce prolétaire qui travaillait dans une aluminerie avait suivi René Lévesque un temps parce qu'il croyait que Ti-Poil était encore un Rouge. Sortir la statue de Duplessis, recruter Rodrigue Biron l'ex-chef de l'Union Nationale et faire les yeux doux aux Bleus de la Chambre des Communes, c'était trop pour mon père.

Je ne me suis pas approprié toutes les idées politiques de mon père. Mais celles-là, je vous l'avoue, ne me quitteront jamais la mémoire.

Mon père était un Rouge. Je le suis un peu plus que lui sans doute. Je suis plutôt Rouge et Noir. Rouge comme le Métis que je suis. Et Noir comme un anarchiste qui croit fermement en la démocratie directe et s'accroche à des idéaux révolutionnaires qui n'excluent pas la dignité, le respect, le pacifisme et l'humanisme.

***

Si je vous dis ça, c'est bien parce que le PQ n'en manque pas une. Quand il n'est pas là à nous beugler sa haine du cosmopolitisme et du multiculturalisme-à-la-Trudeau, il prend toute attaque contre le sacro-saint Parti comme une tentative d'humilier tous les Québécois... Cela finit par devenir lassant. Et cela permet de comprendre pourquoi René Lévesque hésitait à adopter ce nom pour son Mouvement Souveraineté-Association. Le Parti Québécois signifierait, comme il le laissait déjà entendre en 1968, que les autres partis n'étaient pas Québécois...

Là-dessus, Ti-Poil ne se trompait pas: tous les Québécois sont Québécois, qu'ils soient fédéralistes, unijambistes ou Inuits.

Qu'un quidam anglophone prétende que le Québec est corrompu et vous verrez les péquistes hurler comme des loups qui appellent la meute à déchiqueter l'ennemi de la Nation pointé du doigt.

Dernièrement, les députés de la Chambre des Communes ont adopté une motion contre l'islamophobie. Les nationalistes québécois et les Bleus conservateurs ont déchiré leur chemise en prétendant qu'on jugulait la liberté d'expression... Ce n'était pourtant qu'une motion qui faisait suite, j'imagine, à un attentat meurtrier contre une mosquée et à une montée de l'intolérance envers nos compatriotes musulmans.  Le Bloc a demandé que l'on vote aussi sur une motion dénonçant la Québécophobie... Les conservateurs ont réclamé cent milles autres motions parallèles. Un vrai cirque qui mettait surtout en lumière qu'on ne voulait rien concéder à ces musulmans que les uns et les autres semblaient considérer comme de vulgaires barbares qui ne méritent pas tout ce concert de bonnes intentions...

C'était, une fois de plus, pathétique.

C'était, une fois de plus, l'expression cryptopéquiste d'un Nous duquel je me sens clairement exclus.

Non, je l'avoue, je ne porterai jamais un chef sur un bouclier comme dans une tribu de Gaulois.

Et je me fous, franchement, de revoir ma Normandie.

Le Québec et les Québécois valent mieux que cette vision déformée de ce que nous sommes intrinsèquement: un peuple en perpétuelle mutation tourné vers l'avenir.

***

Si le Parti Libéral du Québec (PLQ), aussi pourri et corrompu soit-il, passait une motion pour souligner que les tartes aux pommes ont bon goût, je n'y trouverais pas de raison à y rechigner en tant que parlementaire.

Or, le PLQ a déchaîné les péquistes après avoir annoncé son intention de mener une enquête sur le racisme systémique qui s'affiche sur notre territoire.

Il ne peut donc pas y avoir de racisme au Québec... C'est clairement une tentative des fédérastes (sic!). Fédérastes comme on dit pédérastes, une autre subtilité du langage ordurier des nationalistes québécois. Les fédérastes (re-sic!) souhaitent discréditer le peuple québécois ainsi que son Parti bien-aimé... Avant de dénoncer le racisme qu'il y a au Québec, dénonçons donc les fédérastes, le cosmopolitisme tant honni pendant l'entre-deux-guerres ainsi que le multiculturalisme-à-la-Trudeau-qui-sent-l'ail!

Bref, le PQ s'enfonce toujours plus dans la misère intellectuelle de sa petite cabane à casser du sucre sur le dos de ses ennemis tout aussi commodes qu'imaginaires.

***


Aussi curieux que cela puisse paraître, je demeure indépendantiste et socialiste.

Je crois que nous gagnerions à faire du Québec une république qui contrôle son économie à 100% dans le but d'en faire une société progressiste et ouverte sur le monde.

J'imagine un Québec multiculturel où l'école est gratuite, du primaire jusqu'à l'université, et où chaque Québécois et Québécoise bénéficie d'un revenu de citoyenneté pour toute forme d'exploitation de nos ressources naturelles. J'imagine un pays où il n'y a plus de frais médicaux et dentaires, où tout le monde peut se faire soigner comme le sont d'ailleurs les prisonniers...

J'imagine un pays où il n'y a plus d'impôt. Seulement une taxe de vente universelle sur les produits autres que la nourriture.

J'imagine la nationalisation des banques.

Bref, je suis un fou engagé... un pelleteur de nuages... un maudit artiste-carré-rouge-gratteux-de-guitare.

J'aime mieux ça que d'être un fou furieux qui traque les fédérastes, les étrangers qui ne mangent pas de bines au lard et ceux qui sentent l'ail.

J'aime mieux ça que de faire du Québec un vulgaire terroir où croîtra un genre de Front National de vieilles faces de cire aigries à côté de leurs pompes.

La croix d'Alain Killer Lacroix

Alain Lacroix en portait toute une. Une quoi? Une croix, évidemment. Et il portait bien son nom, croyez-moi.

C'était un gars renfrogné, replié sur lui-même et pour tout dire asocial par instinct de conservation plus que par habitude.

Son corps avait pris la forme de sa timidité outrancière, la tête toujours penchée par en avant, le menton enfoncé dans les épaules et les yeux tout aussi furtifs que ceux d'un petit écureuil traqué par des prédateurs. Il portait aussi de grosses lunettes épaisses qui rapetissaient ses yeux tant et si bien que ça lui conférait un air surnaturel qui faisait rire tous les médisants et médisantes qu'il croisait au cours de sa pitoyable existence.

Le timbre de sa voix était semblable au son que ferait un tuyau d'aspirateur bloqué par une patate.

-Aheur! Aheur! qu'il semblait dire en s'étouffant.

De plus, il sentait mauvais. Quelque chose comme une odeur de peur qui le faisait suer en permanence et sentir le petit canard à la patte cassée.

Il était timide avec tout le monde, Alain Lacroix. Les gars finissaient par s'y faire. Ça ne leur foutait plus rien qu'il parle ou non. Ils oubliaient qu'il existait et le laissait traîner autour d'eux comme un fantôme auquel ils adressaient brièvement la parole pour lui demander ceci ou cela. Entre gars, voyez-vous, on se comprend. On se disait qu'il n'avait pas de chance et on se félicitait de ne pas être comme lui. On avait même donné un surnom à Alain Lacroix pour qu'il s'intègre à un groupe de timides intellectuels qui buvaient comme des trous. On l'avait tout bonnement surnommé Killer. Comme dans quelle heure (killer...) est-il? Parce que Killer, voyez-vous, passait son temps à consulter sa montre, comme s'il craignait de manquer un rendez-vous important. C'était en fait un de ses subterfuges pour s'enfuir dès que la pression sociale lui devenait insupportable.

Pour ce qui est des filles, c'était une toute autre affaire. D'abord parce qu'Alain était incapable de se trouver en présence d'une fille. Il en tremblait de tous ses membres et se mettait à bégayer comme un âne.

Un jour, Nancy Grimard, la plus belle fille de l'école aux dires de plusieurs, l'obligea à lui serrer la main pour le narguer devant tout le monde.

-Serre-moi la main Killer...

-Aheur... je... aheur... hum... lui dit-il en tremblant, sans oser la regarder dans les yeux.

-M'as-tu entendue? Serre-moi la main... Je veux que l'on se serre la pince. Tu ne comprends pas?

-Ah...Heu... Aheur! Aheur! Ahem!

Nancy avait pris la main de Killer de force pour la serrer dans sa paume. Killer faillit s'évanouir. Dès qu'elle lui lâcha la main, Killer partit à courir en abandonnant son sac et toutes ses affaires. Tout le monde avait bien ri. Nancy n'en devint que plus populaire. On lui lança d'autres défis, comme celui d'embrasser Killer sur la joue ou de lui pogner la queue, seulement pour voir s'il allait faire une crise cardiaque ou bien se creuser un trou à ses pieds pour s'y enterrer à jamais.

Killer changea donc son trajet habituel pour ne jamais tomber en présence de Nancy ou bien d'une autre fofolle qui voulait l'humilier devant tout le monde. Bref, il portait une croix toujours plus lourde.

Puis Alain Lacroix, alias Killer, obtint ses diplômes en mathématiques. Il avait un doctorat en main avec lequel il ne savait que faire tellement il était timide. Un gars qui le prenait en pitié, le propriétaire de son logement en fait, l'engagea pour qu'il devint commis d'un dépanneur dont il était aussi le propriétaire. Killer devait recevoir les marchandises dans la cave, classer les bouteilles vides, remplir les réfrigérateurs et accomplir toutes autres tâches connexes. Le propriétaire lui faisait aussi laver les planchers et les toilettes. Il avait compris qu'il fallait aussi éviter de le mettre en contact avec la clientèle.

Ce Bon Samaritain s'appelait Luc Camirand. C'était un gros jouisseur qui mangeait beaucoup de fromage, buvait beaucoup de vin et consommait beaucoup de vidéos stupides sur YouTube. Il ne se rasait jamais et louchait des deux yeux.

Or, ce gros lard connaissait une fille tout aussi maladivement timide que ne l'était Killer. Elle s'appelait Manon Lemire. C'était une grosse rousse à la peau parsemée d'acné dégoulinant qui marmonnait bien plus qu'elle ne parlait. Camirand crut bon de se faire le cupidon de ces deux-là. Il en parla d'abord à Manon qui était d'ailleurs sa nièce.

-Je connais un gars bien gentil que tu devrais rencontrer Manon... Il est très, très gentil...

-J'suis gênée mononcle Luc... J'sais jamais quoi dire... Faut que j'boive pour casser ma gêne...

-Vous trouverez bien quelque chose à vous dire... J'vous invite ce soir au resto... On va se manger une bonne pizza Chez Paco... On va boire des pichets de bière pour vous dégêner... Tu vas voir, il est très, très gentil.

Le soir même, Luc emmena son employé Chez Paco. Killer ne se doutait rien. Quand il vit qu'une fille mangerait avec eux, il se mit à trembler, à renverser des verres d'eau sur la table et à se réfugier aux toilettes.

-Il a l'air d'un christ de fou ton Alain Lacroix, maugréa Manon.

-Dans 'a vie, on peut pas toujours faire la difficile! philosopha mononcle Luc pour lui faire comprendre qu'elle n'avait pas à faire la fine bouche.

Killer finit par revenir un peu plus calme. Il se confondait en excuses pour tout et rien. Il réclamait un verre d'eau. Alain Lacroix commanda plutôt un pichet de bière. Killer, qui ne buvait jamais, cala un verre, puis un autre et encore un autre. Au bout du troisième pichet, il ressentit quelque chose d'étrange. C'était comme si sa gêne était disparue. Il ne bégayait plus. Il osa même adresser la parole à Manon.

-Vous venez souvent ici?

-Tu peux me tutoyer tu sais... Oui, je viens souvent ici...

-Et tu es la nièce de monsieur Luc?

-Bien entendu...

-Qu'est-ce que tu fais dans la vie?

-J'fais mon possible...

Luc était satisfait. La glace était cassée. Il ramena un autre pichet de bière sur la table et Manon se mit à donner subrepticement des coups de jambe à Killer pour lui signifier quelque chose.

Killer ne ressentait plus de gêne. La seule gêne qu'il éprouvait, en fait, c'était de se sentir coincé dans son pantalon. Il avait une forte érection arrosée de liquide pré-séminal. Il but deux verres l'un après l'autre. Luc paya la facture et les laissa tous deux ensemble avec deux autres pichets.

-Il faut que j'y aille... J'ai quelque chose d'urgent... Continuez votre conversation les jeunes...

-Salut mononcle Luc...

-Salut monsieur Luc...

Luc était parti. Les deux timides se regardaient dans les yeux sans rien dire.

-Ça te dirait de baiser? demanda directement Manon à Killer l'engourdi.

-Heu... Je... Je n'ai jamais fait l'amour... Et je...

-Je vais te le montrer. C'est pas difficile.

Killer éjacula après qu'elle lui eut mis sa main sur la cuisse.

-Excuse-moi il faut que j'aille aux toilettes...

Killer alla s'essuyer aux toilettes, évidemment. Puis il se nettoya la queue avec des lingettes nettoyantes laissées à la disposition des clients qu'il avait pris sur une table inoccupée. Devrait-il y aller? Est-ce qu'elle rirait de lui en voyant son pénis? Est-ce que son pénis était trop gros ou pas assez? Des tas de question lui venaient à la tête.

Lorsqu'il sortit des toilettes, il vit Manon en train de tourner sa langue dans la bouche d'un gars au comptoir. Elle était fin saoule et lui caressait les parties par-dessus son pantalon. Le gars n'était même pas beau et avait l'air d'une déjection sur deux pattes aux yeux embués de colère de Killer.

Killer sentit qu'il voulait mourir.

Il prit ses cliques et ses claques.

Il marcha au moins deux heures sous la pluie en maudissant le destin qui était le sien.

Puis il vomit son repas au coin d'une rue et d'une ruelle.

Le lendemain, il ne rentra pas travailler au dépanneur.

Il ne rentra pas plus le surlendemain.

Luc, qui se demandait ce qui se passait avec Killer, alla cogner à la porte de son appartement et constata avec stupeur qu'il était vide.

On n'entendit plus jamais parler d'Alain Killer Lacroix depuis ce jour-là.

Où était-il allé? Qu'avait-il fait?

Franchement, on n'en sait rien.

Mais il arrive encore que certains soir Nancy Girard raconte avec de gros rires gras la fois où Killer s'était enfui comme un écureuil apeuré après qu'elle lui eut serré la pince.

Et tout un chacun y va d'une anecdote au sujet de Killer, même Manon qui n'est pourtant pas si jolie et se prend maintenant pour une princesse seulement parce qu'elle baise avec tout ce qui bouge.


Pépito a rencontré Jésus

Pépito était tout petit, malingre et pratiquement analphabète. Il brossait des souliers gratuitement dans les lieux publics nourrissant l'espoir qu'on lui rende la charité. Il recevait parfois des coups de pied, Pépito, parce que les gens n'ont pas que ça à faire, supporter tous ces pauvres qui pullulent dans Bogota et qui vous voleraient votre portefeuille s'ils le pouvaient.

Pépito avait la couenne dure à force de se faire battre. Il ne craignait plus les coups et était disposé à passer à une autre étape de sa pitoyable existence.

C'est à ce moment-là, justement, qu'il avait rencontré Jésus.

Jésus était membre des Locos, un gang de rue qui s'était récemment constitué dans le quartier. Les Locos faisaient toutes sortes de sales boulots pour d'encore plus grosses organisations criminelles. Ils volaient des portefeuilles. Ils coupaient des mains pour voler des bagues, des bracelets et autres bijoux. Ils transportaient de la drogue d'un point A à un point B. Ils en vendaient même un peu. Et puis ils avaient cet insigne privilège, au bout d'un an de loyaux services, de recevoir un vrai revolver grâce auquel plus personne ne leur donnait des coups de pieds au cul.

-Tu devrais devenir membre des Locos Pépito. Fini le brossage des souliers... C'est toi qui va te faire brosser les souliers dorénavant. On va te faire devenir riche mon frère...

Pépito avait enfin trouvé une vraie famille.

Lui qui s'était toujours promené nus pieds chaussaient dorénavant des espadrilles Nike. Il avait un beau collier en or autour du cou. Tout le monde le respectait enfin parce que tout un chacun le craignait. Il avait un vrai logement maintenant avec un ordinateur, un écran plat et un système de son qui crachait comme l'enfer des airs à la mode du jour.

Un jour, Pépito croisa un monsieur qui lui avait déjà donné un coup de pied au cul du temps où il brossait les souliers dans les lieux publics.

-Hé connard! Tu te souviens de moi?

-Pardon? Est-ce que je vous connais?

-Oui. Mais tu ne t'en souviens pas... C'est moi, Pépito... Tu m'avais donné un coup de pied au cul du temps où je brossais les souliers sur la Place de la Madone...

-J-j-j-e ne sais pas de quoi v-v-v-vous p-p-p-parler... bégaya le monsieur qui portait un chapeau.

-Ah oui? Et si je te collais ce revolver sous le menton, comme ça, ça te rafraîchirait la mémoire, hein?

L'homme n'osa rien dire. Pépito appuya sur la gâchette et la balle transperça la gorge, le cerveau et la boîte crânienne.

Pépito ne partit même pas à courir. Il rangea son revolver  dans son pantalon et s'en alla comme ça, calmement, comme si rien ne s'était passé. Il acheta même des burritos qu'un type vendait sur la rue.

Il croisa Jésus quelques minutes plus tard. Jésus était en train de se faire brosser les souliers par un petit mendiant haut comme trois pommes.

-Tiens petit, prends ce billet de 5000 pesos, tu as bien travaillé, lui dit Jésus après que le mendiant eut terminé son travail.

-Hola Jésus! Comment ça va? lui demanda Pépito.

-Très bien. Et toi Pépito? 

-La pleine forme. As-tu vu mes nouvelles espadrilles? Ce sont des Nike.

-Wow! Mais faudrait bien que tu passes à plus chic, Pépito... Les affaires sont bonnes... Regarde mes souliers italiens... Cela coûte la peau des fesses... Je les ai prises à un type qui chaussait la même pointure que moi... Je l'ai buté Place de la République. Senor Ramone ne porte que des souliers italiens. Tu le savais Pépito? 

-Wow! J'aurais dû y penser moi aussi... quand j'ai explosé la tronche d'un sale con Place de la Madone il n'y a même pas cinq minutes... Il avait de beaux souliers... Peut-être que j'aurais pu les chausser...

-Ah oui? Tu l'as buté?

-Oui. C'était un connard qui m'avait foutu un coup de pied au cul quand je brossais les souliers dans la rue. Comme ce petit... Hé! Petit mendiant... Viens-ici petit mendiant!

-Oui? demanda le petit mendiant.

-Tiens voici un billet de 5000 pesos pour toi.

-Vous voulez que je brosse vos souliers senor?

-Non... Je te donne 5000 pesos pour que tu ne les brosses pas!

-Merci! Gracias! 

Y'a pas à dire, la vie était belle et bonne pour Jésus et Pépito.

-Et dire qu'il y a à peine un an je ne valais pas mieux que ce pauvre petit mendiant... Je recevais plus de coups de pied au cul que d'aumônes. Une chance que je t'ai rencontré Jésus.

-C'est toujours une chance que de rencontrer Jésus mon ami...

-Oui! Ha! Ha! Et qu'est-ce qu'on fait maintenant?

-On va tuer un touriste qui porte la même pointure de souliers que toi. Tu chausses des combien Pépito?

Le soir même, Pépito et Jésus se sentaient les rois du monde avec leurs souliers noirs qui étincelaient au soleil. Tout le monde s'écartait sur leur passage. On savait qu'ils faisaient partie des Locos. Et on savait aussi qu'il ne fallait pas contrarier les Locos.




dimanche 26 mars 2017

Contemplatif

Des tas de réflexions informes me sont venues en tête ce matin. Je n'ai pas su les organiser. Peut-être que ce sont les vapeurs du vin que j'ai bu hier qui rendent mes méditations éthérées. Ou bien n'est-ce là que l'effet d'un dimanche matin où je n'ai trop l'envie de me caser dans la logique.

Il me semble parfois que je touche à quelque chose qui n'a pas encore été formulée. J'entretiens cette vanité bénigne de croire que je pourrais pondre un truc original. Je me rends compte, après coup, que je ne fais que reprendre de vieilles idées dont j'ignorais l'origine. Ce n'était, somme toute, que des artefacts psychiques. Des résidus de pensées qui se sont transmises d'une génération à l'autre depuis la nuit des temps.

J'apprends donc à me taire pour ne pas me répéter, bien que je sache qu'un homme vient au monde avec un seul et unique message qu'il emportera avec lui jusque dans la tombe: je suis venu, j'ai vu et, comme tout le monde, j'ai été vaincu.

Donc, il n'y avait pas de mots sur les idées qui me venaient à l'esprit ce matin.

Il n'y avait que des impressions diffuses et irraisonnées.

J'aurai partagé avec vous cet état de non-dit en vous le disant du mieux que je le pouvais.

Les dimanches matins, voyez-vous, sont faits pour la contemplation.


samedi 25 mars 2017

Islamophobie et savon de vaisselle à l'eau de source

Je me suis donné pour règle d'éviter autant que faire se peut de commenter sur mon blog les controverses et dérapages qui pullulent sur les réseaux sociaux.

Il me faut parfois réagir, ne serait-ce que pour exprimer ma lassitude.

Il y a deux jours, les députés de la Chambre des communes du Canada ont adopté une motion condamnant l'islamophobie. D'aucuns y ont vu une attaque contre la liberté d'expression. Pas moi. Je n'y ai vu qu'une motion non-contraignante qui n'a aucune force de loi. Du coup, il s'en trouvera pour m'accuser de soutenir l'État islamique... Je saurais m'y faire en évitant de discuter avec tous les fanatiques que je pourrais croiser sur mon chemin. Je ne parle pas aux enragés. Ceux qui ont l'écume aux lèvres doivent se faire soigner, un point c'est tout.

La charte canadienne des droits et libertés, tout comme la charte québécoise du même nom, condamnent la discrimination fondée sur la race, le sexe et même la religion. C'est une des lois fondamentales de notre État de droit. Comme celles qui permettent aussi la liberté d'expression sous réserve de ne pas s'en servir pour commettre un méfait public.

Le fameux code de vie de Hérouxville, dont on a entendu parler pendant les audiences de la Commission Bouchard-Taylor, prétendait qu'on ne pouvait pas lapider des femmes entre autres niaiseries. Or, le Code criminel canadien est déjà assez clair à ce sujet. Il est aussi interdit de pendre quelqu'un ou de le noyer dans un sac de couchage avec un bloc de béton attaché aux pieds.

Cela ne suffisait pas pour calmer la populace réclamant son droit de lynchage. Nous étions envahis par des étrangers qui se méfient du porc dans nos bines au lard.

C'était un peu comme s'il fallait spécifier qu'il est interdit de passer sur un feu rouge pour ceux qui portent une calotte rouge, un turban, un fez ou bien un haut-de-forme. Il vient un temps où il suffit de dire qu'il est interdit de passer sur un feu rouge pour qui que ce soit, point à la ligne.

Cela serait trop simple pour ceux qui sont trop bêtes.

On fera donc des parlementeries à ce sujet en plus d'inonder Twitter d'images sarcastiques sur ceux qui portent des calottes rouges ou bien des hauts-de-forme.

Je n'aurai pas dû commenter cette motion de la Chambre des communes. Je le regrette déjà. Il n'y avait rien à dire là-dessus, sinon que les députés ont cru bon de signifier aux musulmans de ce pays qu'on se préoccupe de leur sort. On pourrait, pour ma part, dire la même chose aux Témoins de Jéhovah et aux athées. À la rigueur, on pourrait passer une motion sur la punkophobie, sur la hiphopophobie ou bien l'athéophobie. Emmenez-en des projets, les députés ne demandent qu'à nous rappeler que tout le monde aime la tarte aux pommes.

Bref, il n'y a pas grand chose à dire à ce sujet mais je puis vous assurer qu'il s'en est dit des tas et encore des tas. Beaucoup de bruit pour rien. Enfin, pour presque rien... Avoir été député, j'aurais approuvé la motion tout en regardant des niaiseries sur YouTube pendant les débats.

***

Changeons de sujet... Il y a des limites à déchirer sa chemise pour si peu. Je ne vous parlerai pas plus du type qui a écrit dans le magazine MacLean's que la société québécoise va tout croche et tout de travers. Monsieur Potter s'en est excusé, a perdu un titre à l'Université McGill et ne mérite pas nécessairement d'être achevé à coups de pelle. Il y a bien sûr un tant soit peu de Quebec Bashing dans le MacLean's mais bon, on ne se gêne pas pour ridiculiser le Rest of Canada aussi souvent que possible de ce côté-ci. Ce ne sont pas deux solitudes qui se parlent mais deux cliques de patriotes autoproclamés qui ne méritent que notre indifférence. J'aime les Anglos et je connais des Anglos qui m'aiment. Cela me suffit amplement.

Allons-y d'un autre sujet, dis-je.

Je suis passé dans une petite boutique de produits bio ce matin. On cherchait un produit sans gluten quelconque parce que je me chie le corps quand je bouffe du gluten sur une base régulière. Depuis que je n'en consomme plus, eh bien je chie normalement. L'eau est toujours claire après que j'y ai évacué ce qui se doit de sortir des intestins. Raison de plus pour continuer de manger des produits sans gluten.

Or, j'ai été surpris de constater qu'on y vendait pour huit dollars une bouteille de 700 ml de savon à vaisselle biologique fabriquée avec de l'eau de source provenant de je ne sais quel Himalaya.

Ça m'a pris au ventre bien plus qu'au portefeuille puisque je ne l'ai pas achetée.

Je ne suis pas un bobo qui rachète sa mauvaise conscience de bourgeois occidental avec ce genre d'attrape-nigauds.

Du savon à vaisselle contenant de l'eau de source... Wow!

Je suis sensible à la lutte contre les changements climatiques tout autant que je le suis pour l'usage de la logique que suppose la dimension éco-logique...

Leur eau de source au savon de vaisselle, donc, ils peuvent bien se la crisser dans l'cul.

***

Après tout ça, franchement, je n'ai plus rien à dire.

Et je retourne peindre dans mon atelier.



Pauvre cloche !

C'était une pauvre cloche. Elle croyait que ses jugements de valeur étaient des lois fondamentales de l'univers. Elle ne connaissait rien à rien, avait la curiosité intellectuelle d'un dé à coudre et pas plus de goût esthétique qu'une page de catalogue de mode collée par du sperme de collégien.

Elle était anxieuse, déprimait pour un rien et ramenait toute conversation à son moi tant intérieur qu'extérieur. Sa croissance était personnelle. Sa spiritualité était comme celle dont elle avait entendu parler dans une émission de télé, juste avant une publicité des outils de cuisine Snappe-Pomme.

Cette sotte aurait pu être jolie si elle n'avait pas été aussi superficielle. Son conjoint Jean-Luc, un plombier effacé et docile, passait pour un saint lorsqu'on le comparait à cette pimbêche.

Elle s'appelait Marianne. Elle avait des faux-cils, de faux-ongles, des fausses dents et des faux tétons. Tout ce qu'il y avait de vrai en elle c'était cet espace restreint entre ses deux yeux qui lui conférait un air naturellement stupide. D'autres, avec moins d'espace entre les deux yeux, auraient passé pour des génies. Mais elle, bon sang, il y avait des limites à la supporter. De sorte que l'espace réduit entre ses deux yeux devenait une preuve irréfutable de son imbécillité.

Quand on avait le malheur de lui parler des nouvelles, elle se vantait de ne rien savoir.

-Ça donne quoi d'savoir tout ça hein? Hahaha! Pfff...

Ça ne lui donnait rien de savoir tout ça ou de savoir quoi que ce soit, tout le monde l'avait très bien compris.

Ses goûts étaient toujours idoines à ceux du jour. Aimait-on la chanson stupide d'un gorille qui bégaie qu'elle se mettait à bégayer comme une gorille. Aimait-on la décoration feng shui qu'elle plaçait le feng shui dans toutes ses conversations tout en décorant sa maison de bibelots et de reproductions grotesques achetés dans des boutiques qui vendent du blingbling pour ce genre de personnes dénuées de sens contemplatif.

Jean-Luc, son conjoint, se laissait faire comme une poupée Ken. Marianne l'obligeait à se vêtir comme un beau suçon. de sorte qu'il finissait lui aussi par avoir l'air d'un vieux qui faisait semblant d'avoir l'air cool.

Jean-Luc se tapait des heures supplémentaires à chaque semaine pour financer les caprices de Marianne et voyait venir le temps où ils s'écraseraient tous deux contre le mur de la réalité. Il lui payait des voyages, des accessoires, des sorties avec location de limousine et tout ce que son salaire ne pouvait plus se permettre sans défoncer sa marge de crédit.

Marianne n'en avait rien à foutre de ses plaintes. Tant et si bien que Jean-Luc préférait les taire. Il faisait semblant d'être heureux. Il faisait semblant de rire. Il faisait semblant de bien vivre... Mais au fond de lui-même, Jean-Luc était malheureux comme l'enfer.

Et Marianne continuait à parler d'elle à la première personne du singulier sans se soucier des malheurs des uns et des autres.

-Moi! Moi! Moaaaa!

Et tout était dit.

Elle n'employait que les meilleurs produits.

Elle n'allait que sur les plus belles plages.

Elle ne se faisait coiffer que par Ricardo Spaghetti.

Elle n'achetait que le parfum le plus cher.

Bref, bien qu'elle n'ouvrait jamais un livre et encore moins un journal, Marianne était une vraie chick.

-T'es chanceux d'être avec une belle chick comme moi... Tout l'monde me r'garde les totons!

-Oui je sais... lui répondait Jean-Luc en réprimant son envie de bayer aux corneilles.

Il se voyait dans une cabane en bois rond. Jean-Luc, ou bien à la pêche, avec des vers gros comme ça, sur le bord de la rivière. Seulement pêcher oui... Comme lorsqu'il était enfant. Regarder le ciel, le vent qui fait ondoyer les vagues, les oiseaux qui virevoltent...

-Va falloir que j'me refasse une chirurgie faciale... J'commence à avoir des rides sur le bord des yeux... Charlotte s'en est fait faire une pour moins de 20 000$. Faudrait que tu penses à faire de l'overtime un peu plus pour que je puisse me payer ça mon pitou... Tu voudrais pas que j'aie l'air d'une vieille grébiche, hein?

-Oui chérie... Je... je vais essayer de payer ça...

-Tu vas essayer ou tu vas payer?

-Je... hum... Oui...

C'est ce soir-là, justement, que Jean-Luc était parti sans plus jamais redonner de nouvelles. Charlotte prétendit l'avoir vu pêcher sur le bord de la rivière. D'autres racontèrent à Marianne qu'il était maintenant aide-cuisinier dans un restaurant de la Gaspésie. Ou bien qu'il avait rencontré un certain Jésus, fan du groupe de rock Nazareth, qui prenait toutes sortes de drogues.

Marianne était en furie qu'il l'ait quittée sans rien lui dire.

Elle se trouva un nouveau conjoint, propriétaire de garage celui-là, qui n'avait pas peur de faire des heures supplémentaires. Ainsi, Marianne pourrait sauver la face en plus de s'offrir une chirurgie pour ressembler à une joueuse de tennis sans faire d'efforts.

C'était une pauvre cloche, oui.

Mais que voulez-vous?

Nous vivons à une époque de pauvres cloches...



Bloguer jusqu'à la fin des temps...

Votre humble serviteur en train de bloguer...
Cela fera dix ans le 9 avril prochain que je blogue assidûment. Les années sont passées et mon blogue est devenu comme une drogue. J'y déverse jour après jour mes créations littéraires, mes dessins, mes airs d'harmonica et bien plus encore. Je pousse même l'outrecuidance à y poster des points de vue. Bref, je m'amuse comme un fou.

Beaucoup de blogs sont tombés au fil des ans. Tellement que je ne les compte plus. Chez certains l'enthousiasme du début à céder la place à la désillusion. Mais pas pour moi. J'imagine que j'avais quelque motivation supérieure. Ou bien un trop-plein de trucs à dévoiler à de parfaits inconnus.

J'ai commencé à bloguer parce que je souffrais d'être condamné au silence. J'avais eu le privilège de m'exprimer largement du temps où j'étais animateur de radio puis rédacteur en chef d'un journal de rue. Ce privilège m'a été retiré parce que je n'en faisais qu'à ma tête. Qu'à cette tête que je ne souhaitais aucunement dévisser pour ne servir que de transmetteur à des conneries institutionnalisées.

J'ai traversé un long désert dans la plus amère des solitudes. J'ai eu l'impression que mon temps était fini. On me disait encore que j'avais une belle plume, que j'étais un artiste, mais à quoi bon tout ça si je ne trouvais pas un espace de diffusion?

J'ai trouvé cet espace sur Blogger, une application fournie gratuitement par Google.

J'ai commencé par écrire des points de vue puis, graduellement, en m'inspirant du Journal d'un écrivain de Dostoïevski, j'ai cru bon d'alterner entre la création littéraire et la rédaction de textes d'intérêt presque public. J'ai bientôt ajouter des reproductions de mes toiles, des airs d'harmonica occasionnels et même des bandes dessinées. Les seules limites devenaient celles que je m'imposais à moi-même.

À tous les jours, depuis dix ans, je me mets au travail devant mon clavier. Tout part souvent d'un mot ou d'une vague impression. Puis tout se construit autour d'une idée d'abord indicible. Je ne réfléchis pas avant d'écrire. Je laisse mes doigts couler sur le clavier pour trouver des réponses à des questions que je ne me posais même pas. Je trouve le thème fortuitement.

Qu'est-ce qui a fait mourir tant de blogs? Je n'en sais rien. Peut-être l'opportunisme. Les opportunités se font rares, voyez-vous. On ne blogue pas pour les autres, mais d'abord pour soi-même. C'est du moins mon leitmotiv.

Quand je blogue je n'espère rien en retour. Pour paraphraser la poétesse Emily Dickinson, je ne mets pas aux enchères mon esprit humain. Je blogue comme je dessine, comme je joue de l'harmonica ou de la guitare, parce que je ne saurais vivre sans l'art. Tant mieux si ça plaît. Tant pis si ça déplaît.

Bloguer en Russie ou bien en Arabie Saoudite a sans doute une toute autre connotation. Il me semble, à tort ou à raison, que je ne risque rien à bloguer ici. Je ne dirais pas que ce sera toujours le cas. On trouvera amplement de quoi me faire pendre dans les millions de mots que j'ai téléchargés sur mon blog au fil des ans. Peut-être que je devrai payer un jour cette soi-disant rançon de la gloire...

Mark Twain laissait toujours ses textes d'opinions sur sa cheminée pendant une semaine pour s'assurer qu'il n'allait pas publier sous le coup d'une émotion incontrôlée qui lui ferait du tort.

Je n'ai pas cette patience. Je publie tout en un clic, beau temps mauvais temps, au risque de déplaire et d'offusquer tout un chacun. Si je ne me permettais pas cette liberté, bloguer ne voudrait rien dire pour moi.

Doit-on monétiser son blog? Je n'en sais rien. Le trafic a notablement augmenté sur mon blogue au cours de la dernière année. Je suis passé à plus de deux milles visites par jour. J'en avais à peine deux cents par mois au cours de ma première année de blogueur. Je me suis créé un lectorat plutôt fidèle au fil des années. J'ai aussi profité de ma collaboration hebdomadaire avec le Hufftington Post Québec pour accroître mon lectorat.

Cette forme subite de popularité me rappelle que je me dois de l'ignorer pour ne pas devenir l'un de ces gérants d'estrade qui consultent ses statistiques plutôt que de partager quelque chose qui survivra à l'épreuve du temps et des buzz de l'Internet.

Quels sont les blogs que j'aime? Je ne vous les nommerai pas pour ne pas indisposer ceux que j'ignorerais. Je vous confierai néanmoins que j'aime les blogs où l'auteur livre une vision personnelle dans un enrobage littéraire de qualité. Les blogs du genre l'art de vivre ou les dix-façons-de m'indiffèrent tout à fait. J'aime les voix indépendantes et suis particulièrement sensible à la belle écriture. J'ai ce préjugé de penser qu'une personne qui écrit bien pense mieux.

Je crois aussi, bien humblement, que le je est un piège. J'emploie la première personne du singulier du temps à autre, mais je suis le premier à m'en lasser. Mes accès de narcissisme doivent être constamment jugulés pour ne pas tourner en rond dans mon pitoyable et minuscule moi.

Les blogueurs qui ne parlent que d'eux-mêmes finissent par me perdre.

Je n'ai pas toujours l'envie de les regarder se contempler dans le miroir.

Parlez-moi plutôt des astres, des désastres, des humains et des arts!

Je ne vous lis pas que pour vous voir la binette, confrères et consoeurs blogueurs!

Comme l'on ne doit pas me lire que pour voir ma sale gueule.

Cela fait dix ans que je déverse n'importe quoi sur mon blog.

Dont des textes comme celui-ci.

Veuillez m'en excuser même s'il se peut que je récidive encore et encore, tous les jours, jusqu'à la fin de ma vie.


Le miracle du pont des chapelets de 1879...

"Saint-Marie faites qu'la glace pogne sur le fleuve!"

Cela s'est produit il y a 138 ans.

L'hiver 1878-1879 avait été exceptionnellement doux. Si doux que la glace ne s'était pas formée sur le fleuve. Ce qui freinait l'évolution des travaux pour la construction de cette église de la paroisse Sainte-Marie-Madeleine du Cap-de-la-Madeleine qui allait devenir le Sanctuaire Notre-Dame-du-Cap.

On comptait sur la formation d'un pont de glace sur le fleuve pour transporter les pierres de la rive Sud vers la rive Nord. Comme la glace ne s'était pas formée, les paroissiens se sont mis à prier, prier et prier encore.

Puis il y eut un miracle le 16 mars 1879. Un passage de glace se forma d'une rive à l'autre de sorte que du 19 au 25 mars on put effectuer le transport des pierres avec une centaine de voitures tirées par des chevaux. On pourrait enfin bâtir la nouvelle église, grâce à ce "pont des chapelets"...

On nous sermonne depuis des lustres avec ce miracle.

Tous les habitants de Trois-Rivières et des environs en ont entendu parler. Comme ils ont entendu parler de la madone qui pleurait dans les années '80 parce que des charlatans badigeonnaient de saindoux les yeux d'une icône de la Vierge accrochée au mur de leur salon. Le saindoux fondait sous la chaleur d'une éclairage approprié et conférait l'illusion que la mère de Jésus pleurait. Les fidèles se déplaçaient par centaines jusqu'à ce que les curés émirent des doutes et des réserves pour sauver la face...

Mon père, qui était pourtant croyant, marguillier de sa paroisse et responsable de la Société Saint-Vincent-de-Paul, avait de sérieux doutes sur le miracle du pont de glace survenu en mars 1879.

-Y'ont dit qu'c'était un miracle... I' pouvaient transporter les pierres, bien entendu... Mais le vrai miracle, sacrament, ç'aurait été que le fleuve gèle bord en bord au mois de juillet, pas au mois de mars!

Vous comprenez qu'avec un tel père la foi n'était jamais exempte de raison...


En se regardant sécher le nombril...

L'expérience personnelle n'est certainement pas à rejeter tout en bloc quand il s'agit d'exprimer son point de vue sur des thèmes civiques. Nier la première personne du singulier c'est aussi se nier soi-même.

Cela dit, il me semble que notre civilisation anxiogène et individualiste soit dans l'erreur lorsqu'elle se fonde essentiellement sur l'ego des forts en gueule narcissiques pour expliquer le monde.

Je m'inclus dans le nombre des gens qui peuvent avoir parfois tendance à tout ramener vers eux-mêmes. Je m'accuse par empathie envers le genre humain, pour me lancer la première pierre sans poser au moraliste d'occasion.

"Le Moi est haïssable", disait Pascal. Cela m'aura pris des années avant que de le comprendre. Tout passa longtemps par mon nombril avant que de transiter vers une autre dimension de l'expérience humaine. 

J'étais bouffi d'orgueil dans ma jeunesse. J'imagine que c'est dans l'ordre naturel des choses que d'être jeune et idiot. Je pensais à tort que tout me réussirait. Rien ne viendrait entraver ma course vers le succès et la gloire. Je m'embarrassais peu des pleurnicheries. J'en voulais aux gens sans volonté, sans force, sans colonne vertébrale. J'étais fort. J'étais grand. J'étais intelligent. Comment pouvait-on se permettre d'être autrement que moi-même?

Puis je suis tombé de mon piédestal. J'étudiais à la faculté de droit de l'Université Laval et il devenait tous les jours de plus en plus clair que je n'avais plus les moyens de payer mes études. Je me suis cherché du travail. Je suis devenu préposé aux bénéficiaires au Centre hospitalier de l'Université Laval. Puis j'ai dû me résigner à abandonner mes études en droit. J'avais trop faim pour me nourrir d'articles de lois.

Mon ego s'est dégonflé au contact des malades. Le monstre d'orgueil que j'avais été jusqu'alors commença à flirter avec la compassion et l'humilité. J'étais encore loin d'être parfait. Et je le suis encore tout autant. Par contre, je n'ai plus jamais été le même après avoir servi des humains corps et âme. 

L'autre événement qui a contribué à me métamorphoser fut de rencontrer ma blonde. Je n'avais pas d'enfants. Elle en avait. Je suis donc devenu beau-père et parent par procuration.  Les parents ne peuvent pas tout ramener vers eux-mêmes. Ils doivent nécessairement faire taire la bête en eux-mêmes pour faire grandir leurs enfants dans l'amour et l'espérance d'une vie meilleure. Les préjugés tombent. La compréhension s'accentue. Le sacrifice prend une toute autre signification. À moins que d'être des parents stupides...

Tout cela m'amène à parler de ces esprits d'une pauvreté risible qui se croient investis de la Vérité avec un grand V parce qu'ils interprètent le monde en se regardant sécher le nombril.

J'ai l'impression qu'ils ont douze ans, même s'ils peuvent se targuer d'avoir réussi compte tenu de l'épaisseur de leur portefeuille et des postes prestigieux qui leur sont confiés.

On les trouve particulièrement parmi la caste des notables de notre société, parmi ceux et celles qui n'ont pas encore connu le Waterloo de leur égotisme.

Unetelle est députée ou animatrice de télé. Elle n'a pas besoin du féminisme parce qu'elle a réussi. Les femmes devraient suivre son exemple plutôt que de s'attarder aux ratées qui s'évertuent à réclamer des droits qu'elle considère illusoires et inutiles.

Untel est gay et animateur de radio hautement rémunéré. Il n'a pas besoin du lobby gay parce qu'il a réussi. Qu'on lui dise que le taux de suicide est plus élevé chez les gays, qu'ils sont encore victimes d'intimidation et de préjugés sociaux, il vous dira que ce n'est pas ce qu'il vit, lui. Tout lui réussit. Il est plein aux as. Pourquoi les gays ne mangent-ils pas de la brioche?

C'est ce que répondait Marie-Antoinette aux manifestants qui réclamaient du pain. "Ils n'ont pas de pain? Qu'ils mangent de la brioche!"

On le sait maintenant, les aristocrates ont toujours réponse à tout.

Être pauvre, vaincu ou opprimé, c'est avoir tous les torts pour soi.

Pourquoi faudrait-il des syndicats? Untel n'a pas besoin de syndicat dans sa vie. Il est pigiste dans un journal qui l'a embauché pendant la grève de ses journalistes. Il ne s'en porte que mieux en plus d'être mieux rémunéré que ces incapables qui passent leur temps à revendiquer. Les riches l'invitent à leur table et lui jettent des rogatons. Plus il s'en prend aux pauvres et autres ratés, plus son salaire augmente. Il sait maintenant comment réussir dans la vie. Il va fesser sur les faibles, sur les féministes et autres promoteurs des droits civiques.

Le monde court à sa perte? Il est menacé par des changements climatiques? Foutaises que tout cela! L'homme d'action saura s'acheter une île dans le Pacifique pour s'en faire un paradis pour les jours qui s'annoncent malheureux. Il économisera pour se bâtir une tour d'ivoire où il pourra philosopher loin du chaos social. Il sera épargné parce qu'il est rusé comme un renard, lui. Il n'est pas une proie ni une victime. Il est un prédateur. Un Je solitaire et tonitruant. Un nombril qui s'affirme.

L'expérience personnelle n'est pas à rejeter en bloc, bien entendu.

Mais je me passerais bien des leçons de ces faux-culs qui méprisent la solidarité, la compassion et l'égalité entre les êtres humains.

Je sais qu'ils ont tort, même si personne ne semble encore s'en rendre compte.

Le narcissisme est une voie sans issue.

Tout le monde y perd au change, même les serviteurs du capitalisme sauvage et de l'individualisme irréfréné. 

L'homme, voyez-vous, n'est pas fait pour être un idiot toute sa vie...

Mes quarante-neuf printemps

On compte parfois les années en printemps. L'expression s'emploie surtout pour les vieillards. Ça leur confère une illusion de jeunesse. Dire d'un vieux qu'il a quatre-vingts printemps le rajeunit par la magie des mots. Il n'en demeure pas moins un vieux, mais on imagine alors les oiseaux qui gazouillent autour de son chapeau pour y bâtir leur nid.

Je ne suis pas encore arrivé à un âge vénérable. Néanmoins, il m'arrive de me faire vouvoyer en plus de compter les printemps de ma vie avec un brin de nostalgie.

Le printemps est intimement relié à l'idée de renaissance. La vie reprend son cours après une trop longue hibernation. Tout ce qui se meut se met... Je sais, c'est vulgaire que de faire référence à se mettre pour désigner l'accomplissement du rut. Mais bon, je suis un peu vulgaire. J'ai grandi dans un quartier populaire et l'on n'a pas encore réussi à me transformer en gentil toutou pour pédants dénaturés.

La renaissance me va bien, cela dit. René était le patronyme de ma mère. Cela suppose qu'il y a des résurrections dans ma lignée familiale. Le premier René ne s'est pas appelé ainsi pour rien. Peut-être renaquit-il au printemps, comme Lazare, après avoir envoyé chier le roi, les curés et la papauté.

J'ai donc plusieurs printemps derrière moi et un peu moins devant j'imagine.

Les premières impressions qui me remontent à l'esprit, en songeant au printemps, sont intimement reliées à ma tendre enfance. Je me vois en bottes de caoutchouc les deux pieds dans l'eau. Je m'amuse à créer des rigoles, des barrages, des lacs. Je vois mon père cigarette aux lèvres sortir la neige de la cour pour qu'elle s'assèche au plus vite.

Je me vois aussi en train de jouer aux billes. Aussitôt que la boue avait séchée, il nous était loisible d'y jouer en faisant des trous où elles ne risquaient plus de se noyer.

Quand les rues étaient dégagées de toute neige, nous obtenions l'autorisation parentale de sortir nos vélos. C'était le sacre du printemps. Tabarnak que nous étions heureux de retrouver notre véhicule pour nous rendre à l'école et faire des mauvais coups le soir avec nos camarades de ruelle. On pourrait bientôt jouer à l'enfer mécanique dont les règles étaient fort simples: une équipe à pied et une autre montée sur des vélos. L'équipe en vélo devait écraser symboliquement les piétons jusqu'au dernier en les touchant un peu beaucoup avec la roue de devant pour qu'ils soient morts. Les rôles étaient intervertis ensuite. Les cyclistes devenaient piétons et les piétons cyclistes. On ne comptait pas les blessures, bien entendu, mais nous apprenions à devenir des adultes stupides comme tous les autres.

Puis les années passèrent. Le printemps prit une autre signification. Je finis par remarquer que les femmes montraient leurs jambes et provoquaient en moi des émotions difficiles à contrôler. La grâce du printemps appelait la beauté. Il ne restait plus qu'à savoir comment faire, comment plaire, comment roucouler quoi!

Le printemps voulut aussi dire qu'il faudrait bientôt se trouver un emploi d'été afin de ne pas en profiter.

D'autres impressions s'ajoutèrent au fil des années.

Le printemps ramène les oiseaux migrateurs.

Le printemps sent la crotte de chien et le pipi de chat qui dégèlent.

Le printemps est toujours hâtif à Vancouver.

Le printemps est propice au rhume, à la grippe et à la gastro-entérite.

Les premières fleurs que l'on voit pousser au printemps sont les pissenlits. Surtout dans les quartiers pauvres. Ce qui fait du pissenlit mon emblème floral pour ne jamais avoir à renier mes origines, ma famille et mon clan.

Je pourrais aussi faire référence à Vivaldi, à Stravinski et même à Botticelli.

Et je m'en voudrais, évidemment, d'oublier le plus fantastique printemps de ma vie: le printemps érable. Ce furent les plus grosses manifestations de l'histoire du Québec. J'étais dans la rue pour défier la loi spéciale. Je n'aurais cru voir ça de mon vivant. Les gens qui sortaient sur les balcons dans les quartiers ouvriers de Trois-Rivières pour saluer les manifestants de hourras bien sentis. Il régnait une atmosphère de libération, la fin de la résignation devant la mafia libérale et le capitalisme sauvage...

C'est tout ça le printemps.

Et bien plus encore.

Et c'est aujourd'hui que ça débute pour vrai dans le calendrier.



Le printemps de Botticelli


Armand fume des Sweet General

Armand Bellefeuille toussait du soir au matin parce qu'il fumait comme une cheminée. Les cheminées se font néanmoins ramoner de temps à autre. Armand, quant à lui, ne faisait que s'encrasser croûtes par-dessus croûtes, années après années.

Armand toussait tellement fort que ses voisins l'entendaient dans leur salon, même l'hiver, lorsque les fenêtres sont pourtant fermées.

-Aheu! Aha! Ahem! Arrr! Eurrr! Raaaa! Ache! Huuu! WAAA! WAHA! EU-HEUW!

-I' va mourir d'emphysème! se disaient-ils en entendant ça. I' va s'vomir le coeur!

Armand était un petit bonhomme maigre et laid, bref maigrelet. Il s'était donné un air de Clark Gable avec ses cheveux gominés teints en noir et sa fine moustache de maquereau parisien. Un Clark Gable qui serait en train de mourir d'un cancer et qui aurait la peau vert-de-gris. On ne sait pas trop ce qu'il faisait dans la vie, Armand, mais il possédait une grosse camionnette Mercedes flambant neuve qu'il prenait à tous les matins et qui le ramenait tous les soirs. Il devait travailler. Ou bien il était à sa retraite. On n'en savait pas plus à ce sujet.

Sa maison était située à un coin de rue et jouxtait les trottoirs. Le crépi s'effritait tout autour. L'air climatisé fonctionnait même l'hiver parce que le propriétaire des lieux éprouvait de graves problèmes respiratoires. L'air y était tout aussi malsain que le quartier où était située cette maison décrépie.

-On étouffe baptême! Euh! Euh! Tousse! Tousse! Y'a pas d'air dans c'te maison-citte! s'indignait Armand en s'allumant une cigarette à même le mégot qu'il s'apprêtait à écraser dans le cendrier plein à ras-bord.

On ne sait pas si sa femme fumait. On la voyait rarement. Elle s'appelait Émérentienne, un prénom vieillot qui lui seyait bien somme toute. Émérentienne était toute petite, toute menue et portait toujours une jupe bleue avec un chemisier beige. Il lui manquait un peu de cheveux qu'elle teignait elle aussi en noir. Cela expliquait pourquoi elle portait toujours son fichu de soie bleu pour dissimuler sa calvitie ainsi que son air sépulcral.

Leur petite maison sentait mauvais, bien entendu. Au mieux, elle sentait les oignons et le boeuf haché. Le reste du temps, elle sentait le fond de cendrier et la vieille huile à friture. Armand ne nettoyait jamais l'air climatisé coincé dans le trou de la fenêtre et maintenue par plusieurs couches de ruban adhésif. Ils respiraient toujours le même air pourri et avalaient de la moisissure à la pelletée. C'était insalubre mais bon, il y a bien des choses qui sont toutes aussi pires sans qu'on en fasse tout un plat.

Armand fumait la même marque de cigarettes depuis qu'il avait quinze ans: des Sweet General.

-Y'a pas meilleur que les Sweet General. Sont pas battables! Aheu! Aha! Ahem! philosophait Armand. J'ai essayé les Du Laurier, les Export B, les John Mayor's... J'les ai toutes essayées. Les Sweet General sont just' c'que j'attends d'une cigarette... C'est comme un bon café... Tousse! Tousse! Quand tu en trouves une sorte, tu changes pas... Ahem!

Il buvait du Mescafé instantané, évidemment. Du café dégueulasse et pas buvable qu'il faisait dissoudre dans l'eau chaude prise à même la chantepleure, au risque d'attraper la légionellose. Sa femme faisait comme lui. C'était plus rapide comme ça. Pas de cassage de tête avec le Mescafé et l'eau chaude qu'on fait couler longtemps.

Armand était aussi un fin collectionner d'affiches et de produits promotionnels Sweet General. Il faisait les marchés aux puces jusque dans le fin fond de Sainte-Marie-Salomé pour trouver la perle rare: un cendrier Sweet General qu'il n'avait pas, un porte-cigarette Sweet General, un calendrier Sweet General. Bref, sa maison était devenue un vrai musée Sweet General en plus de sentir mauvais.

Un beau matin de printemps, Armand Bellefeuille avait appris par pur hasard que son neveu François, le fils de la soeur de sa femme, avait été embauché à l'usine qui fabriquait les Sweet General. C'était à Québec, dans le quartier Limoilou.

-Ahem... Tousse! Tousse! Aeuw! Faudrait que j'demande au fils de ta soeur, François, si j'pourrais rencontrer son boss... J"voudrais y parler de ma collection de Sweet General... Pis peut-être qu'il pourrait me conseiller... me trouver des perles rares... Ahem! Raaaa! Tousse!

Émérentienne ne fit ni une ni deux pour plaire à son mari. Elle téléphona à Adrienne, sa soeur, pour arranger ça.

Deux semaines plus tard, Armand recevait un appel de François.

-Salut mononcle Armand! Ça va bien?

-Ahem! Raa! Euf! Euf! Oui... Maudit printemps avec el' pollen pis toutte! Euf!

-J'ai parlé à mon boss John A. MacArthur. Y'est prêt à vous raconter mardi matin à dix heures si ça vous va...

-Ahem! Wow! Euf! Euf! Dis-y... ahem... Arf! Dis-y que j'va's y être! Marci mon bon François-wo-ho-harf-hu! Ahem! J'te r'vaudrai ça mon grand!

-Parfait mononcle Armand! On s'voit mardi...

Le mardi matin, Armand monta à Québec avec Émérentienne qui en profiterait pour aller visiter sa soeur.

John A. MacArthur l'attendait comme prévu. C'était un gros bonhomme chauve qui sentait le cigare et l'eau de cologne Rut 34.

Armand Bellefeuille était tellement ému qu'il toussait vingt fois plus que d'habitude.

-Ahem! Arrg! Aaa! Râle! Tousse! Tousse! Hue! Wa!

-Bien heureux rencontrer vous monsieur Bilefouille, lui répondit John Alexander MacArthur qui cassait pas mal son français.

-Si vous saviez... hahum! Haaa! Euf! Si vous saviez comme j'suis content! Har! Har! J'fume des Sweet General depuis tant d'années... Heurrr! J'collectionne toutte!

-Oui... Oui... François moi parler... Très bien très bien. Couci-couça comme dit-on on dit... French joie de vivre...

-J'ai emmené des photos! Roooo! Hooo! Haem! Hum! Raaa!

-Un cigare mon scieur? lui demanda MacArthur.

-J'préfère fumer une bonne Sweet General si ça vous... haem... heu... dérange pas!

-Fin connaisseur... Rare rencontrer client fidèle comme le vous! ricana de bon coeur le gros MacArthur.

-On peut fumer ici-dedans?

-Fuck maudites lois! Icitte jo souis chez-nous! Smoke as much as you want right here!

-Hahaha! Tousse! Tousse!

-Heu! Heu! Heu!

Ils se sentaient comme larrons en foire. Comme des enfants qui montraient leur collection de billes. Armand montrait ses photos. MacArthur sortait ses archives. L'entrevue se termina avec un échange de cadeaux. Armand remit à MacArthur un calendrier de 1952 sur lequel on voyait de belles pin-ups fumant des Sweet General. MacArthur lui remit un truc insolite qu'Armand n'avait pas dans sa collection. Il s'agissait d'un chapeau easy-smoking qui n'avait jamais été commercialisé parce qu'on leur avait volé l'idée avant de passer au bureau des brevets. Ce chapeau était dotée de palettes sur le côté que l'on pouvait abaisser par temps venteux pour s'allumer une cigarette en toute quiétude.

-Wow! dit Armand. J'avais jamais vu ça! Tousse! Tousse! Merci! Teigne quiou soeur Maquartur!

-Thanks to you too, mon scieur Bilefouille!

Sur le chemin du retour, Armand était tellement rempli d'émotions qu'il n'arrêtait pas de tousser et de cracher. Le maudit pollen du printemps n'était pas pour arranger l'affaire. Il perdit momentanément conscience et fonça dans une congère à basse vitesse, fort heureusement.

Armand et Émérentienne n'étaient pas blessés. Cependant, Armand n'était pas fort. Les ambulanciers lui donnèrent de l'oxygène. Puis le médecin de l'Hôtel-Dieu de Québec lui diagnostiqua quelques cancers qui nécessitaient des interventions urgentes. On lui retira le larynx et les cordes vocales. On lui fit une trachéotomie. Puis on lui prescrivit toutes sortes de médicaments et de traitements spéciaux pour son cancer du poumon.

Armand ne bougeait plus de sa maison décrépie et toussait aussi fort qu'avant.

L'un des meilleurs moments de sa journée était lorsqu'il mettait son chapeau easy-smoking pour aller en griller une bonne dehors, malgré l'avis du médecin.

Armand aspirait la fumée par le trou laissé par sa trachéotomie.

Il fumait encore des Sweet General, bien entendu...





dimanche 19 mars 2017

Les aventures d'un gourmand

Mon frère aîné m'a laissé un livre de Jim Harrison hier. Il s'intitule Aventures d'un gourmand vagabond. Je ne l'ai pas encore ouvert mais ne tarderai certainement pas à le faire. Il faut dire que le titre colle très bien à ce que je suis: gourmand et vagabond, pour ne pas dire bohémien. Encore que ma bohème soit du temps où j'avais vingt ans. J'en parle aujourd'hui comme la chanterait Aznavour. Pour ce qui est de la gourmandise, c'est une autre affaire. Elle est toujours là, mais s'exprime autrement. Vieillesse oblige...

Tout jeune, j'étais probablement un goinfre. Mes parents, malgré tous les soucis que pouvaient représenter le fait de nous outrenourrir, n'avaient pas moins cette fierté d'avoir de grands garçons à la peau rose et aux muscles saillants.

-On n'a pas de char, disait souvent mon père, mais chez-nous l'frigidaire est toujours plein!

Et c'est vrai qu'il était plein, le frigidaire. Surtout le jeudi, le jour de la paie qui correspondait aussi au jour de l'épicerie.

Mon père et ma mère profitaient de ma gourmandise pour le transport des victuailles. J'étais toujours disponible pour aider à ramener l'épicerie parce que je savais que je profiterais de quelques gâteries supplémentaires. Si j'allais aider mon père au Marché Charette de la rue Laviolette, c'est sûr que j'allais pouvoir prendre une liqueur avec une barre de caramel Toffee.

Quant à ma mère, eh bien je l'accompagnais chez les bouchers du Marché pour ramener de la viande, du boudin, une grosse brique de fromage cheddar et d'autres trucs. Ma récompense c'était de manger au A&W de la rue des Forges avant d'aller faire les commissions. Je pouvais me prendre un gros Teen-Burger avec une rondelle d'oignons et une rootbeer. J'étais aux anges.

Ma mère disait souvent que je mangeais trop. Par contre, elle savait instrumentaliser ma gourmandise pour ses propres excès de bonne chère.

-Peux-tu aller m'chercher un Fritos avec un Coke au dépanneur Guétan? Tu vas pouvoir t'acheter un chips pis une liqueur...

-Ok...

-Peux-tu aller m'chercher un frite chez Fusey barbéquiou Guétan? Tu vas pouvoir t'prendre un frite toé 'ssi...

-Ok...

-Va don' m'chercher un cherbéqueur... Tu vas pouvoir te prendre un crimesiqueule...

J'apprendrais, plus tard dans ma vie adulte, qu'un cherbéqueur était un shorebreaker, une barre de crème glacée enrobée de chocolat à la paraffine... Ma mère était dyslexique et son vocabulaire multipliait les inventions de son cru. Inventions qui me hantent encore et dont je m'ennuie.

Quoi qu'il en soit, je mangeais, beaucoup et autant que je pouvais.

Le repas arrivait sur la table et on se le partageait comme des ogres.

Il y avait pire que nous. Il y avait la famille Pouliotte. La mère Pouliotte devait peser quatre cents livres. Et elle appelait souvent son fils, notre camarade Ti-Oui Pouliotte, lorsqu'on jouait dans la ruelle, pour qu'il aille chercher des boîtes de poulet chez Fusey barbéquiou.

-Ti-Oui! Va chercher des boîtes de poulet  chez Fusey barbéquiou pour tout l'monde à 'a maison... Deux chaque!

-Deux chacun? nous étonnions-nous. Quoi? Vous mangez deux boîtes de poulet chaque Ti-Oui?

-Bin oui... Une c'est pas assez... On a encore faim!

En fait, mon quartier avait quelque chose de gargantuesque. Pas pour toutes les familles. Probablement pour la nôtre et celle de Ti-Oui Pouliotte. Cependant, nous ne mangions qu'une seule boîte de poulet chez-nous. Mais on ne manquait pas de se couper ensuite de larges tranches de cheddar pour couper la faim...

Ma mère faisait de la bouffe pour trente alors que nous n'étions que six. Elle faisait un gros chaudron de grands-pères à la mélasse que l'on bouffait en moins de douze heures. Ses tartes au fraises étaient gigantesques. Elle les faisait dans une rôtissoire à dinde. Cela devait bien lui prendre deux livres de farine et vingt casseaux de fraises. Ça partait en moins de vingt-quatre heures. Pas besoin de vous dire que je n'ai jamais revu ça, même chez Costco où tout semble pourtant surdimensionné...

Oui, nous étions gourmands et je n'étais pas le moindre. Je concurrençais à ce chapitre le numéro 2 de mes frères. Je n'arrivais pas toujours à le battre. Je l'ai vu manger huit sandwiches au baloney en revenant de veiller. Je croyais qu'il avait cette bonté de m'en préparer jusqu'à ce qu'il les engouffre toutes comme s'il s'agissait d'une petite collation...

Lorsque je m'installai à Québec pour poursuivre mes études j'eus l'amertume de constater que je ne savais à peu près pas me faire à manger. J'étais condamné à manger des hot-dogs et des pogos chauffés au four à micro-ondes. Ma mère ne nous laissait pas cuisiner. Elle ne voulait pas qu'on salisse tout ou bien qu'on gâche les repas. Il a bien fallu que j'apprenne. Et la première chose qu'il me fallut apprendre c'est l'art de cuisiner une bonne sauce à spaghetti qui devint rapidement la base de mon alimentation. Encore aujourd'hui je me bourrerais de sauce à spaghetti si ce n'était de ce besoin de varier le menu.

Seul à Québec, il n'y avait plus de yeux pour stopper ma gourmandise. Je m'y suis donné à coeur joie en montant au Parc National à vélo ou bien en faisant trois heures de longueurs de piscine pour brûler mes calories. Mes bras ont grossi aussi bien que mon ventre. Je suis devenu un frigidaire sur deux pattes...

Puis j'ai appris il y a deux ans que je souffrais de diabète de type 2 ainsi que d'une intolérance au gluten. J'ai coupé le sucre raffiné au complet. Je n'ai plus mangé de desserts, de pâtisseries et de tout ce qui faisait grimper mon indice glycémique. J'ai compensé avec des protéines et une activité physique quotidienne. Je m'en tire pas mal mais l'ogre sommeille toujours en moi. Je vous avouerai même que j'ai toujours faim et que la satiété est pour moi une vue de l'esprit, sinon une forme de pénitence imposée.

Je vis de l'espoir d'un bon repas.

À cinq heures, je me dis que je vais me faire un bon déjeuner.

L'obsession d'un bon dîner m'accompagne ensuite jusqu'à midi.

Le dîner est à peine terminé que je pense déjà au souper en salivant.

Heureusement que je finis par me coucher...

Je suis un gourmand, je m'en confesse.

Comme ma mère l'était.

Comme mon père l'était.

Comme tous les gourmands le sont.

La frugalité, que je pratique à l'occasion pour reposer mon foie, me semble néanmoins un crime contre l'esprit. Je ne respecte que l'abondance même si je m'oblige à des sacrifices surhumains pour des questions de santé.

Je ne bois presque plus, mais me rappelle d'avoir gagné tous les concours de buveur organisés à l'université.

Et je suis encore là, malgré tout ça, parce que l'appétit me tient en vie.

Il va bien falloir que je lise les Aventures d'un gourmand vagabond...

Ça va peut-être me calmer en attendant le dîner...

Des hamburgers pour dîner... hummm... seulement des hamburgers et pas de frites: faut rationaliser l'absorption de calories. Je vais marcher. Je vais peindre. Je vais gratter de la guitare. Je vais jouer de l'harmonica. Tout pour faire taire l'éternel gargouillis de mon ventre affamé.