vendredi 9 octobre 2015

Comment vas-tu yau-de-poêle?

Le monde est rempli d'incongruités et il est du devoir d'une société ouverte de ne pas se faire d'ennemis.

On ne connaissait pas cette secte jusqu'à tout récemment. On n'avait jamais entendu parler d'eux, jusqu'à ce que leur cause passe devant les tribunaux.

Ces gens-là pratiquaient un culte qui leur imposait d'être coiffé en permanence d'un tuyau de poêle de dix pieds de hauteur. Ce tuyau de poêle représentait la transmigration de l'âme vers leur dieu qu'il ne pouvait ni nommer ni représenter de quelque manière que ce soit. Pour ce qui est du nom que se donnait cette religion, eh bien en gros disons qu'on les appelait les Maîtres de l'Univers.

Or, ce tuyau de poêle que les Maîtres de l'Univers portaient continuellement sur la tête rendait difficile leur entrée dans les édifices publics, commerciaux ou particuliers. Ils devaient se pencher la tête par devant pour faire passer ce tuyau de poêle qui leur tenait lieu de couvre-chef. C'était pour le moins incommodant et les Maîtres de l'Univers prenaient cela pour une humiliation imposée par les impies.

Ils firent donc appel aux tribunaux du pays pour que les cadres de portes de toutes les habitations du pays soient conformes au passage de leur tuyau de poêle.

Évidemment, ils gagnèrent en cour parce que ce pays était fondé sur la suprématie de Dieu et la primauté du droit.

La population s'en indigna.

-Pourquoi qu'ils font pas comme les autres? Pourquoi faudrait-il dépenser des milliards pour agrandir tous les cadres de portes du pays, hein? disaient la grande majorité du peuple, essentiellement constituée d'incultes qui ne comprenaient rien à l'État de droit ainsi qu'aux subtilités de la société ouverte contre ses ennemis.

-C'est évident que ces culs-terreux n'ont pas lu Karl Popper! se disaient les juges et les politiciens pour se gausser de leur petit peuple d'imbéciles racistes et intolérants.

Les petites gens du petit peuple, incapables de comprendre, se mirent à donner des claques sur les tuyaux de poêle portés par les Maîtres de l'Univers lorsqu'ils les croisaient dans la rue.

-R'tourne-toé z'en chez-vous, qu'ils disaient, les infâmes. On veut pas d'ça icitte, les tuyaux d'poêle su' 'a tête! Jamais j'va's changer mon cadre de porte pour vous autres! Jamais!

Évidemment, on eût tôt fait de condamner ces sapajous qui s'en prenaient aux Maîtres de l'Univers.

Les députés du parlement approuvèrent unanimement une motion contre ceux qui faisaient de la tuyaudepoêlophobie. Il n'était pas question qu'on encourage ces démonstrations d'intransigeance et d'intolérance envers les Maîtres de l'Univers.

Ce qui, plutôt que de calmer le jeu, fit monter d'un cran le mépris du peuple pour cette secte d'emmerdeurs. Il y eut de plus en plus de manifestations, réprimées dans le sang. Il n'était pas question que l'on laisse ces milliers de gens exercés de la discrimination et du racisme envers les Maîtres de l'Univers.

Un autre gain des Maîtres de l'Univers fit cependant déborder le vase. Ce n'était pas assez que l'on agrandisse tous les cadres de portes du pays. Il fallait aussi que tous les fonctionnaires et employés de l'État se prêtent à une autre obligation de leur foi. Et les juges durent convenir, une fois de plus, que les Maîtres de l'Univers étaient en droit de se faire accommoder sur ce point sensible de leur croyance religieuse.

Il fût donc ordonné à tous les fonctionnaires et employés de l'État de baiser le cul des Maîtres de l'Univers chaque fois qu'ils réclamaient tel ou tel service. C'était un baiser qui représentait la soumission des incroyants à ceux qui croyaient vraiment. Les Maîtres de l'Univers devaient tendre le cul, sereinement, et tout un chacun devait leur donner un petit bec respectueux sur les fesses en disant "gloire à toi élu du divin"!

Le peuple, qui ne comprend jamais rien à rien, se révolta. On ne se contenta pas que de foutre des claques sur les tuyaux de poêle cette fois-là. Le peuple se mit à investir directement le parlement et les palais de justice pour en expulser tout ce beau monde à grands coups de pieds dans le cul. Ce fût le chaos et l'anarchie partout au pays.

Intellectuels et bien-pensants tentèrent vainement de calmer les ardeurs du peuple. Bientôt, ils durent se rendre à l'évidence que le racisme et l'intolérance avaient triomphé...

Le peuple se dota d'un comité de salut public, un gouvernement provisoire composé de ménagères et de camionneurs qui bannirent les Maîtres de l'Univers du pays, rétablirent les cadres de portes selon les normes d'antan et gueulèrent pendant des nuits que c'en était fini de toutes ces conneries.

De nos jours, ne parlez jamais de tuyaux de poêle aux rustres de ce pays-là.

Ils pourraient vous mordre, seulement parce que vous auriez dit ce calembour:

-Comment vas-tu yau-de-poêle?

2 commentaires:

monde indien a dit...

Merveilleuse petite histoire où la connerie ambiante importe + que tous les rêves merveilleux qu ' on peut avoir -
Pourquoi ?
La connerie ambiante peut être balayée en un tourne-main -
Mais la plupart des gens n ' ont-ils pas de rêves ?
Sans doute -
Pourtant le moindre rêve vaut + que toute cette crétinerie !
Peut-être que la plupart des gens n ' ont pas de rêves , juste des cauchemars ...
Peut-être croient-ils que leurs rêves sont des illusions ?
Ils se trompent - dommage pour eux -

Gaétan Bouchard a dit...

@monde indien: ce calembour, comment vas-tu yau de poêle (Et toi le à matelas?) n'est pas familier aux Québécois. Lecteur de Gotlib depuis mon enfance, il me tourne dans la tête pour me faire raconter ce type de fable un peu surréaliste...