samedi 25 mars 2017

Islamophobie et savon de vaisselle à l'eau de source

Je me suis donné pour règle d'éviter autant que faire se peut de commenter sur mon blog les controverses et dérapages qui pullulent sur les réseaux sociaux.

Il me faut parfois réagir, ne serait-ce que pour exprimer ma lassitude.

Il y a deux jours, les députés de la Chambre des communes du Canada ont adopté une motion condamnant l'islamophobie. D'aucuns y ont vu une attaque contre la liberté d'expression. Pas moi. Je n'y ai vu qu'une motion non-contraignante qui n'a aucune force de loi. Du coup, il s'en trouvera pour m'accuser de soutenir l'État islamique... Je saurais m'y faire en évitant de discuter avec tous les fanatiques que je pourrais croiser sur mon chemin. Je ne parle pas aux enragés. Ceux qui ont l'écume aux lèvres doivent se faire soigner, un point c'est tout.

La charte canadienne des droits et libertés, tout comme la charte québécoise du même nom, condamnent la discrimination fondée sur la race, le sexe et même la religion. C'est une des lois fondamentales de notre État de droit. Comme celles qui permettent aussi la liberté d'expression sous réserve de ne pas s'en servir pour commettre un méfait public.

Le fameux code de vie de Hérouxville, dont on a entendu parler pendant les audiences de la Commission Bouchard-Taylor, prétendait qu'on ne pouvait pas lapider des femmes entre autres niaiseries. Or, le Code criminel canadien est déjà assez clair à ce sujet. Il est aussi interdit de pendre quelqu'un ou de le noyer dans un sac de couchage avec un bloc de béton attaché aux pieds.

Cela ne suffisait pas pour calmer la populace réclamant son droit de lynchage. Nous étions envahis par des étrangers qui se méfient du porc dans nos bines au lard.

C'était un peu comme s'il fallait spécifier qu'il est interdit de passer sur un feu rouge pour ceux qui portent une calotte rouge, un turban, un fez ou bien un haut-de-forme. Il vient un temps où il suffit de dire qu'il est interdit de passer sur un feu rouge pour qui que ce soit, point à la ligne.

Cela serait trop simple pour ceux qui sont trop bêtes.

On fera donc des parlementeries à ce sujet en plus d'inonder Twitter d'images sarcastiques sur ceux qui portent des calottes rouges ou bien des hauts-de-forme.

Je n'aurai pas dû commenter cette motion de la Chambre des communes. Je le regrette déjà. Il n'y avait rien à dire là-dessus, sinon que les députés ont cru bon de signifier aux musulmans de ce pays qu'on se préoccupe de leur sort. On pourrait, pour ma part, dire la même chose aux Témoins de Jéhovah et aux athées. À la rigueur, on pourrait passer une motion sur la punkophobie, sur la hiphopophobie ou bien l'athéophobie. Emmenez-en des projets, les députés ne demandent qu'à nous rappeler que tout le monde aime la tarte aux pommes.

Bref, il n'y a pas grand chose à dire à ce sujet mais je puis vous assurer qu'il s'en est dit des tas et encore des tas. Beaucoup de bruit pour rien. Enfin, pour presque rien... Avoir été député, j'aurais approuvé la motion tout en regardant des niaiseries sur YouTube pendant les débats.

***

Changeons de sujet... Il y a des limites à déchirer sa chemise pour si peu. Je ne vous parlerai pas plus du type qui a écrit dans le magazine MacLean's que la société québécoise va tout croche et tout de travers. Monsieur Potter s'en est excusé, a perdu un titre à l'Université McGill et ne mérite pas nécessairement d'être achevé à coups de pelle. Il y a bien sûr un tant soit peu de Quebec Bashing dans le MacLean's mais bon, on ne se gêne pas pour ridiculiser le Rest of Canada aussi souvent que possible de ce côté-ci. Ce ne sont pas deux solitudes qui se parlent mais deux cliques de patriotes autoproclamés qui ne méritent que notre indifférence. J'aime les Anglos et je connais des Anglos qui m'aiment. Cela me suffit amplement.

Allons-y d'un autre sujet, dis-je.

Je suis passé dans une petite boutique de produits bio ce matin. On cherchait un produit sans gluten quelconque parce que je me chie le corps quand je bouffe du gluten sur une base régulière. Depuis que je n'en consomme plus, eh bien je chie normalement. L'eau est toujours claire après que j'y ai évacué ce qui se doit de sortir des intestins. Raison de plus pour continuer de manger des produits sans gluten.

Or, j'ai été surpris de constater qu'on y vendait pour huit dollars une bouteille de 700 ml de savon à vaisselle biologique fabriquée avec de l'eau de source provenant de je ne sais quel Himalaya.

Ça m'a pris au ventre bien plus qu'au portefeuille puisque je ne l'ai pas achetée.

Je ne suis pas un bobo qui rachète sa mauvaise conscience de bourgeois occidental avec ce genre d'attrape-nigauds.

Du savon à vaisselle contenant de l'eau de source... Wow!

Je suis sensible à la lutte contre les changements climatiques tout autant que je le suis pour l'usage de la logique que suppose la dimension éco-logique...

Leur eau de source au savon de vaisselle, donc, ils peuvent bien se la crisser dans l'cul.

***

Après tout ça, franchement, je n'ai plus rien à dire.

Et je retourne peindre dans mon atelier.



Mon nouveau billet dans le Hufftington Post

C'est icihttp://quebec.huffingtonpost.ca/../../gaetan-bouchard/bloguer-jusqua-la-fin-des-temps_b_15562346.html

vendredi 24 mars 2017

Si j'avais un char


Pauvre cloche !

C'était une pauvre cloche. Elle croyait que ses jugements de valeur étaient des lois fondamentales de l'univers. Elle ne connaissait rien à rien, avait la curiosité intellectuelle d'un dé à coudre et pas plus de goût esthétique qu'une page de catalogue de mode collée par du sperme de collégien.

Elle était anxieuse, déprimait pour un rien et ramenait toute conversation à son moi tant intérieur qu'extérieur. Sa croissance était personnelle. Sa spiritualité était comme celle dont elle avait entendu parler dans une émission de télé, juste avant une publicité des outils de cuisine Snappe-Pomme.

Cette sotte aurait pu être jolie si elle n'avait pas été aussi superficielle. Son conjoint Jean-Luc, un plombier effacé et docile, passait pour un saint lorsqu'on le comparait à cette pimbêche.

Elle s'appelait Marianne. Elle avait des faux-cils, de faux-ongles, des fausses dents et des faux tétons. Tout ce qu'il y avait de vrai en elle c'était cet espace restreint entre ses deux yeux qui lui conférait un air naturellement stupide. D'autres, avec moins d'espace entre les deux yeux, auraient passé pour des génies. Mais elle, bon sang, il y avait des limites à la supporter. De sorte que l'espace réduit entre ses deux yeux devenait une preuve irréfutable de son imbécillité.

Quand on avait le malheur de lui parler des nouvelles, elle se vantait de ne rien savoir.

-Ça donne quoi d'savoir tout ça hein? Hahaha! Pfff...

Ça ne lui donnait rien de savoir tout ça ou de savoir quoi que ce soit, tout le monde l'avait très bien compris.

Ses goûts étaient toujours idoines à ceux du jour. Aimait-on la chanson stupide d'un gorille qui bégaie qu'elle se mettait à bégayer comme une gorille. Aimait-on la décoration feng shui qu'elle plaçait le feng shui dans toutes ses conversations tout en décorant sa maison de bibelots et de reproductions grotesques achetés dans des boutiques qui vendent du blingbling pour ce genre de personnes dénuées de sens contemplatif.

Jean-Luc, son conjoint, se laissait faire comme une poupée Ken. Marianne l'obligeait à se vêtir comme un beau suçon. de sorte qu'il finissait lui aussi par avoir l'air d'un vieux qui faisait semblant d'avoir l'air cool.

Jean-Luc se tapait des heures supplémentaires à chaque semaine pour financer les caprices de Marianne et voyait venir le temps où ils s'écraseraient tous deux contre le mur de la réalité. Il lui payait des voyages, des accessoires, des sorties avec location de limousine et tout ce que son salaire ne pouvait plus se permettre sans défoncer sa marge de crédit.

Marianne n'en avait rien à foutre de ses plaintes. Tant et si bien que Jean-Luc préférait les taire. Il faisait semblant d'être heureux. Il faisait semblant de rire. Il faisait semblant de bien vivre... Mais au fond de lui-même, Jean-Luc était malheureux comme l'enfer.

Et Marianne continuait à parler d'elle à la première personne du singulier sans se soucier des malheurs des uns et des autres.

-Moi! Moi! Moaaaa!

Et tout était dit.

Elle n'employait que les meilleurs produits.

Elle n'allait que sur les plus belles plages.

Elle ne se faisait coiffer que par Ricardo Spaghetti.

Elle n'achetait que le parfum le plus cher.

Bref, bien qu'elle n'ouvrait jamais un livre et encore moins un journal, Marianne était une vraie chick.

-T'es chanceux d'être avec une belle chick comme moi... Tout l'monde me r'garde les totons!

-Oui je sais... lui répondait Jean-Luc en réprimant son envie de bayer aux corneilles.

Il se voyait dans une cabane en bois rond. Jean-Luc, ou bien à la pêche, avec des vers gros comme ça, sur le bord de la rivière. Seulement pêcher oui... Comme lorsqu'il était enfant. Regarder le ciel, le vent qui fait ondoyer les vagues, les oiseaux qui virevoltent...

-Va falloir que j'me refasse une chirurgie faciale... J'commence à avoir des rides sur le bord des yeux... Charlotte s'en est fait faire une pour moins de 20 000$. Faudrait que tu penses à faire de l'overtime un peu plus pour que je puisse me payer ça mon pitou... Tu voudrais pas que j'aie l'air d'une vieille grébiche, hein?

-Oui chérie... Je... je vais essayer de payer ça...

-Tu vas essayer ou tu vas payer?

-Je... hum... Oui...

C'est ce soir-là, justement, que Jean-Luc était parti sans plus jamais redonner de nouvelles. Charlotte prétendit l'avoir vu pêcher sur le bord de la rivière. D'autres racontèrent à Marianne qu'il était maintenant aide-cuisinier dans un restaurant de la Gaspésie. Ou bien qu'il avait rencontré un certain Jésus, fan du groupe de rock Nazareth, qui prenait toutes sortes de drogues.

Marianne était en furie qu'il l'ait quittée sans rien lui dire.

Elle se trouva un nouveau conjoint, propriétaire de garage celui-là, qui n'avait pas peur de faire des heures supplémentaires. Ainsi, Marianne pourrait sauver la face en plus de s'offrir une chirurgie pour ressembler à une joueuse de tennis sans faire d'efforts.

C'était une pauvre cloche, oui.

Mais que voulez-vous?

Nous vivons à une époque de pauvres cloches...



jeudi 23 mars 2017

Michael Jackson


Donnez à la cause...


Bloguer jusqu'à la fin des temps...

Votre humble serviteur en train de bloguer...
Cela fera dix ans le 9 avril prochain que je blogue assidûment. Les années sont passées et mon blogue est devenu comme une drogue. J'y déverse jour après jour mes créations littéraires, mes dessins, mes airs d'harmonica et bien plus encore. Je pousse même l'outrecuidance à y poster des points de vue. Bref, je m'amuse comme un fou.

Beaucoup de blogs sont tombés au fil des ans. Tellement que je ne les compte plus. Chez certains l'enthousiasme du début à céder la place à la désillusion. Mais pas pour moi. J'imagine que j'avais quelque motivation supérieure. Ou bien un trop-plein de trucs à dévoiler à de parfaits inconnus.

J'ai commencé à bloguer parce que je souffrais d'être condamné au silence. J'avais eu le privilège de m'exprimer largement du temps où j'étais animateur de radio puis rédacteur en chef d'un journal de rue. Ce privilège m'a été retiré parce que je n'en faisais qu'à ma tête. Qu'à cette tête que je ne souhaitais aucunement dévisser pour ne servir que de transmetteur à des conneries institutionnalisées.

J'ai traversé un long désert dans la plus amère des solitudes. J'ai eu l'impression que mon temps était fini. On me disait encore que j'avais une belle plume, que j'étais un artiste, mais à quoi bon tout ça si je ne trouvais pas un espace de diffusion?

J'ai trouvé cet espace sur Blogger, une application fournie gratuitement par Google.

J'ai commencé par écrire des points de vue puis, graduellement, en m'inspirant du Journal d'un écrivain de Dostoïevski, j'ai cru bon d'alterner entre la création littéraire et la rédaction de textes d'intérêt presque public. J'ai bientôt ajouter des reproductions de mes toiles, des airs d'harmonica occasionnels et même des bandes dessinées. Les seules limites devenaient celles que je m'imposais à moi-même.

À tous les jours, depuis dix ans, je me mets au travail devant mon clavier. Tout part souvent d'un mot ou d'une vague impression. Puis tout se construit autour d'une idée d'abord indicible. Je ne réfléchis pas avant d'écrire. Je laisse mes doigts couler sur le clavier pour trouver des réponses à des questions que je ne me posais même pas. Je trouve le thème fortuitement.

Qu'est-ce qui a fait mourir tant de blogs? Je n'en sais rien. Peut-être l'opportunisme. Les opportunités se font rares, voyez-vous. On ne blogue pas pour les autres, mais d'abord pour soi-même. C'est du moins mon leitmotiv.

Quand je blogue je n'espère rien en retour. Pour paraphraser la poétesse Emily Dickinson, je ne mets pas aux enchères mon esprit humain. Je blogue comme je dessine, comme je joue de l'harmonica ou de la guitare, parce que je ne saurais vivre sans l'art. Tant mieux si ça plaît. Tant pis si ça déplaît.

Bloguer en Russie ou bien en Arabie Saoudite a sans doute une toute autre connotation. Il me semble, à tort ou à raison, que je ne risque rien à bloguer ici. Je ne dirais pas que ce sera toujours le cas. On trouvera amplement de quoi me faire pendre dans les millions de mots que j'ai téléchargés sur mon blog au fil des ans. Peut-être que je devrai payer un jour cette soi-disant rançon de la gloire...

Mark Twain laissait toujours ses textes d'opinions sur sa cheminée pendant une semaine pour s'assurer qu'il n'allait pas publier sous le coup d'une émotion incontrôlée qui lui ferait du tort.

Je n'ai pas cette patience. Je publie tout en un clic, beau temps mauvais temps, au risque de déplaire et d'offusquer tout un chacun. Si je ne me permettais pas cette liberté, bloguer ne voudrait rien dire pour moi.

Doit-on monétiser son blog? Je n'en sais rien. Le trafic a notablement augmenté sur mon blogue au cours de la dernière année. Je suis passé à plus de deux milles visites par jour. J'en avais à peine deux cents par mois au cours de ma première année de blogueur. Je me suis créé un lectorat plutôt fidèle au fil des années. J'ai aussi profité de ma collaboration hebdomadaire avec le Hufftington Post Québec pour accroître mon lectorat.

Cette forme subite de popularité me rappelle que je me dois de l'ignorer pour ne pas devenir l'un de ces gérants d'estrade qui consultent ses statistiques plutôt que de partager quelque chose qui survivra à l'épreuve du temps et des buzz de l'Internet.

Quels sont les blogs que j'aime? Je ne vous les nommerai pas pour ne pas indisposer ceux que j'ignorerais. Je vous confierai néanmoins que j'aime les blogs où l'auteur livre une vision personnelle dans un enrobage littéraire de qualité. Les blogs du genre l'art de vivre ou les dix-façons-de m'indiffèrent tout à fait. J'aime les voix indépendantes et suis particulièrement sensible à la belle écriture. J'ai ce préjugé de penser qu'une personne qui écrit bien pense mieux.

Je crois aussi, bien humblement, que le je est un piège. J'emploie la première personne du singulier du temps à autre, mais je suis le premier à m'en lasser. Mes accès de narcissisme doivent être constamment jugulés pour ne pas tourner en rond dans mon pitoyable et minuscule moi.

Les blogueurs qui ne parlent que d'eux-mêmes finissent par me perdre.

Je n'ai pas toujours l'envie de les regarder se contempler dans le miroir.

Parlez-moi plutôt des astres, des désastres, des humains et des arts!

Je ne vous lis pas que pour vous voir la binette, confrères et consoeurs blogueurs!

Comme l'on ne doit pas me lire que pour voir ma sale gueule.

Cela fait dix ans que je déverse n'importe quoi sur mon blog.

Dont des textes comme celui-ci.

Veuillez m'en excuser même s'il se peut que je récidive encore et encore, tous les jours, jusqu'à la fin de ma vie.


mercredi 22 mars 2017

Métamorphose


L'artiste maudit


Le miracle du pont des chapelets de 1879...

"Saint-Marie faites qu'la glace pogne sur le fleuve!"

Cela s'est produit il y a 138 ans.

L'hiver 1878-1879 avait été exceptionnellement doux. Si doux que la glace ne s'était pas formée sur le fleuve. Ce qui freinait l'évolution des travaux pour la construction de cette église de la paroisse Sainte-Marie-Madeleine du Cap-de-la-Madeleine qui allait devenir le Sanctuaire Notre-Dame-du-Cap.

On comptait sur la formation d'un pont de glace sur le fleuve pour transporter les pierres de la rive Sud vers la rive Nord. Comme la glace ne s'était pas formée, les paroissiens se sont mis à prier, prier et prier encore.

Puis il y eut un miracle le 16 mars 1879. Un passage de glace se forma d'une rive à l'autre de sorte que du 19 au 25 mars on put effectuer le transport des pierres avec une centaine de voitures tirées par des chevaux. On pourrait enfin bâtir la nouvelle église, grâce à ce "pont des chapelets"...

On nous sermonne depuis des lustres avec ce miracle.

Tous les habitants de Trois-Rivières et des environs en ont entendu parler. Comme ils ont entendu parler de la madone qui pleurait dans les années '80 parce que des charlatans badigeonnaient de saindoux les yeux d'une icône de la Vierge accrochée au mur de leur salon. Le saindoux fondait sous la chaleur d'une éclairage approprié et conférait l'illusion que la mère de Jésus pleurait. Les fidèles se déplaçaient par centaines jusqu'à ce que les curés émirent des doutes et des réserves pour sauver la face...

Mon père, qui était pourtant croyant, marguillier de sa paroisse et responsable de la Société Saint-Vincent-de-Paul, avait de sérieux doutes sur le miracle du pont de glace survenu en mars 1879.

-Y'ont dit qu'c'était un miracle... I' pouvaient transporter les pierres, bien entendu... Mais le vrai miracle, sacrament, ç'aurait été que le fleuve gèle bord en bord au mois de juillet, pas au mois de mars!

Vous comprenez qu'avec un tel père la foi n'était jamais exempte de raison...


SOINS DE FIN DE VIE


PLUS DE 500 000 VISITES !


En se regardant sécher le nombril...

L'expérience personnelle n'est certainement pas à rejeter tout en bloc quand il s'agit d'exprimer son point de vue sur des thèmes civiques. Nier la première personne du singulier c'est aussi se nier soi-même.

Cela dit, il me semble que notre civilisation anxiogène et individualiste soit dans l'erreur lorsqu'elle se fonde essentiellement sur l'ego des forts en gueule narcissiques pour expliquer le monde.

Je m'inclus dans le nombre des gens qui peuvent avoir parfois tendance à tout ramener vers eux-mêmes. Je m'accuse par empathie envers le genre humain, pour me lancer la première pierre sans poser au moraliste d'occasion.

"Le Moi est haïssable", disait Pascal. Cela m'aura pris des années avant que de le comprendre. Tout passa longtemps par mon nombril avant que de transiter vers une autre dimension de l'expérience humaine. 

J'étais bouffi d'orgueil dans ma jeunesse. J'imagine que c'est dans l'ordre naturel des choses que d'être jeune et idiot. Je pensais à tort que tout me réussirait. Rien ne viendrait entraver ma course vers le succès et la gloire. Je m'embarrassais peu des pleurnicheries. J'en voulais aux gens sans volonté, sans force, sans colonne vertébrale. J'étais fort. J'étais grand. J'étais intelligent. Comment pouvait-on se permettre d'être autrement que moi-même?

Puis je suis tombé de mon piédestal. J'étudiais à la faculté de droit de l'Université Laval et il devenait tous les jours de plus en plus clair que je n'avais plus les moyens de payer mes études. Je me suis cherché du travail. Je suis devenu préposé aux bénéficiaires au Centre hospitalier de l'Université Laval. Puis j'ai dû me résigner à abandonner mes études en droit. J'avais trop faim pour me nourrir d'articles de lois.

Mon ego s'est dégonflé au contact des malades. Le monstre d'orgueil que j'avais été jusqu'alors commença à flirter avec la compassion et l'humilité. J'étais encore loin d'être parfait. Et je le suis encore tout autant. Par contre, je n'ai plus jamais été le même après avoir servi des humains corps et âme. 

L'autre événement qui a contribué à me métamorphoser fut de rencontrer ma blonde. Je n'avais pas d'enfants. Elle en avait. Je suis donc devenu beau-père et parent par procuration.  Les parents ne peuvent pas tout ramener vers eux-mêmes. Ils doivent nécessairement faire taire la bête en eux-mêmes pour faire grandir leurs enfants dans l'amour et l'espérance d'une vie meilleure. Les préjugés tombent. La compréhension s'accentue. Le sacrifice prend une toute autre signification. À moins que d'être des parents stupides...

Tout cela m'amène à parler de ces esprits d'une pauvreté risible qui se croient investis de la Vérité avec un grand V parce qu'ils interprètent le monde en se regardant sécher le nombril.

J'ai l'impression qu'ils ont douze ans, même s'ils peuvent se targuer d'avoir réussi compte tenu de l'épaisseur de leur portefeuille et des postes prestigieux qui leur sont confiés.

On les trouve particulièrement parmi la caste des notables de notre société, parmi ceux et celles qui n'ont pas encore connu le Waterloo de leur égotisme.

Unetelle est députée ou animatrice de télé. Elle n'a pas besoin du féminisme parce qu'elle a réussi. Les femmes devraient suivre son exemple plutôt que de s'attarder aux ratées qui s'évertuent à réclamer des droits qu'elle considère illusoires et inutiles.

Untel est gay et animateur de radio hautement rémunéré. Il n'a pas besoin du lobby gay parce qu'il a réussi. Qu'on lui dise que le taux de suicide est plus élevé chez les gays, qu'ils sont encore victimes d'intimidation et de préjugés sociaux, il vous dira que ce n'est pas ce qu'il vit, lui. Tout lui réussit. Il est plein aux as. Pourquoi les gays ne mangent-ils pas de la brioche?

C'est ce que répondait Marie-Antoinette aux manifestants qui réclamaient du pain. "Ils n'ont pas de pain? Qu'ils mangent de la brioche!"

On le sait maintenant, les aristocrates ont toujours réponse à tout.

Être pauvre, vaincu ou opprimé, c'est avoir tous les torts pour soi.

Pourquoi faudrait-il des syndicats? Untel n'a pas besoin de syndicat dans sa vie. Il est pigiste dans un journal qui l'a embauché pendant la grève de ses journalistes. Il ne s'en porte que mieux en plus d'être mieux rémunéré que ces incapables qui passent leur temps à revendiquer. Les riches l'invitent à leur table et lui jettent des rogatons. Plus il s'en prend aux pauvres et autres ratés, plus son salaire augmente. Il sait maintenant comment réussir dans la vie. Il va fesser sur les faibles, sur les féministes et autres promoteurs des droits civiques.

Le monde court à sa perte? Il est menacé par des changements climatiques? Foutaises que tout cela! L'homme d'action saura s'acheter une île dans le Pacifique pour s'en faire un paradis pour les jours qui s'annoncent malheureux. Il économisera pour se bâtir une tour d'ivoire où il pourra philosopher loin du chaos social. Il sera épargné parce qu'il est rusé comme un renard, lui. Il n'est pas une proie ni une victime. Il est un prédateur. Un Je solitaire et tonitruant. Un nombril qui s'affirme.

L'expérience personnelle n'est pas à rejeter en bloc, bien entendu.

Mais je me passerais bien des leçons de ces faux-culs qui méprisent la solidarité, la compassion et l'égalité entre les êtres humains.

Je sais qu'ils ont tort, même si personne ne semble encore s'en rendre compte.

Le narcissisme est une voie sans issue.

Tout le monde y perd au change, même les serviteurs du capitalisme sauvage et de l'individualisme irréfréné. 

L'homme, voyez-vous, n'est pas fait pour être un idiot toute sa vie...

mardi 21 mars 2017

Yo bitch!


Inefficacité de la poésie


Mes quarante-neuf printemps

On compte parfois les années en printemps. L'expression s'emploie surtout pour les vieillards. Ça leur confère une illusion de jeunesse. Dire d'un vieux qu'il a quatre-vingts printemps le rajeunit par la magie des mots. Il n'en demeure pas moins un vieux, mais on imagine alors les oiseaux qui gazouillent autour de son chapeau pour y bâtir leur nid.

Je ne suis pas encore arrivé à un âge vénérable. Néanmoins, il m'arrive de me faire vouvoyer en plus de compter les printemps de ma vie avec un brin de nostalgie.

Le printemps est intimement relié à l'idée de renaissance. La vie reprend son cours après une trop longue hibernation. Tout ce qui se meut se met... Je sais, c'est vulgaire que de faire référence à se mettre pour désigner l'accomplissement du rut. Mais bon, je suis un peu vulgaire. J'ai grandi dans un quartier populaire et l'on n'a pas encore réussi à me transformer en gentil toutou pour pédants dénaturés.

La renaissance me va bien, cela dit. René était le patronyme de ma mère. Cela suppose qu'il y a des résurrections dans ma lignée familiale. Le premier René ne s'est pas appelé ainsi pour rien. Peut-être renaquit-il au printemps, comme Lazare, après avoir envoyé chier le roi, les curés et la papauté.

J'ai donc plusieurs printemps derrière moi et un peu moins devant j'imagine.

Les premières impressions qui me remontent à l'esprit, en songeant au printemps, sont intimement reliées à ma tendre enfance. Je me vois en bottes de caoutchouc les deux pieds dans l'eau. Je m'amuse à créer des rigoles, des barrages, des lacs. Je vois mon père cigarette aux lèvres sortir la neige de la cour pour qu'elle s'assèche au plus vite.

Je me vois aussi en train de jouer aux billes. Aussitôt que la boue avait séchée, il nous était loisible d'y jouer en faisant des trous où elles ne risquaient plus de se noyer.

Quand les rues étaient dégagées de toute neige, nous obtenions l'autorisation parentale de sortir nos vélos. C'était le sacre du printemps. Tabarnak que nous étions heureux de retrouver notre véhicule pour nous rendre à l'école et faire des mauvais coups le soir avec nos camarades de ruelle. On pourrait bientôt jouer à l'enfer mécanique dont les règles étaient fort simples: une équipe à pied et une autre montée sur des vélos. L'équipe en vélo devait écraser symboliquement les piétons jusqu'au dernier en les touchant un peu beaucoup avec la roue de devant pour qu'ils soient morts. Les rôles étaient intervertis ensuite. Les cyclistes devenaient piétons et les piétons cyclistes. On ne comptait pas les blessures, bien entendu, mais nous apprenions à devenir des adultes stupides comme tous les autres.

Puis les années passèrent. Le printemps prit une autre signification. Je finis par remarquer que les femmes montraient leurs jambes et provoquaient en moi des émotions difficiles à contrôler. La grâce du printemps appelait la beauté. Il ne restait plus qu'à savoir comment faire, comment plaire, comment roucouler quoi!

Le printemps voulut aussi dire qu'il faudrait bientôt se trouver un emploi d'été afin de ne pas en profiter.

D'autres impressions s'ajoutèrent au fil des années.

Le printemps ramène les oiseaux migrateurs.

Le printemps sent la crotte de chien et le pipi de chat qui dégèlent.

Le printemps est toujours hâtif à Vancouver.

Le printemps est propice au rhume, à la grippe et à la gastro-entérite.

Les premières fleurs que l'on voit pousser au printemps sont les pissenlits. Surtout dans les quartiers pauvres. Ce qui fait du pissenlit mon emblème floral pour ne jamais avoir à renier mes origines, ma famille et mon clan.

Je pourrais aussi faire référence à Vivaldi, à Stravinski et même à Botticelli.

Et je m'en voudrais, évidemment, d'oublier le plus fantastique printemps de ma vie: le printemps érable. Ce furent les plus grosses manifestations de l'histoire du Québec. J'étais dans la rue pour défier la loi spéciale. Je n'aurais cru voir ça de mon vivant. Les gens qui sortaient sur les balcons dans les quartiers ouvriers de Trois-Rivières pour saluer les manifestants de hourras bien sentis. Il régnait une atmosphère de libération, la fin de la résignation devant la mafia libérale et le capitalisme sauvage...

C'est tout ça le printemps.

Et bien plus encore.

Et c'est aujourd'hui que ça débute pour vrai dans le calendrier.



Le printemps de Botticelli


lundi 20 mars 2017

Vieux et cassant


Quelle décadence!


Armand fume des Sweet General

Armand Bellefeuille toussait du soir au matin parce qu'il fumait comme une cheminée. Les cheminées se font néanmoins ramoner de temps à autre. Armand, quant à lui, ne faisait que s'encrasser croûtes par-dessus croûtes, années après années.

Armand toussait tellement fort que ses voisins l'entendaient dans leur salon, même l'hiver, lorsque les fenêtres sont pourtant fermées.

-Aheu! Aha! Ahem! Arrr! Eurrr! Raaaa! Ache! Huuu! WAAA! WAHA! EU-HEUW!

-I' va mourir d'emphysème! se disaient-ils en entendant ça. I' va s'vomir le coeur!

Armand était un petit bonhomme maigre et laid, bref maigrelet. Il s'était donné un air de Clark Gable avec ses cheveux gominés teints en noir et sa fine moustache de maquereau parisien. Un Clark Gable qui serait en train de mourir d'un cancer et qui aurait la peau vert-de-gris. On ne sait pas trop ce qu'il faisait dans la vie, Armand, mais il possédait une grosse camionnette Mercedes flambant neuve qu'il prenait à tous les matins et qui le ramenait tous les soirs. Il devait travailler. Ou bien il était à sa retraite. On n'en savait pas plus à ce sujet.

Sa maison était située à un coin de rue et jouxtait les trottoirs. Le crépi s'effritait tout autour. L'air climatisé fonctionnait même l'hiver parce que le propriétaire des lieux éprouvait de graves problèmes respiratoires. L'air y était tout aussi malsain que le quartier où était située cette maison décrépie.

-On étouffe baptême! Euh! Euh! Tousse! Tousse! Y'a pas d'air dans c'te maison-citte! s'indignait Armand en s'allumant une cigarette à même le mégot qu'il s'apprêtait à écraser dans le cendrier plein à ras-bord.

On ne sait pas si sa femme fumait. On la voyait rarement. Elle s'appelait Émérentienne, un prénom vieillot qui lui seyait bien somme toute. Émérentienne était toute petite, toute menue et portait toujours une jupe bleue avec un chemisier beige. Il lui manquait un peu de cheveux qu'elle teignait elle aussi en noir. Cela expliquait pourquoi elle portait toujours son fichu de soie bleu pour dissimuler sa calvitie ainsi que son air sépulcral.

Leur petite maison sentait mauvais, bien entendu. Au mieux, elle sentait les oignons et le boeuf haché. Le reste du temps, elle sentait le fond de cendrier et la vieille huile à friture. Armand ne nettoyait jamais l'air climatisé coincé dans le trou de la fenêtre et maintenue par plusieurs couches de ruban adhésif. Ils respiraient toujours le même air pourri et avalaient de la moisissure à la pelletée. C'était insalubre mais bon, il y a bien des choses qui sont toutes aussi pires sans qu'on en fasse tout un plat.

Armand fumait la même marque de cigarettes depuis qu'il avait quinze ans: des Sweet General.

-Y'a pas meilleur que les Sweet General. Sont pas battables! Aheu! Aha! Ahem! philosophait Armand. J'ai essayé les Du Laurier, les Export B, les John Mayor's... J'les ai toutes essayées. Les Sweet General sont just' c'que j'attends d'une cigarette... C'est comme un bon café... Tousse! Tousse! Quand tu en trouves une sorte, tu changes pas... Ahem!

Il buvait du Mescafé instantané, évidemment. Du café dégueulasse et pas buvable qu'il faisait dissoudre dans l'eau chaude prise à même la chantepleure, au risque d'attraper la légionellose. Sa femme faisait comme lui. C'était plus rapide comme ça. Pas de cassage de tête avec le Mescafé et l'eau chaude qu'on fait couler longtemps.

Armand était aussi un fin collectionner d'affiches et de produits promotionnels Sweet General. Il faisait les marchés aux puces jusque dans le fin fond de Sainte-Marie-Salomé pour trouver la perle rare: un cendrier Sweet General qu'il n'avait pas, un porte-cigarette Sweet General, un calendrier Sweet General. Bref, sa maison était devenue un vrai musée Sweet General en plus de sentir mauvais.

Un beau matin de printemps, Armand Bellefeuille avait appris par pur hasard que son neveu François, le fils de la soeur de sa femme, avait été embauché à l'usine qui fabriquait les Sweet General. C'était à Québec, dans le quartier Limoilou.

-Ahem... Tousse! Tousse! Aeuw! Faudrait que j'demande au fils de ta soeur, François, si j'pourrais rencontrer son boss... J"voudrais y parler de ma collection de Sweet General... Pis peut-être qu'il pourrait me conseiller... me trouver des perles rares... Ahem! Raaaa! Tousse!

Émérentienne ne fit ni une ni deux pour plaire à son mari. Elle téléphona à Adrienne, sa soeur, pour arranger ça.

Deux semaines plus tard, Armand recevait un appel de François.

-Salut mononcle Armand! Ça va bien?

-Ahem! Raa! Euf! Euf! Oui... Maudit printemps avec el' pollen pis toutte! Euf!

-J'ai parlé à mon boss John A. MacArthur. Y'est prêt à vous raconter mardi matin à dix heures si ça vous va...

-Ahem! Wow! Euf! Euf! Dis-y... ahem... Arf! Dis-y que j'va's y être! Marci mon bon François-wo-ho-harf-hu! Ahem! J'te r'vaudrai ça mon grand!

-Parfait mononcle Armand! On s'voit mardi...

Le mardi matin, Armand monta à Québec avec Émérentienne qui en profiterait pour aller visiter sa soeur.

John A. MacArthur l'attendait comme prévu. C'était un gros bonhomme chauve qui sentait le cigare et l'eau de cologne Rut 34.

Armand Bellefeuille était tellement ému qu'il toussait vingt fois plus que d'habitude.

-Ahem! Arrg! Aaa! Râle! Tousse! Tousse! Hue! Wa!

-Bien heureux rencontrer vous monsieur Bilefouille, lui répondit John Alexander MacArthur qui cassait pas mal son français.

-Si vous saviez... hahum! Haaa! Euf! Si vous saviez comme j'suis content! Har! Har! J'fume des Sweet General depuis tant d'années... Heurrr! J'collectionne toutte!

-Oui... Oui... François moi parler... Très bien très bien. Couci-couça comme dit-on on dit... French joie de vivre...

-J'ai emmené des photos! Roooo! Hooo! Haem! Hum! Raaa!

-Un cigare mon scieur? lui demanda MacArthur.

-J'préfère fumer une bonne Sweet General si ça vous... haem... heu... dérange pas!

-Fin connaisseur... Rare rencontrer client fidèle comme le vous! ricana de bon coeur le gros MacArthur.

-On peut fumer ici-dedans?

-Fuck maudites lois! Icitte jo souis chez-nous! Smoke as much as you want right here!

-Hahaha! Tousse! Tousse!

-Heu! Heu! Heu!

Ils se sentaient comme larrons en foire. Comme des enfants qui montraient leur collection de billes. Armand montrait ses photos. MacArthur sortait ses archives. L'entrevue se termina avec un échange de cadeaux. Armand remit à MacArthur un calendrier de 1952 sur lequel on voyait de belles pin-ups fumant des Sweet General. MacArthur lui remit un truc insolite qu'Armand n'avait pas dans sa collection. Il s'agissait d'un chapeau easy-smoking qui n'avait jamais été commercialisé parce qu'on leur avait volé l'idée avant de passer au bureau des brevets. Ce chapeau était dotée de palettes sur le côté que l'on pouvait abaisser par temps venteux pour s'allumer une cigarette en toute quiétude.

-Wow! dit Armand. J'avais jamais vu ça! Tousse! Tousse! Merci! Teigne quiou soeur Maquartur!

-Thanks to you too, mon scieur Bilefouille!

Sur le chemin du retour, Armand était tellement rempli d'émotions qu'il n'arrêtait pas de tousser et de cracher. Le maudit pollen du printemps n'était pas pour arranger l'affaire. Il perdit momentanément conscience et fonça dans une congère à basse vitesse, fort heureusement.

Armand et Émérentienne n'étaient pas blessés. Cependant, Armand n'était pas fort. Les ambulanciers lui donnèrent de l'oxygène. Puis le médecin de l'Hôtel-Dieu de Québec lui diagnostiqua quelques cancers qui nécessitaient des interventions urgentes. On lui retira le larynx et les cordes vocales. On lui fit une trachéotomie. Puis on lui prescrivit toutes sortes de médicaments et de traitements spéciaux pour son cancer du poumon.

Armand ne bougeait plus de sa maison décrépie et toussait aussi fort qu'avant.

L'un des meilleurs moments de sa journée était lorsqu'il mettait son chapeau easy-smoking pour aller en griller une bonne dehors, malgré l'avis du médecin.

Armand aspirait la fumée par le trou laissé par sa trachéotomie.

Il fumait encore des Sweet General, bien entendu...





dimanche 19 mars 2017

Les aventures d'un gourmand

Mon frère aîné m'a laissé un livre de Jim Harrison hier. Il s'intitule Aventures d'un gourmand vagabond. Je ne l'ai pas encore ouvert mais ne tarderai certainement pas à le faire. Il faut dire que le titre colle très bien à ce que je suis: gourmand et vagabond, pour ne pas dire bohémien. Encore que ma bohème soit du temps où j'avais vingt ans. J'en parle aujourd'hui comme la chanterait Aznavour. Pour ce qui est de la gourmandise, c'est une autre affaire. Elle est toujours là, mais s'exprime autrement. Vieillesse oblige...

Tout jeune, j'étais probablement un goinfre. Mes parents, malgré tous les soucis que pouvaient représenter le fait de nous outrenourrir, n'avaient pas moins cette fierté d'avoir de grands garçons à la peau rose et aux muscles saillants.

-On n'a pas de char, disait souvent mon père, mais chez-nous l'frigidaire est toujours plein!

Et c'est vrai qu'il était plein, le frigidaire. Surtout le jeudi, le jour de la paie qui correspondait aussi au jour de l'épicerie.

Mon père et ma mère profitaient de ma gourmandise pour le transport des victuailles. J'étais toujours disponible pour aider à ramener l'épicerie parce que je savais que je profiterais de quelques gâteries supplémentaires. Si j'allais aider mon père au Marché Charette de la rue Laviolette, c'est sûr que j'allais pouvoir prendre une liqueur avec une barre de caramel Toffee.

Quant à ma mère, eh bien je l'accompagnais chez les bouchers du Marché pour ramener de la viande, du boudin, une grosse brique de fromage cheddar et d'autres trucs. Ma récompense c'était de manger au A&W de la rue des Forges avant d'aller faire les commissions. Je pouvais me prendre un gros Teen-Burger avec une rondelle d'oignons et une rootbeer. J'étais aux anges.

Ma mère disait souvent que je mangeais trop. Par contre, elle savait instrumentaliser ma gourmandise pour ses propres excès de bonne chère.

-Peux-tu aller m'chercher un Fritos avec un Coke au dépanneur Guétan? Tu vas pouvoir t'acheter un chips pis une liqueur...

-Ok...

-Peux-tu aller m'chercher un frite chez Fusey barbéquiou Guétan? Tu vas pouvoir t'prendre un frite toé 'ssi...

-Ok...

-Va don' m'chercher un cherbéqueur... Tu vas pouvoir te prendre un crimesiqueule...

J'apprendrais, plus tard dans ma vie adulte, qu'un cherbéqueur était un shorebreaker, une barre de crème glacée enrobée de chocolat à la paraffine... Ma mère était dyslexique et son vocabulaire multipliait les inventions de son cru. Inventions qui me hantent encore et dont je m'ennuie.

Quoi qu'il en soit, je mangeais, beaucoup et autant que je pouvais.

Le repas arrivait sur la table et on se le partageait comme des ogres.

Il y avait pire que nous. Il y avait la famille Pouliotte. La mère Pouliotte devait peser quatre cents livres. Et elle appelait souvent son fils, notre camarade Ti-Oui Pouliotte, lorsqu'on jouait dans la ruelle, pour qu'il aille chercher des boîtes de poulet chez Fusey barbéquiou.

-Ti-Oui! Va chercher des boîtes de poulet  chez Fusey barbéquiou pour tout l'monde à 'a maison... Deux chaque!

-Deux chacun? nous étonnions-nous. Quoi? Vous mangez deux boîtes de poulet chaque Ti-Oui?

-Bin oui... Une c'est pas assez... On a encore faim!

En fait, mon quartier avait quelque chose de gargantuesque. Pas pour toutes les familles. Probablement pour la nôtre et celle de Ti-Oui Pouliotte. Cependant, nous ne mangions qu'une seule boîte de poulet chez-nous. Mais on ne manquait pas de se couper ensuite de larges tranches de cheddar pour couper la faim...

Ma mère faisait de la bouffe pour trente alors que nous n'étions que six. Elle faisait un gros chaudron de grands-pères à la mélasse que l'on bouffait en moins de douze heures. Ses tartes au fraises étaient gigantesques. Elle les faisait dans une rôtissoire à dinde. Cela devait bien lui prendre deux livres de farine et vingt casseaux de fraises. Ça partait en moins de vingt-quatre heures. Pas besoin de vous dire que je n'ai jamais revu ça, même chez Costco où tout semble pourtant surdimensionné...

Oui, nous étions gourmands et je n'étais pas le moindre. Je concurrençais à ce chapitre le numéro 2 de mes frères. Je n'arrivais pas toujours à le battre. Je l'ai vu manger huit sandwiches au baloney en revenant de veiller. Je croyais qu'il avait cette bonté de m'en préparer jusqu'à ce qu'il les engouffre toutes comme s'il s'agissait d'une petite collation...

Lorsque je m'installai à Québec pour poursuivre mes études j'eus l'amertume de constater que je ne savais à peu près pas me faire à manger. J'étais condamné à manger des hot-dogs et des pogos chauffés au four à micro-ondes. Ma mère ne nous laissait pas cuisiner. Elle ne voulait pas qu'on salisse tout ou bien qu'on gâche les repas. Il a bien fallu que j'apprenne. Et la première chose qu'il me fallut apprendre c'est l'art de cuisiner une bonne sauce à spaghetti qui devint rapidement la base de mon alimentation. Encore aujourd'hui je me bourrerais de sauce à spaghetti si ce n'était de ce besoin de varier le menu.

Seul à Québec, il n'y avait plus de yeux pour stopper ma gourmandise. Je m'y suis donné à coeur joie en montant au Parc National à vélo ou bien en faisant trois heures de longueurs de piscine pour brûler mes calories. Mes bras ont grossi aussi bien que mon ventre. Je suis devenu un frigidaire sur deux pattes...

Puis j'ai appris il y a deux ans que je souffrais de diabète de type 2 ainsi que d'une intolérance au gluten. J'ai coupé le sucre raffiné au complet. Je n'ai plus mangé de desserts, de pâtisseries et de tout ce qui faisait grimper mon indice glycémique. J'ai compensé avec des protéines et une activité physique quotidienne. Je m'en tire pas mal mais l'ogre sommeille toujours en moi. Je vous avouerai même que j'ai toujours faim et que la satiété est pour moi une vue de l'esprit, sinon une forme de pénitence imposée.

Je vis de l'espoir d'un bon repas.

À cinq heures, je me dis que je vais me faire un bon déjeuner.

L'obsession d'un bon dîner m'accompagne ensuite jusqu'à midi.

Le dîner est à peine terminé que je pense déjà au souper en salivant.

Heureusement que je finis par me coucher...

Je suis un gourmand, je m'en confesse.

Comme ma mère l'était.

Comme mon père l'était.

Comme tous les gourmands le sont.

La frugalité, que je pratique à l'occasion pour reposer mon foie, me semble néanmoins un crime contre l'esprit. Je ne respecte que l'abondance même si je m'oblige à des sacrifices surhumains pour des questions de santé.

Je ne bois presque plus, mais me rappelle d'avoir gagné tous les concours de buveur organisés à l'université.

Et je suis encore là, malgré tout ça, parce que l'appétit me tient en vie.

Il va bien falloir que je lise les Aventures d'un gourmand vagabond...

Ça va peut-être me calmer en attendant le dîner...

Des hamburgers pour dîner... hummm... seulement des hamburgers et pas de frites: faut rationaliser l'absorption de calories. Je vais marcher. Je vais peindre. Je vais gratter de la guitare. Je vais jouer de l'harmonica. Tout pour faire taire l'éternel gargouillis de mon ventre affamé.

samedi 18 mars 2017

Nous nous nous

Je ne connais rien de bien précis à propos de la première personne du pluriel.

Les Terreneuviens et les Acadiens parlent facilement au Nous en parlant au Je. Ils sont comme les rois.

J'avions été là hier, disent les Acadiens.

I were there yesterday, disent les Terreneuviens.

Mais moi, je n'étais que là hier...

***

Qui est ce Nous dont tout le monde parle en se faisant des clins d'oeil complices?

Je suis trop marginal, trop métissé et trop bâtard pour le comprendre.

Qui suis-je me semble une question plus porteuse de sens que qui sommes-nous?

On sera ceci ou cela, l'Homme de Néandertal ne reviendra pas pour autant.

Il n'y a rien d'éternel, ni Moi, ni Nous.

On passe comme ça le temps d'une chanson.

Et quand la chanson est terminée, les jeunes dansent déjà sur de nouvelles danses de fous que les vieux ne comprennent pas parce qu'ils ont mal au cul et au dos.

***

Le Nous est-il inclusif, exclusif, abusif, dépressif, oppressif, progressif?

Je n'en sais rien. Je le répète.

Je vis comme si nous étions tous pareils.

Comme si nous n'étions pas en guerre civile permanente.

Comme si nous avions tous besoin de dormir, manger et chier.

Comme si nous recherchions tous l'amour, la beauté, le rêve.

Suis-je normal? Pourquoi le serais-je...

Je ne m'attends pas à avoir raison.

Je ne m'attends à rien de rien.

Seulement à vivre heureux parmi les miens, c'est-à-dire parmi Nous, un bon huit milliards de têtes de pipes qui, comme moi, regardent parfois le Ciel en se demandant pourquoi la vie peut se montrer si bête et si méchante; si belle et si bonne aussi.

***

Je n'aurai donc pas résolu le grand mystère du Nous.

J'ai pourtant mes cartes d'identité, même si je perds parfois la carte, volontairement, pour ne pas me limiter au rôle de simple statistique dans cette histoire qui me tombe dessus à mémoire raccourcie.

Nous sommes des petits papillons, donc.

Nous sommes de jolies fleurs.

Nous sommes de la tarte aux pommes.

Nous sommes de la musique.

Nous sommes du soleil...






Mon billet hebdomadaire pour le Hufftington Post

C'est ici.

vendredi 17 mars 2017

Le marteau-piqueur



Pour nos cousins les Français...


La grosse vie sale

La lassitude est inévitable au mois de mars. L'hiver n'en finit plus de finir. Le printemps tarde à venir. Les médias tant traditionnels que sociaux provoquent des tempêtes dans des verres d'eau pour entretenir notre civilisation anxiogène.

La rage est au désordre du jour.

La courtoisie est de trop.

Les visages sont blêmes. Les airs sont bêtes. Rien ne va plus. Non, rien...

Voilà pourquoi Arnaud s'était réfugié dans les bois pour la fin de semaine. Il s'était loué un chalet pas cher dans le secteur de Hérouxville. Il entendait passer du temps à ne rien faire, sinon à mettre des bûches dans le poêle, à se faire de bons repas, à marcher dans les bois. Il allait décrocher de tout, fermer son cellulaire et son esprit aux vicissitudes du temps présent.

L'air était frais et froid. Tout ce qu'il souhaitait au fond.

Il prit quelques bûches dans la boîte à bois, roula des mottes de papier auxquelles il mit le feu après avoir placé habilement les bûches dans le poêle pour qu'elles s'en nourrissent. Une douce chaleur remplit bientôt le chalet. Arnaud se sentait bien comme jamais. Il se fit un café et s'écrasa dans le fauteuil.

-C'est-tu pas ça la grosse vie sale, hein?

Un peu plus tard, après avoir bu sa deuxième tasse de café, il sortit se promener dans la forêt en empruntant un sentier de motoneige bien tapé. Des oiseaux gazouillaient ça et là. Le soleil colorait la neige en jaune jonquille.

-Christ que j'suis bien! C'est-tu pas ça la grosse vie sale, hein?

Il revint au chalet au bout d'une heure et demie. Il avait un peu froid aux mains et aux jambes. Il remit des bûches dans le poêle puis s'endormit un peu après avoir joué un air sur cet harmonica qu'il avait toujours sur lui.

Arnaud se réveilla pour profiter du coucher du soleil. La température s'était un peu réchauffée. Il planta une chaise dans la neige et fuma un joint.

-C'est-tu pas ça la grosse hostie d'vie sale, hein? Ça s'peut-tu être bien d'même?

Le même scénario se répéta le lendemain puis le dimanche, vers midi, il quitta son chalet avec une certaine tristesse.

Arrivé chez-lui, Arnaud ouvrit l'ordinateur.

Le monde pénétra en son esprit comme une atroce souffrance.

On y parlait de Trump, de la Corée du Nord, de la montée de l'extrême-droite, des Social Justice Warriors, de l'islamophobie, du djihad, de l'indépendance du Québec, du multiculturalisme-à-la-Trudeau, des 36 cuillerées de sucre que contiennent les canettes de Coke, des toilettes mixtes, des participants de La Voix, du nouveau référendum en Écosse, du maire corrompu de tel trou perdu, de la gogauche, de la droite-jambon, de la radio-poubelle, des fellations, des nuances de Grey, de la découverte d'une crotte de nez...

C'en était trop!

-J'calisserais toutte ça là! pensa-t-il.

Arnaud cliqua sur YouTube. Il tapa Nature Sounds Video dans le moteur de recherche et tomba sur une longue vidéo de huit heures tournée dans une forêt. L'illusion d'être encore dans la nature était parfaite. De plus, on entendait les oiseaux gazouiller en arrière-fond.

C'était mieux que rien. 

jeudi 16 mars 2017

Deux bédés simplement idiotes



La supériorité morale de l'humanisme

Il s'en trouvera pour considérer l'humanisme avec le même mépris qu'ils affectent face à une religion ou bien une idéologie politique déterminée. L'humaniste comprendra que même ce mépris a quelque chose d'humain.

Ce qui n'est pas une raison pour le cautionner. Comprendre n'est pas un signe d'approbation. C'est plutôt une marque de respect pour les idées des uns et des autres, aussi déplaisantes qu'elles puissent être. Voilà pourquoi un humaniste digne de ce nom accordera à tout un chacun, même aux moins méritants, une occasion de se reprendre, de trouver une forme de rédemption au sein de la communauté qu'il aurait momentanément défiée. Plutôt que de punir, l'humaniste préfère éduquer. Plutôt que de hurler avec les loups, l'humaniste veut apprendre, comprendre et guérir les réprouvés sociaux accidentels ou volontaires. Il n'y a pas de condamnation pour toujours pour un humaniste. Il y a toujours un espoir de s'extirper des ténèbres de l'esprit et d'atteindre la lumière au bout du tunnel.

J'ai l'impression d'entendre un curé lorsque je me lis... Il est vrai que l'humanisme nous confine en quelque sorte à un rôle de sermonneur qui affiche une forme désagréable de supériorité morale. Pourquoi l'humaniste aurait-il raison de préférer la paix, la réinsertion sociale des laissés-pour-compte, la rééducation des criminels, le refus de l'esclavage et de la peine de mort? N'est-il pas naïf de croire que l'on peut faire du propre avec de la saleté, avec ces barbares qui ne méritent que d'être éliminés?

L'humanisme n'appartient pas à un camp ni à une école de pensée. Il ne pense pas qu'on peut purifier le monde en coupant une, dix ou vingt milles têtes.

Il est disséminé un peu partout parmi les êtres humains. Et pas nécessairement parmi les plus propres. 

J'ai visionné récemment L'Île, un film de Pavel Longuine mettant en vedette son acteur-fétiche, Piotr Mamonov qui tient le rôle d'un ascète orthodoxe qui vit sur une île et dort sur un tas de charbon. Je ne vous raconterai pas tout le scénario pour ne pas vous vendre le punch. Je vais simplement vous rapporter que cet ascète est réputé pour sa bonté et sa vie sainte. On lui prête plein de vertus qu'il refuse. Au fond de lui-même, le moine sait pourquoi il est devenu ascète. Le moine a été forcé de tuer un homme pendant la Seconde guerre mondiale. Cet homme était son camarade de combat. Il se considère depuis comme le plus méprisable des hommes et attend de Dieu un signe de pardon, c'est-à-dire sa rédemption. Et il l'attend sur son tas de charbon, comme la plus vile créature qui soit sur Terre.

Cet homme qui se sent coupable est bien plus humain que tous ceux qui n'éprouvent aucun remords. C'est d'ailleurs le propre de la culture russe que d'explorer ces zones psychiques où l'homme réclame d'être délivré de son fardeau moral. Ainsi, dans Les récits d'un pèlerin russe, un récit anonyme du XIXe siècle, le pèlerin ne connaît qu'une seule prière qu'il répète cent, mille et un million de fois: Seigneur aie pitié de moi...

Cela rappelle en quelque sorte la parabole du pharisien et du publicain tirée de l'Évangile selon Luc. Le pharisien lève les yeux au Ciel et se vante auprès de Dieu de ne pas être un ravisseur, un injuste, un adultère et un publicain. Pendant ce temps, un publicain se tient dans le fond et se frappe la poitrine en se considérant le plus pitoyable des hommes. Dans cette parabole, eh bien c'est ce publicain qui est le plus près de Dieu, c'est-à-dire de l'idéal moral promut par le Christ.

Toutes ces références pourraient vous laisser croire que je suis un croyant. Ce n'est pas le cas. Enfin, pas tout à fait. J'accorde aux uns et aux autres que je crois en l'amour, pour ne pas dire en l'humanisme, et que cela ne repose pas tant sur la raison que sur une inclination du coeur. En ce sens, je rejoins sans doute les croyants. C'est mon paradoxe. Un paradoxe digne de l'athée Tchekhov pour rester dans le thème de ma russophilie. Je suis un incroyant qui croit en l'amour de son prochain...

L'homme qui connaît le mal qui est en lui se trouve dans la voie qui mène à sa rédemption.

L'homme qui reconnaît ses torts, ses abjections, ses défauts, cet homme-là aura trouvé le seul chemin qui soit pour atteindre la beauté et l'éveil spirituel.

L'humanisme n'appartient pas à une religion ni à une idéologie politique. Je sais que je me répète mais je dois le faire comme l'on récite une prière pour faire fuir nos démons intérieurs.

La grâce peut toucher des conservateurs comme Charles Dickens ou Fedor Dostoïevski qui trouvent les mots pour dénoncer la pauvreté et l'humiliation des pauvres gens. Elle peut s'exprimer par la voie d'un autre conservateur catholique, Georges Bernanos, auteur qui sombre malheureusement dans l'oubli à qui l'on doit Les grands cimetières sous la lune, récit dérangeant d'un bon catholique qui s'insurge contre ses coreligionnaires catholiques qui soutiennent les phalangistes de Franco qui tuent sans vergogne des syndicalistes et des communistes. On trouvera aussi cet humanisme chez Panaït Istrati, un compagnon de route du communisme qui refuse de fermer les yeux face aux horreurs du stalinisme. Et même chez Albert Speer, un officiel nazi qui reconnut ses crimes et son aveuglement au contraire de ses coaccusés du procès de Nuremberg qui ne trouvaient rien à se reprocher. Il n'y a ni gauche ni droite pour un humaniste. Il y a les hommes et les femmes, la solidarité, le pardon et la rédemption.

L'humanisme suscitera sans doute quelques sourires narquois ici et là.

Il ne faudrait pas s'en soucier outre mesure en tant qu'humaniste, en tant que porteur d'une authentique supériorité morale.

Et il ne faudrait surtout pas avoir honte de servir la bonté et la beauté dans un monde qui, à plusieurs égards, s'enfonce dans la laideur et la dureté.


mercredi 15 mars 2017

Poil au menu


Opportunisme


Mériez-vous de tout


El Siffleux

Hervé Veillette n'était pas du genre exalté. Il vivait une vie presque normale. Il buvait du café avec un lait et un sucre comme tout le monde. Il n'était ni grand ni petit et moyen en toutes choses. Il n'avait jamais appris ou fait plus qu'on ne le lui demandait. Personne ne pouvait le lui reprocher puisque tout un chacun agit ainsi selon le standard d'humanité généralement reconnu.

Il n'était pas vraiment beau mais pas assez laid pour se faire achaler. Ses grandes dents n'étaient pas plus désagréables qu'un gros nez régulier. Comme il se trimait les poils du nez, il n'avait pas tout à fait l'air de quelqu'un qui se laisse aller. Il portait des vêtements à la mode chez ceux qui ne souhaitent pas afficher une forme de différence: une chemise grise, un jeans bleu, des bottes de travail brunes.

Hervé avait une petite maison, fabriquée sur le même modèle que toutes les autres maisons de sa rue.

Il avait une voiture bleue foncée.

Sa femme était ordinaire, ni trop ni pas assez belle.

Hervé Veillette écoutait les mêmes émissions de télé que la grande majorité de la population. Il prenait ses nouvelles à Tévéya et dans Le journal de Mourial. Quand il allait sur l'Internet, c'était pour jouer à des jeux soporifiques comme le solitaire. Sinon, il écoutait toujours les mêmes vieux concerts de Genesis, du temps où c'était Peter Gabriel qui chantait. C'était bien là sa seule fantaisie.

Il ne lisait jamais de livres Hervé Veillette.

-Moé, eum'casser 'a tête... Non merci! qu'il philosophait à voix haute.

Hervé votait comme tout le monde. C'est-à-dire que si tout le monde votait A il votait A. Et s'ils votaient B le lendemain, il votait B. Il se conformait à la majorité en toutes choses, Hervé, et il était aussi un fier partisan des Canadiens de Montréal au hockey.

-Ça sent la coupe! disait-il parfois mais pas trop souvent.

Comme les Canadiens ne remportaient jamais la coupe Stanley, il en vint à penser qu'il était normal de faire partie des perdants, du berceau jusqu'au tombeau. L'euphorie était rare. Voilà pourquoi cela s'appelait l'euphorie.

Tout aurait pu demeurer comme ça, calme, ordinaire, régulier et moyen.

C'était sans compter sur la vie qui change même ceux qui ne voulaient rien changer.

Comme était-ce arrivé? C'est difficile à dire.

Un beau matin, Hervé avait pris son café avec un sucre et un lait, comme d'habitude.

Il avait écouté Salut Bonjour! comme d'habitude.

Il avait lu son journal comme d'habitude.

Il avait travaillé comme d'habitude.

Puis quelque chose s'était produit lors de la pause à l'usine de fabrication de boîtes de carton où il travaillait.

Il lui était venu comme un flash à l'esprit.

Hervé s'était dit qu'il pourrait siffler lui aussi. Siffler comme le gros Bilodeau le faisait souvent en imitant le rossignol et autres volatiles. Ce qui ne manquait jamais de l'énerver.

Pourtant, Hervé se mit à siffler pendant la pause et constata, à son grand étonnement, qu'il savait tenir une note.

Il continua de siffler jusqu'à la fin de son quart de travail.

Il siffla des airs qu'il avait entendus à la télévision.

Probablement La Traviata, Carmen et tous ces trucs qu'il n'avait pourtant jamais aimés.

De retour à la maison, Hervé sifflait encore.

-Veux-tu bien m'dire c'que t'as à siffler Hervé? lui demanda sa femme. C'est agaçant!

-J'sais pas... J'ai sifflé toute la journée... Ça m'a pogné d'même...

Le soir même, au lieu d'écouter les nouvelles à Tévéya, Hervé se réfugia dans son garage pour siffler encore et encore.

-Qu'est-cé qu'tu fais dans l'garage Hervé? lui demanda sa femme après avoir constaté qu'il s'y trouvait depuis plusieurs heures.

-Je teste de quoi...

-T'es encore en train d'siffler? Es-tu devenu fou Hervé?

-J'sais pas... Ça m'tente de siffler...

-Ah... Pour moé tu m'caches de quoi... Ou bien c'est la fin d'l'hiver qui t'fait pas.. Moé j'm'en va's m'coucher...

-Vas-y... J'vais aller te r'joindre.

Hervé n'alla pas la rejoindre. Il s'endormit dans son auto après y avoir sifflé presque toute la nuit.

Les jours passèrent. Son épouse s'inquiétait.

-Il siffle matin et soir. Même la nuit c'est rendu qu'i' s'couche p'us... Y'est-ti en train d'faire une dépression caltor de viârge?

Ses collègues de travail remarquèrent qu'Hervé sifflait sans arrêt, bien entendu. Il faisait même des duos avec le gros Bilodeau qui s'émerveillait d'avoir trouvé un partenaire pour partager sa passion.

-Écoute ça Hervé... C'est le chant d'un colibri: pfiii iiii iiiu!

-Wow! Que c'est beau... J'vais essayé... pfii iii iiiu!

-C'est pareil! T'as d'l'oreille Hervé! On t'a-tu déjà dit ça?

-Jamais... Tu me l'apprends... J'ai toujours cru que j'avais pas d'talent... Faudrait que je fasse un concert...

-Un concert? Pour quoi faire?

-Un concert où je ne sifflerais que de grands airs... Un concert de musique... Hervé Veillette siffle sa vie... Tu vois?

-Oui... Comment tu ferais ça?

-Je sifflerais, c'est toutte... Je choisirais des morceaux compliqués... Des airs pas facile à siffler... Je ferais le tour du monde en sifflant...

-Wow! J'espère que tu vas réussir... J'te souhaite bin du succès Hervé... J'te jure que j'va's t'acheter un billet.

-T'auras pas besoin d'l'acheter, el gros. Ça va être gratisse pour toé! Entre siffleux, faut s'tenir les coudes!

Ce soir-là, sa femme était un peu aigrie.

-Hervé! Faut qu'on s'parle... Ça fait six semaines que tu siffles. Es-tu en train d'faire une dépression?

-Non ma douce... J'ai réalisé que je suis un artiste.

-Un quoi?

-Un artiste. Un musicien. J'ai enfin trouvé ma voie.

-Qu'est-cé tu veux dire?

-J'ai passé ma vie à me chercher. Ma vie à m'ennuyer. Ma vie à regarder les murs, Tévéya pis le Journal de Mourial. J'trouvais la vie plate mais j'osais pas l'dire... J'me disais qu'la vie était plate pour tout l'monde pis qu'c'était bin correct de même... Mais là... J'ai découvert que la vie était plus merveilleuse que tout ce que j'aurais cru... C'est à cause de la musique, tu vois...

-La musique? Quelle musique?

-Siffler... C'est faire de la musique, siffler...

-Siffler?

-Oui. J'ai donc décidé que j'allais monter un concert...

-Un concert? Coudon' es-tu tombé su' 'a tête Hervé?

-Pas du tout! J'ai jamais eu les idées aussi claires! J'suis un artiste! Je suis le roi du sifflement! Je vais enfin pouvoir siffler ma vie! Hervé El Siffleux Veillette siffle sa vie!

-Hein?

-J'lâche ma job demain pour monter mon concert...

-Comment qu'on va vivre?

-On va vivre de mes concerts... Tout l'monde va venir m'entendre parce que je vais être le meilleur siffleux au monde!

-Voyons donc! Un siffleux! Pour voir si l'monde va s'déplacer pour un siffleux! T'es tombé su' 'a tête! Va t'faire soigner!

-Jamais! J'suis un artiste tabarnak! Je vais siffler, point final! Fuck toutte!

Évidemment, tout n'alla pas aussi bien qu'il l'aurait cru, Hervé.

J'aimerais vous dire qu'il devint célèbre, le roi des siffleux et tout le reste.

Mais ce n'est pas le cas.

Hervé quitta son emploi. Quelques semaines plus tard, c'est sa femme qui le quittait.

Il perdit sa maison, évidemment, et dut faire la file à la banque alimentaire pour se nourrir de ce que les épiceries jetaient.

Hervé devint bien meilleur siffleur mais ne put jamais tenir son concert. On ne voulait pas lui prêter un micro, un amplificateur et une salle...

La vie, chienne comme elle était, se chargea de mettre des bâtons dans ses roues ou, si vous préférez, un silencieux dans son sifflet.

On peut croiser Hervé Veillette sur les trottoirs du centre-ville presque tous les jours.

Hervé s'en va en sifflant sa vie, sûr qu'un jour il sera reconnu pour ce qu'il est intrinsèquement. Rien de moins que le roi des siffleurs, Hervé El Siffleux Veillette en personne.

mardi 14 mars 2017

Vie de chien


Narcissisme


Hommage à un héros dont on ne veut pas savoir le nom

Je vais vous raconter l'histoire d'un de mes héros.

Il est fort possible que vous ne le connaissiez pas.

Si vous le connaissez, vous le reconnaîtrez au cours des lignes qui suivent sans que j'aie à le nommer.

Ce gars-là, c'est un sacré militant. Un type qui s'accroche à une cause, dur comme fer, et qui ne la laisse jamais tomber. C'est tout le contraire d'un carriériste, ce gars-là, puisqu'il aura tout fait pour devenir persona non grata auprès desdits carriéristes. Il a toujours fait passer son intégrité avant sa loyauté envers ses employeurs qui croyaient s'être trouvé à tort une nouvelle marionnette.

Je l'ai connu à l'époque où il dirigeait un journal de rue, lequel tirait son origine d'un projet auquel j'avais contribué pour ensuite me faire dépouiller de toute forme de mérite. J'étais déjà habitué. On m'avait fait le même coup lorsque j'avais mis sur pied CFOU 89,1 FM, la radio des étudiants de l'UQTR, qui fêtera son 20e anniversaire cette année sans que je ne sois invité je suppose.

Ce gars-là, plutôt que de m'ignorer et de me chier dessus, comme tous les autres l'avaient fait pour ne pas accorder de crédit au pestiféré que j'étais devenu, eh bien ce gars-là avait souhaité me rencontrer.

J'ai su dès lors que je n'avais affaire à un faux-cul comme il y en a tant. Et je ne dis pas ça parce que je me suis trouvé au centre de cette histoire. Je le dis simplement, sans arrière-pensée, sans tentative de me réhabiliter. En fait, j'aurais même dû vous taire comment et pourquoi je l'ai rencontré. Voyez-y une petite vanité bénigne. Il me reste un fond d'orgueil j'imagine. Je suis un peu humain et je n'aime pas manger de la vache enragée...

Quoi qu'il en soit, ce gars-là était un vrai. Et pas rien qu'avec moi. Il était vrai et authentique avec tout le monde, au grand dam de tous les faux-culs, comme cela se passe toujours.

Sa sensibilité à fleur de peau, son humanisme et son désir de rendre le monde plus beau l'avait naturellement conduit à épouser plusieurs causes. Dont celle de l'écologie.

C'est ainsi qu'il se donna corps et âme à militer pour la fermeture de la centrale nucléaire de Gentilly 2. Cette vieille centrale, située aux abords du fleuve Magtogoek (anciennement Saint-Laurent), à quelques kilomètres de Trois-Rivières, arrivait en fin de vie.

Après 25 ans, on a joué avec l'atome assez longtemps pour causer des dommages irréparables à l'environnement. Les libéraux étaient prêts à réinvestir un ou deux milliards pour qu'elle continue d'opérer, malgré tous les risques accrus en raison d'avoir dépassé toutes les limites associés à la sécurité de la population, de la faune et du fleuve. Malgré le taux anormal de bébés nés avec des déformations congénitales dans les environs de la centrale. Malgré que le fleuve soit une zone où se rejoignent deux plaques tectoniques, ce qui représente un risque de tremblement de terre majeur qui pourrait affecter la centrale nucléaire, le fleuve et tous ses habitants.

Donc, ce gars-là a donné tout son temps libre à dénoncer ce projet sur toutes les tribunes, sous toutes les températures, pancartes et pétitions en main, lettres ouvertes aux journaux, marches, vigiles et j'en passe. On l'a même banni de l'Assemblée Nationale du Québec. Il avait eu le malheur de balancer des confettis jaunes sur les parlementaires pour signifier son opposition à Gentilly 2.

J'ai participé à ses manifs. J'ai porté son carré jaune.

Puis, un jour, Pauline Marois à annoncer qu'elle mettait fin au projet de réfection de la centrale nucléaire de Gentilly 2...

On n'a pas vu beaucoup de péquistes lors des manifs, mais bon, il fallait faire contre mauvaise fortune bon coeur. Le banni de l'Assemblée Nationale avait été tellement actif qu'une part importante de la population soutenait maintenant le projet de fermeture de la centrale nucléaire.

Le PQ en tira tous les bénéfices, bien entendu.

Ce sont eux qui l'ont fait fermer, et personne d'autre, surtout pas ce crotté qui balançait des bouts de papier jaune sur les parlementaires.

Ce gars-là, bien entendu, était satisfait que la centrale Gentilly 2 soit fermée. Il a plié bagage et a travaillé quelques mois pour le NPD dans le Bas-du-Fleuve. On l'a congédié après qu'il eût refilé une facture à une compagnie qui avait pollué une plage. Une facture pour les produits de nettoyage qu'il avait employés pour la nettoyer...  La compagnie s'est plainte à son employeur qui s'est débarrassé de ce militant inconvenant qui ne comprenait pas que le progrès social doit se faire en concertation avec les pollueurs.

Lorsque je l'ai revu, quelques mois plus tard, il se cherchait du boulot. Il était brûlé partout, comme je l'avais moi-même été. Aucune organisme communautaire ne voulait de lui, alors qu'il s'était montré nettement plus engagé et efficace que tous ces ronds-de-cuir et décrotteurs de nez de métier, aspirant à quelque fonction publique en lichant des culs ministériels.

Je ne sais pas ce qu'il est devenu depuis notre dernière rencontre.

Je l'imagine encore à cheval sur un vieux balai, prêt à affronter tous les dragons du capitalisme sauvage et tous les fonctionnaires de la social-démocratie raisonnable.

Ce gars-là, franchement, je le vois comme mon frère.

C'est un bon gars justement parce qu'il ne réussira pas sa carrière et sacrifiera sa vie pour celle des autres.

Nous sommes quelques-uns comme ça.

Quelques-uns qui dérangent tout un chacun avec notre air de supériorité morale, nos beaux sentiments et nos actes de bravoure...

J'oubliais de vous dire son nom.

C'est vrai que personne ne veut savoir son nom.

Surtout pas le PQ qui s'octroie tous les mérites de la fermeture de Gentilly 2.

Ce gars-là, mes frères et soeurs, il s'appelle Sébastien Bois.

C'est un héros. Un vrai. Comme il s'en fait trop peu.

J'espère qu'il me lira, où qu'il soit.

Et qu'on se reverra bientôt.

Des gens comme lui, j'en ai connus trop peu dans ma vie.

C'est un privilège de les voir passer dans mon existence.

Merci Sébastien Bois!


lundi 13 mars 2017

Message extraterrestre


Persévérer


Comic Strip


Mon peuple pue de l'âme

La communauté humaine trouve sa raison d'être dans la solidarité. Pourtant, il s'en trouve plus d'un en cette triste époque pour travailler à la détruire en ayant recours à l'avidité, au chacun-pour-soi, à l'indifférence et j'en passe.

Je ne devrais pas m'étonner d'assister à la décadence des valeurs humaines parmi bon nombre de mes compatriotes humains. Je devrais même trouver ça normal. N'est-ce pas devenu la norme que de parler à tout un chacun comme s'il nous dérangeait pendant qu'on écrit des textos?

Beaucoup de gens autour de moi semblent encore entretenir de la peur envers les immigrés. Quant à moi, je vous avouerai bien honnêtement ressentir plus de peur envers ceux qui pourraient passer pour mes semblables. Je les sens aigris, grossiers, bourrés de ressentiment et incapables de témoigner des égards les uns envers les autres. Ça vous écraserait sans sourciller si vous vous trouviez sur leur chemin. Ça vous fait ressentir que vous les dérangez, partout, de l'épicerie jusqu'à l'hôpital. Ça se comporte comme des rustres et ça s'étonne qu'on ne les traite pas comme des dieux.

-Qu'est-cé qu'i' veulent encore les tabarnaks? I' voyent pas qu'i' m'dérangent? Hors de ma vue! Crissez vot' camp! Laissez-moi dans mon néant!

Mon peuple, voyez-vous, s'enfonce dans la brutalité. Il voue un culte à l'imbécillité. Il adore ceux qui réussissent en écrasant tout le monde.

On n'a plus affaire à des adultes, mais à des enfants qui jouissent d'arracher les ailes des mouches. 

Plus on se montre infâme plus on a l'air cool.

Toute expression de sensibilité est malvenue. Surtout si elle n'a rien à voir avec l'ego de l'interlocuteur. Famines, misères humaines et guerres civiles ne les feront même pas sourciller. Mais si vous les prenez en pitié après qu'ils se soient cassés un ongle, ils vous accorderont un peu d'attention. Le temps nécessaire pour que vous vous intéressiez à la personne la plus importante au monde: soi-même...

Étrangement, je perçois les immigrés d'un tout autre oeil. Il me semble souvent affables, accueillants, pour ne pas dire authentiques, empathiques, sympathiques.

-Je vous en prie monsieur... Tout le plaisir est pour moi... Que puis-je faire pour vous?... Après vous... 

Ces accents étrangers débordants de générosité viennent me troubler. Ils me font croire que le monde n'est pas foutu. Ce n'est que mon monde qui ne va nulle part. Pas le monde entier... 

Je n'entends presque plus sortir de formules bienveillantes de la bouche de mes compatriotes qui croient à tort que tout leur est dû. Conséquemment, je ferais rentrer 300 000 immigrés de plus par année pour élever notre niveau de politesse et notre sens des civilités. Au bout de dix années, on aurait régénéré ce peuple qui n'en finissait plus de se décomposer en maugréant.

Non, je n'en peux plus de voir les miens se comporter comme des tas de marde.

Je n'en peux plus de les voir se conforter dans l'indélicatesse, l'impolitesse et la grossièreté.

Ils n'ont plus de coeur, les miens, et ils ont besoin d'un électrochoc.

Ce n'est pas moi qui vais les flatter dans le sens du poil.

J'aime trop mon pays pour l'abandonner aux brutes.

J'aime trop l'humanité pour sacrifier la solidarité.

Aucune communauté n'est viable sans le civisme et l'esprit de coopération.

Peut-être que ma communauté est morte depuis longtemps.

Elle sent déjà la charogne...

Elle pue de l'âme.

dimanche 12 mars 2017

Germain Lupien et le Parti

Germain Lupien était devenu membre du Parti en 1973. À l'époque, le Parti attirait de nombreux jeunes qui rêvaient d'un pays. Ils rêvaient même un peu trop aux goûts des dirigeants du Parti mais il fallait bien faire avec eux pour distribuer les dépliants du Parti. Ils étaient, pour tout dire, des idiots utiles.

Le Parti leur rappelait constamment qu'il leur fallait mettre de l'eau dans leur vin.

Germain Lupien avait très bien compris ce message, même s'il buvait plutôt comme un trou. Plus il faisait comprendre aux jeunes poilus qu'il fallait faire preuve de modération et de stratégie, plus il se trouvait dans les bonnes grâces de l'organisation. Bientôt, il fut nommé membre de la commission jeunesse du Parti. Comme il bénéficiait d'un bon réseau de contacts, grâce à ce poste prestigieux, Germain Lupien obtint facilement un poste de professeur de sociologie au Cégep. Il n'enseignait pas vraiment. En fait, il militait devant ses étudiants. Il recrutait. Et parfois même se faisait sucer le pepiau.

Quand le Parti prit le pouvoir en 1976, Germain Lupien grimpa encore de plusieurs échelons dans le Parti. Il faisait maintenant partie de l'élite du Parti.

Le Parti perdit le référendum de 1980. Puis il perdit aussi la face en 1984 en sacrifiant la social-démocratie pour tendre le cul devant les sodomites actifs conservateurs.

Dès lors, le Parti devint toujours plus stratégique et toujours plus inutile.

Germain Lupien en profita encore. On proposa sa candidature à titre de député de son comté. Il remporta l'élection haut la main et devint vite Ministre délégué aux affaires locales et autres trucs pas explicables.

Germain Lupien menait un gros train de vie, avec sa limousine et ses petites poules qui venaient lui picorer le pepiau quand son épouse n'était pas dans ses jambes à lui parler de leurs chats, de leurs perruches et du vétérinaire.

Le Parti perdit un autre référendum puis adopta le programme des conservateurs pour punir ce peuple qui ne comprenait rien à la stratégie.

On instaura l'austérité. On coupa à la hache dans le système de santé. On mit au pas les étudiants et les syndicats. Il fallait bien faire quelques sacrifices, d'autant plus que les Québécois sont si paresseux. Ils devraient travailler jusqu'à 90 ans. Mais non! Ils veulent se reposer... Ils veulent un seul boulot...

Germain Lupien approuvait bien sûr toutes les nouvelles orientations du Parti parce qu'il devait tout au Parti: son statut social, ses petites poules, son dentier neuf. Le Chef, qui aimait tremper ses biscuits dans un verre de lait chaud, avait travaillé pour les huissiers. Il connaissait son peuple de racailles qui ne paient pas leurs dettes. Il allait leur montrer la voie. Jusqu'à ce qu'il s'en aille faire de l'argent ailleurs. Ce n'était pas assez payant le poste de Premier Ministre.

Puis l'impossible arriva. Le Parti fut battu à plates coutures à cause de jeunes poilus et poiluses qui criaient n'importe quoi dans les rues. À les entendre, le Québec était gouverné par la mafia, par l'argent, par les magouilles et tout le tralala. Comme si l'argent poussait dans les arbres! Comme s'il ne fallait pas marchander avec le vrai pouvoir. Croyaient-ils que les limousines roulaient à l'eau tiède?

Germain Lupien perdit tout, même sa femme, même ses petites poules, même sa santé.

Il était maintenant vieux et con.

Il ne restait plus que deux députés du Parti à l'Assemblée Nationale, deux obscurs députés d'arrière-ban d'une région éloignée qu'on n'arrivait même pas à situer sur la carte électorale.

Le Parti n'avait plus un rond.

Germain Lupien faisait encore du porte à porte, quand il se sentait en forme, pour amasser des sous.

Plus aucune entreprise ne leur remettait des enveloppes brunes.

C'était la fin. La triste fin.

Tout ça parce que les jeunes crottés avaient tout sabordé. Ils avaient jeté le vieillard avec l'eau du bain.

Germain Lupien aimait rappeler à son entourage cette heureuse époque où il roulait en limousine en se faisant pomper le pepiau.

C'était des temps héroïques.

Des temps où ils étaient des dieux.

Les temps avaient bien changés.

Germain Lupien était maintenant trop vieux.

Il avait une petite chambre à l'hôpital avec même pas un bain par semaine.

L'austérité, qu'ils disaient...

Le déficit zéro...

La stratégie...